Électricité et dérégulation

Extrait d’un billet de blog qui analyse en détails la crise du Texas (où le marché de l’électricité est dérégulé depuis 2002) et s’oppose point par point à une tribune, parue dans Le Monde du 17 mars dernier, de Sophie Méritet, maître de conférences à l’Université Paris-Dauphine, qui soutient la dérégulation tout en se prétendant favorable à une complémentarité entre marché et régulation.

Dans un billet de blog du 20 février dernier, mais augmenté le 20 mars (7 pages disponibles en pdf ici), Luc Citronnier montre d’abord à quel point le chaos dans la distribution d’électricité au Texas est dû à la dérégulation dans cet État, depuis 2002, de ce marché. Il y indique aussi que les prix de détail de l’électricité, déjà plus hauts au Texas que dans le secteur régulé, vont sans doute encore augmenter si les investissements nécessaires pour éviter de nouvelles crises semblables sont finalement effectués.

Il passe ensuite à une critique détaillée de la tribune, parue dans Le Monde du 17 mars dernier, de Sophie Méritet, que je reprends ici :

« Le chaos électrique récent au Texas est un tel caillou dans la chaussure marchéiste en pleine réforme d’EDF qu’une économiste de l’Université Paris-Dauphine (entre autres), spécialiste de l’énergie à en croire son CV (ici), Sophie Méritet, a senti le vent du boulet et a publié dans Le Monde, le 17 mars 2021, une tribune (ici) dont le titre,
« Panne électrique au Texas C’est la complémentarité, et non la substitution entre marchés et régulations, qu’il faut mettre en place », fait espérer une analyse équilibrée et des propositions à l’avenant. Hélas!

Commençons par certains faits.
Le texte débute ainsi : « La panne générale de courant qui a frappé le Texas mi-
février... »,
et on trouve plus loin : « Les tempêtes de neige [] ont gelé les infrastructures et mis à l’arrêt les capacités de production d’électricité... », «... le gestionnaire du réseau texan [] a dû arrêter momentanément de fournir de l’électricité... ». Ceci est partiellement faux. Toutes les capacités de production n’ont pas été mises à l’arrêt (ce que l’auteure reconnaît deux paragraphes plus loin). Les quartiers les plus pauvres, certaines localités etc. ont été victimes d’une coupure de plusieurs jours, mais le reste n’a subi que des coupures (plus ou moins longues) par rotation. Comme nous l’avons documenté ci-dessus, le réseau n’a pu satisfaire la demande exceptionnelle, mais a fourni plus d’électricité pendant la crise qu’en fin janvier-début février. C’est même parce qu’il y a eu encore de l’électricité que de nombreux particuliers ont reçu des factures à des prix exorbitants...!

Continuons avec les causes invoquées et les solutions évoquées.
L’auteure reconnaît que « L’organisation des marchés s’avère [] être au cœur de cette panne électrique... », mais s’empresse d’ajouter : « Faut-il pour autant remettre en question l’ouverture à la concurrence? ». L’auteure semble d’abord répondre par l’affirmative : « L’organisation actuelle du marché au Texas a donc échoué à protéger l’intérêt général et à favoriser les investissements qui auraient notamment permis de faire face à des phénomènes météorologiques extrêmes », pour affirmer ensuite: « ... les marchés concurrentiels sont une cible un peu trop facile, car les raisons sous-jacentes sont plus complexes, mêlant changement climatique, mauvaise planification et vieillissement des infrastructures. »
       Le changement climatique est devenu la tarte à la crème permettant de tout expliquer. Il n’a rien à voir avec la crise texane: d’autres régions des États-Unis ont subi les mêmes conditions atmosphériques et leurs réseaux électriques ont résisté parce qu’ils sont conformes à la réglementation fédérale.
       La mauvaise planification (par qui dans un système dérégulé?) est aussi un argument fantoche.
      
Quant au vieillissement des infrastructures ›, elle est quasi générale aux États-Unis et explique d’autant moins l’exception texane que cet État est en avance quant à l’éolien (mais un éolien à bas coût). L’auteure remarque :

       « La faiblesse des prix de vente, en moyenne 25 dollars/MWh avant la tempête,
       n’incitait guère les opérateurs à investir au détriment de leurs profits
»,

mais se garde bien d’indiquer la raison de cette faiblesse des prix, à savoir la concurrence effrénée que se livraient une bonne trentaine de compagnies d’électricité. Et l’ouverture à la concurrence se fait toujours au nom d’un objectif officiel de baisse des prix...
       
