Non, le dernier Charlie Hebdo n'est ni "islamophobe" ni d'"extrême-droite"

Depuis la sortie du nouveau numéro de Charlie Hebdo ce 23 août, le journal satirique a récolté son lot usuel d'insultes lorsqu'il s'approche de l'Islam. Taxé d'"islamophobe" et d'"extrême-droite", Charlie Hebdo ne fait qu'attirer efficacement l'attention sur le débat nécessaire mais que tout le monde refuse d'avoir, sur l'idéologie islamiste, pour que les attaques cessent.

Ce 23 août, des éditorialistes, personnalités, et internautes sont sortis de leur torpeur estivale. Des rêvasseurs réveillés par un grand coup de tonnerre aussi violent qu’inattendu. Que s’est-il donc passé de si outrageux pour troubler le repos collectif ? Certes, 6 jours auparavant, le sang avait coulé lors de deux attentats terroristes en Catalogne, à deux sauts de montagnes de chez nous, et dans un modus operandi rappelant infailliblement l’attentat de Nice de l’été précédent. Mais, pour autant, tout le protocole post-attentat avait été respecté : les politiques s’étaient fendus d’un tweet de soutien aux victimes et au pays touché, les journaux avaient rapporté les attaques qualifiées unanimement de « lâches » et d’ « horrible », le « #Prayfor » avait repeuplé Twitter, et on avait averti contre les amalgames avant de réajuster son parasol. Alors, la vie (pour les plus chanceux) était censée reprendre son cours jusqu’au prochain attentat où les politiques se fendraient d’un tweet, les journaux condamneraient les attaques et ainsi de suite. C’est à n’y plus rien comprendre !

Mais tel l’inlassable retour de la Team Rocket, l’incroyable résurrection de Voldemort, l’increvable moustique qui vient pourrir nos nuits d’été, c’était sans compter le retour de Charlie Hebdo, ce Quasimodo honni de la fête des fous. L’outrage ? Une nouvelle « Une » satirique et provoc’, représentant un van blanc laissant derrière luit des corps sanguinolents, et titrée « Islam, religion de paix… éternelle ».

Pourtant, en page 10, le nouveau numéro de Charlie Hebdo, voulait, par courtoisie, avertir contre la crise cardiaque : « Afin de détecter l’humour dans les messages humains, des chercheurs du MIT ont mis au point un algorithme qui utilise des émoticônes pour analyser l’intention du message. Résultat : la machine est parvenue à identifier le sarcasme correctement dans 82% des cas, ce que ne sont parvenus à faire que 76% des humains. Et ça marche aussi pour piger les dessins de Charlie Hebdo ? ».

Une précaution des plus vaines, car la majorité des contempteurs de Charlie Hebdo ne l’ont jamais lu, et n’ont jamais essayé de comprendre son message. Alors, comme il est de coutume, les traditionnels anathèmes ont fusé : « islamophobe », « haine et insultes contre les musulmans, « relai de l’extrême droite ». Il sera d’abord intéressant de constater une nouvelle fois, dans la routine des attentats terroristes qui s’est installée, que l’on s’offusque bien plus contre la publication d’un journal traitant d'un attentat terroriste que contre l’attentat lui-même. Il semblerait que, si l’on ne peut rien contre de lâches assassinats, on puisse en revanche museler ceux qui interpellent sur les questions qui dérangent. "Ne luttons pas contre le message, mais contre le messager".

