Chronique pragoise #01 - Prague

Cette matinée de novembre illustre à merveille l'automne pragois. Grisaille, brouillard et fraicheur humide apportent à la ville quelque avant goût de l'hiver slave. La Vltava (prononcer Voltava), ce fleuve qui court la cité tchèque du sud au nord, paraît se transformer au gré de son courant paisible, léchant les rives citadines de rares volutes de brumes tièdes. Les images qu'elle transporte iront se jeter dans l'Elbe, pourtant plus petit, quelques kilomètres au nord de la ville. Et c'est là l'illustration triste d'une métaphore symbolique: la Vltava tchèque, grande et tranquille se soumet à l'Elbe, déjà germanique, en territoire bohémien. Comment ne pas y voir le destin douloureux de ce pays, ballotté entre empire Austro-Hongrois, Allemagne nazie, jouc soviétique et trahison franco-britannique ?

Les badauds traversent le fleuve sur les pavés du pont Charles, lien incontournable et unique entre la vieille ville et le château. Des statues semblent compter les passants emmitouflés sous leurs manteaux imperméables en se disant qu'elles aussi ont la tête mouillée. Le château domine la ville et le fleuve tel un gardien majestueux, gourou politique des idéologies nouvelles. De là-haut, la brume donne l'impression d'un grand mystère sur la ville. Les méandres de la Vltava accentuent cette image, la faisant apparaître nul part et la faisant disparaître nul part.

Les arbres fruitiers de la colline de Petrin se préparent déjà à un sommeil long, dénudé et froid. Une pluie fine, qui commence à tomber, fait perler des gouttes d'eau sur les feuilles encore accrochées à leurs branches. Trop lourdes, elles finissent par tomber sur un sol jonché de feuilles mortes et parsemé d'herbe encore verte.

Dans le centre historique, la vieille horloge de la tour de l'hôtel de ville annonce onze heures aux touristes téméraires. L'un d'eux, un français, se dit à ce moment-là qu'il serait sage de considérer cette heure avancée de la matinée comme heure raisonnable de l'apéro afin de quitter l'humidité ambiante et de se réfugier au chaud, dans une petite taverne douillette, choisie au hasard des rues pavées.

Lorsqu'il sortira, repu de réconfort gastronomique, il découvrira un ciel virant au bleu, une hypothétique douceur et une atmosphère lumineuse. La capitale tchèque jouera de ses charmes pour illustrer la magie de l'automne, enchaînant sans prévenir les allegros et les adagios molto aux mains délicates des violonistes de rue.

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