L’auteure met la crise électrique californienne en 2000-2001 en parallèle des crises texanes récurrentes, mais l’analyse qu’elle en donne est du même tonneau la faute n’est pas attribuée à la déréglementation partielle mais au tarif réglementé plafonné :

       « L’ampleur du déséquilibre entre offre et demande d’électricité durant l’été
       engendrait une forte hausse des prix du marché de gros au niveau des producteurs.
       Mais l’existence d’un tarif réglementé plafonné pour le consommateur ne permettait
       pas aux fournisseurs de répercuter ces hausses en aval sur le prix de consommation,
       ce qui ne pouvait inciter les consommateurs à réduire leur demande »,

comme si les Californiens devaient fermer leur air conditionné en périodes caniculaires parce que l’offre devrait rester insuffisante!
      
La solution suggérée ici par l’auteure n’est pas une complémentarité intelligente entre marché et régulation mais la simple dérégulation du prix de détail, qui ne peut avoir qu’une conséquence : seuls les riches pourront se rafraîchir pendant les canicules.
      
Si la Californie avait respectée la réglementation fédérale, elle aurait installée (ou fait installer) les réserves de capacité de production suffisantes pour les périodes exceptionnelles. Mais les tendances libertariennes et donc marchéistes y sont aussi fortes qu’au Texas.
      
(La situation californienne quant à l’électricité est d’ailleurs beaucoup plus complexe que la remarque simpliste de l’auteure le laisse supposer...)
       Une autre cause invoquée est l’isolement du Texas des deux grands réseaux électriques états-uniens. Mais la Californie est raccordée à l’un d’eux! Quand il fait très froid ou très chaud dans l’un de ces États, la situation est rarement différente dans les États voisins. La ‹ solution › de l’auteure ne fait qu’introduire la faiblesse d’un État dans le réseau auquel il est raccordé plutôt que de respecter la réglementation sur les réserves de production une ‹ solution › de parasitisme saisonnier impliquant un risque systémique!

Finissons avec les conséquences tirées par l’auteure.
L’auteure conseillerait-elle alors au Texas d’appliquer la réglementation fédérale qui a fait ses preuves là où elle est respectée? Oh que non!

       « Il est peu probable que la réimposition de règles rigides aboutisse néanmoins
       à de meilleurs résultats. Des mesures d’incitation et de dissuasion doivent être
       développées pour que les comportements privés répondent aux exigences de
       l’intérêt public.
»

Quelles mesures? Mystère. Et il est encore épaissi par la suite du texte :

       « Les marchés peuvent proposer des solutions de gestion de demande
       en temps réel, des capacités de réserve ou de stockage.
»

Lesdites solutions, si elles existaient, ne seraient pas gratuites et, rappelons-le, la concurrence sans frein entre les compagnies délectricité entraîne mécaniquement un prix trop bas selon lauteure pour que ces entreprises veuillent investir et soient donc intéressées par les ‹ solutions que les marchés proposeraient (lesquelles au juste d’ailleurs?).

La complémentarité annoncée n’est qu’une juxtaposition de façade; il n’y a que le titre et les quatre dernières lignes dont la rhétorique est en mode poisson volant (ailes marchéistes, nageoires régulatrices), donnant à penser à un ‹ burger ayant deux parties d’un pain de mie vaguement croustillant enserrant des aliments toxiques et périmés.

Donc : amateurisme factuel, argumentation contradictoire, préconisations fumeuses et recours ultime au catéchisme du marché-Providence, niveau zéro de la pensée marché-magique auquel son effroyable simplisme confère une dimension populiste.

La rédaction du Monde se serait-elle aperçue que cette tribune ne tenait pas la promesse de son titre? Elle passa en une demi-journée de la Une en ligne à la section Archives...

Les désastres environnementaux étant devenu patents, la finance verte s’est mise à la peinture de façade avec force labels (quelle grande entreprise n’a pas son certificat ESG?). Les aberrations de la dérégulation sauvage étant de plus en plus visibles dans des secteurs aussi essentiels que l’eau et l’électricité, le marchéisme sans frein déploit un nouveau village Potemkin : prétendre réguler tout en éliminant toute régulation. »

Le billet de Luc Citronnier se termine sur des remarques concernant un aspect juridique de cette crise qui est occulté par la polémique sur régulation/dérégulation.

Je communiquerai ultérieurement les éventuelles réactions intéressantes
qui me seront parvenu
es par la messagerie du Club.

 

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