« Islamophobe » et d’extrême droite ce numéro? Il suffisait pourtant de prendre moins de temps qu’il en est pour twitter, et de lire l’Edito de Riss, à la troisième page, pour comprendre :

« Quelque chose a changé depuis le 7 janvier 2015. Les débats et les interrogations sur le rôle de la religion, et plus particulièrement de l’Islam, dans ces attentats ont complètement disparu. L’attaque contre Charlie Hebdo avait contraint les médias et les intellectuels à aborder cette question puisque c’était la publication des caricatures de Mahomet qui avait motivé les deux tueurs. (…) Depuis, un travail de propagande est parvenu à distraire nos esprits et à dissocier ces attentats de toute question religieuse. Aujourd’hui, plus personne ne s’interroge sur le rôle de l’islam dans l’idéologie de Daech. Le bourrage de crâne a réussi à nous faire admettre que le « fait religieux » ne doit pas être discuté. Il s’impose à nous, et ceux qui osent le remettre en question sont traités d’anticléricaux primaires d’un autre âge. (…)
On oppose souvent islam et islamisme. Comme si ces deux conceptions religieuses étaient deux planètes étrangères l’une à l’autre. Pour épargner aux musulmans modérés l’affront de relier leur foi à la violence djihadiste, on a méthodiquement dissocié islam et islamisme. Pourtant, l’islamise fait partie de l’islam. Lorsque l’on critique l’Inquisition et ses crimes, on ne détache pas cette mouvance fanatique du reste de l’Eglise catholique. Même si beaucoup de chrétiens dénonçaient l’Inquisition, elle est un élément de l’histoire du christianisme et de l’Eglise. C’est pour cela que des siècles après, en l’an 2000, le pape Jean-Paul II s’est senti obligé de faire repentance des crimes commis au nom de l’Inquisition. Au nom du christianisme. Curieusement, à chaque fois que les intégristes musulmans commettent des crimes, on dresse autour d’eux un cordon sanitaire pour les exfiltrer de l’islam afin d’épargner à la religion de Mahomet la moindre critique. Il est tellement plus confortable de parler de Bush, de Trump ou d’Obama que de mettre le nez dans les problèmes qui déchirent l’islam depuis maintenant plusieurs décennies. Le confort intellectuel passe avant tout. (…) Pour notre confort, évitons de réfléchir à toutes ces questions pénibles qui gâchent nos vies. N’y pensons pas trop. D’autres, avec leur voiture-bélier et leur ceinture d’explosifs, le font à notre place ».

Désormais, la compréhension de la Une devrait être facilitée. Elle moque avec humour l'éternelle antienne que certains ressortent après chaque attentant djihadiste : « l’Islam est une religion de paix et d’amour ». En premier lieu, on peut noter le culot d’une telle affirmation juste après que des assassins aient tué au cri de « Allah Akbar ! ». Celle-là, il faut l’oser. Mais d’un point de vue personnel, on comprend qu’elle soit séduisante : le croyant ne veut pas voir associé ni lui-même ni la conception personnelle qu’il/elle a de sa foi à des terroristes. En général, cette affirmation précède les « cela n’a rien à voir avec l’Islam ».

Que dit Riss et qu’on manqué ceux ayant troqué l’effort de lire ce que l’on critique pour une haine facile? Riss, et Charlie « islamophobe » et « extrême-droitiste », ne font que relayer les efforts des musulmans libéraux et réformistes, ceux que l’on entend presque jamais, et qui bien souvent risquent leur vie parce qu’ils expriment leur opinion : l’islamisme fait partie de l’islam, en tant que son interprétation littérale ou extrémiste (selon les auteurs). Cette simple mais importante admission est le point de départ nécessaire à la réforme.

L’Islam est une religion, une idéologie, une pensée abstraite qui veut répondre aux questions existentielles des Hommes et à laquelle adhèrent un milliard et demi d’entre eux. Critiquer une religion, une idéologie, -ou simplement souligner que les critiques, qu’elles viennent de musulmans ou non, existent-, ce n’est pas insulter les musulmans, des individus, qui ont chacun leur propre identité. Dire « je n’aime pas Pink Floyd » ne signifie pas « je hais les fans de Pink Floyd ». Dire « le Communisme/ Capitalisme est une idéologie dangereuse » ne revient pas à dire « les Communistes/ Capitalistes sont des gens dangereux », à moins que l’on considère qu’idéologie et individu ne fassent qu’un, et que la religion, au lieu de n’être qu’une facette de l’identité d’un individu, en soit le tout. Mais cela est faux. Autrement, qu’advient-il de l’apostat ? Meurt-il avec sa foi ? De l’athée ? Est-il non-vivant ? Cette conception ne semble pouvoir exister que dans le cerveau des intégristes, quels qu’ils soient.

En pointant du doigt « les problèmes qui déchirent l’Islam depuis des décennies », Charlie Hebdo ne fait aucun parallèle « Islam = terrorisme », mais répète, comme nombre de musulmans libéraux, qu’il faut reconnaître qu’islamisme et islam sont liés. Que ce qui les sépare n’est pas une question de santé mentale ou de « déséquilibrés », mais une question d’interprétation, présente dans chaque idéologie. A ce sujet, Elgas, écrivain et sociologue sénégalais résume:

« L’aplomb avec lequel on se borne à dire que cela est complètement étranger à l’islam est le déni originel qui annonce la misère de l’analyse. Il ne s’agit nullement d’accabler les musulmans. Il s’agit de pointer qu’au sein de l’Islam a lieu une guerre idéologique et que pour être nuisible les extrémistes n’ont pas besoin d’être majoritaires. (…) L’empressement à disculper l’ « islam », entité impersonnelle, n’est que le reflet d’un malaise interne et compréhensible chez beaucoup de musulmans. Ce malaise se répand chez certains par l’accusation, le présupposé islamophobe. En niant toutes imbrications du problème, on produit l’amalgame tant craint, comme si désigner l’idéologie islamiste signifiait mécaniquement mettre à l’index les musulmans. »

Un point de vue que défend également Maajid Nawaz, musulman britannique. Autrefois islamiste, il est aujourd’hui à la tête de Quilliam, le premier think-tank anti-islamisme à Londres :
« Prétendre que ce problème n’a rien à voir avec l’Islam est aussi inutile que de dire que C’EST l’islam, ou que n’importe quel musulman ou n’importe quelle version de l’Islam est responsable. Entre la recherche du sensationnel et le déni, il doit y avoir un juste milieu. Il doit y avoir un moyen pour nous de reconnaître que cela a peut-être quelque chose à voir avec l’islam, pas tout à voir, pas rien à voir, mais quelque chose à voir ».

Le dernier numéro de Charlie n’est donc en rien « islamophobe » ou d’ « extrême droite ». Il ne fait absolument pas l’équivalence « islam=terroristes=musulmans » qu’on lui attribut. Au contraire, reconnaître qu’entre l’islam et l’islamisme demeure une question d’interprétation et de débats théologiques, au lieu du sempiternel « gens seins/déséquilibrés », affirme, contrairement à l’extrême droite, qu’il s’agit de critiquer une idéologie, et non pas des individus. Qui plus est une idéologie rejetée par des musulmans de plus en plus nombreux. Qu’elle tue d’autres musulmans ne veut pas dire qu’elle ne vient pas de l’Islam. Une infinité d’interprétations peut émaner d’un même texte, et l’Islam, avec ses centaines de sous-groupes, en est d’ailleurs la meilleure des preuves. Contrairement à l’extrême droite, Charlie Hebdo ne présente pas les musulmans comme un groupe homogène avec toutes les mêmes aspirations et les mêmes croyances : il les reconnaît en tant qu’individu, en tant qu’être humain, avec leurs identités infiniment complexes et différentes des unes des autres. Le musulman n’est pas sa foi : il est un être humain d’abord, un croyant ensuite. La religion n’est qu’une facette de son identité, comme l’orientation sexuelle ou les convictions politiques ne sont qu’une facette de l’identité d’un individu.

Nier que l’islamisme fait partie de l’Islam est confortable intellectuellement. Il permet de ne pas réfléchir sur les solutions, ni de se risquer à froisser un grand nombre de croyants. Politiquement, ce débat est hautement explosif, littéralement (et Charlie Hebdo en sait quelque chose) comme figurativement. Rares seront les politiques qui oseront s’y prêter. Certains iront même jusqu’à mettre au silence, par l’opprobre et l’ostracisme, ceux qui (et parmi eux des musulmans) lèveront la voix dans le déni ambiant. C’est alors le rôle des journalistes et des philosophes, des penseurs, ceux qui n’ont aucun intérêt électoral, de lancer le débat. C'est ce devoir que remplit Charlie Hebdo.

Finalement, continuer d’affirmer que le terrorisme islamique n’a rien à voir avec l’Islam revient à répéter exactement la purge –seulement moins violente- que commet l’Etat Islamique : « ceux-là ne sont pas de vrais musulmans, quand bien même affirment-ils l’être, et je le sais car moi seul connaît la véritable interprétation de l’Islam, et ce n’est pas la leur. Ils excommunient par le sang, j’excommunie par la parole. »

Charlie Hebdo fait donc le travail que n’ose faire aucun autre journal : mettre un coup de pieds dans la fourmilière endormis des penseurs et provoquer la réflexion que l’on ne saurait voir. Pour qu’un jour ces attentats ne se reproduisent plus, au lieu que les victimes s’amoncellent. Et cela dans le respect des individus. Dans le respect des individus car les croyants ne sont pas leur foi, comme un citoyen n’est pas son pays ou son gouvernement. Reconnaître une différence entre musulmans et islamS, c’est reconnaître leur qualité d’êtres humains avec leurs différences. C’est faire le choix de soutenir les courants progressistes à l’intérieur d’une idéologie, et de ne pas se taire devant la violence, sans aliéner ceux qui sont coincés entre le marteau djihadiste et l’enclume xénophobe de l’extrême-droite.

Musulmans, au contraire de l’insulte, la critique honnête et à visage découvert d’une interprétation extrémiste de l’Islam par Charlie Hebdo est une reconnaissance : celle de l’égalité. L’égalité dans l’humanité et la citoyenneté. Nous sommes tous des citoyens Français et nous devons construire un avenir ensemble. Cela passe par le débat et la discussion. L’extrême-droite ne veut même pas dialoguer avec "vous", simplement pour ce que "vous" représentez à ses yeux, que "vous" soyez l’étranger, ou l’adepte d’une croyance qu’elle ne reconnaît pas. "Vous" êtes votre croyance, "vous" êtes vos origines, et celles-ci sont étrangères. Une partie du champ politique feindra de « vous » défendre, faisant de « vous » un groupe compact et homogène, et eux non plus ne feront pas la différence : "il n y’a qu’un seul islam". Bien souvent, ils ne verront en « vous » qu’une « minorité », fragile et envers qui on ne peut tout simplement pas avoir les mêmes exigences qu’envers le reste de la population, faisant preuve d'un racisme inversé. On peut critiquer le christianisme sans broncher, mais l’Islam, non, ne peut souffrir de discussion, car ses croyants, identiques et fragiles, ne peuvent supporter la satire et le dialogue. Charlie Hebdo et ses défenseurs sont bien loin de penser que tous les musulmans sont des terroristes, bien au contraire. Mais pour savoir cela, faudrait-il encore dialoguer.

Ceux qui veulent pourfendre Charlie Hebdo pour sa prétendue "islamophobie" se trompent d'adversaires. Ce ne sont pas les pages de Charlie Hebdo qui tuent des musulmans, des chrétiens, des athées, des homosexuels, en Syrie, en Europe etc. C'est l'islamisme, une idéologie, qui avale mais dont certains parfois s'exfiltrent, qui tue. Pour lutter contre cette idéologie, il faut l'identifier, savoir d'où elle vient, connaître sa nature, pour la contrer. Et pour la contrer, il faut pouvoir la critiquer. On pourrait recommander de la prudence dans ce genre de sujets. Mais parfois, quand le péril est trop grand, pour réveiller la pensée endormie, il faut une dose de provocation. Charlie Hebdo s'en est chargé.

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