Philippe Blanchet
Professeur de sociolinguistique, département Communication et Centre d'Études des Langues, Territoires et Identités Culturelles, université Rennes 2. Membre de la Ligue des Droits de l'Homme et du conseil d'orientation de la Fondation Copernic. Élu national FERC-SUP-CGT.
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Billet de blog 5 août 2019

Philippe Blanchet
Professeur de sociolinguistique, département Communication et Centre d'Études des Langues, Territoires et Identités Culturelles, université Rennes 2. Membre de la Ligue des Droits de l'Homme et du conseil d'orientation de la Fondation Copernic. Élu national FERC-SUP-CGT.
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Même en août et pour la rentrée: vigilance permanente contre les casseurs de société

Un dispositif «néo-libéral», c'est quatre armes de destruction massive et la guerre permanente: Déréguler, Marchandiser, Réprimer, Endoctriner. Pour contrôler et «réformer» la société au profit des prédateurs, et sans pause estivale.

Philippe Blanchet
Professeur de sociolinguistique, département Communication et Centre d'Études des Langues, Territoires et Identités Culturelles, université Rennes 2. Membre de la Ligue des Droits de l'Homme et du conseil d'orientation de la Fondation Copernic. Élu national FERC-SUP-CGT.
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Le "néo-libéralisme" est à l'œuvre dans de nombreuses sociétés, à l'échelle d'une certaine "mondialisation" ou "globalisation", d'une certaine "Europe", et, entre autres, dans la société française depuis la fin des années 1980, Ce n'est pas qu'un projet économique. Encore moins un projet technique "d'amélioration" des conditions économiques, quoi qu'on nous ait fait croire pour essayer de le faire accepter, et même si tout dispositif technique est en fait une mesure politique explicite ou implicite.

Le néo-libéralisme est un dispositif politique transversal qui vise à défaire les sociétés humaines comme système de relations humaines et sociales de solidarité et de justice. Le but est de revenir en arrière, vers un état de semi-société où seule une compétition généralisée détermine qui est dominant et qui est dominé, qui réussit et qui est détruit. Avec en plus un point de départ faussé car les prédateurs ont déjà installé leur domination, leur captation des moyens économiques, politiques, éducatifs, linguistiques, culturels. Ils se sont préalablement assurés de vaincre (sauf quelques exceptions alibis) dans une société-jungle sur laquelle ils imposent déjà leur contrôle, y compris par les forces de leur ordre pour empêcher la contestation, voire le renversement, de leur domination.

L’observation assidue et détaillée des orientations politiques des dominant·e·s et de leur mise en œuvre par les instances de gouvernement qu’ils et elles trustent dans la société française, depuis le tournant des années 1990 / 2000, permet en effet d'identifier un projet politique concerté de prise en main de l’ensemble de la société, dans le but de l’asservir à leurs propres intérêts en termes de finance et de pouvoir, de capital économique et symbolique. Il ne s'agit pas ici de supposer un "complot" mais d'analyser un processus systémique, fondé sur une idéologie (au sens profond de Gramsci, c'est-à-dire une vision du monde), que l'on commence à mieux identifier avec le recul que nous avons aujourd'hui sur les "Trente Honteuses" qui ont succédé aux "Trente Glorieuses" après la période de transition des années 1975-1985.

Ce projet peut être analysé comme fonctionnant sur quatre moyens convergents, simultanés et complémentaires d’intervention sociopolitique :

  • défaire la société pour revenir à un état de "jungle" (par une dérégulation qu’ils et elles appellent "libéralisation" grâce aux "réformes"), dans laquelle les plus forts, qui ont donc préalablement capté la plupart des moyens et assuré leur domination, sont surs de tout remporter dans la compétition ;
  • imposer une marchandisation universelle à la fois pour faire de l’argent à partir de tout, y compris les besoins fondamentaux des personnes et des sociétés (eau, nourriture, transports, santé, éducation...), pour renforcer les inégalités et pour réduire le plus possible les services publics à but non lucratif, perçus comme des "charges" qui amputent les profits des plus riches plutôt que des participations solidaires et des engagements sur l’avenir ;
  • instrumentaliser les institutions, notamment l’État prétendu démocratique et son fondement "national", pour susciter une adhésion politique par "patriotisme", pour utiliser la violence dite "légitime" (mais en fait uniquement plus ou moins légale et parfois clairement illégale) contre toute contestation de cet État-nation lui-même, de l’inégalité, de l’injustice, de l’inhumanité que cet "ordre" social instaure, maintient et développe (répression par les forces dite "de l’ordre"),
  • faire adhérer la population à l’action et à la "légitimité" de cet État institutionnel par un simulacre de démocratie (dite "représentative" mais en fait oligarchique et pyramidale), par la mise en place de l’hégémonie d’une idéologie nationaliste (l’État-Nation) et capitaliste (le Marché) ; cet endoctrinement passe notamment par les discours politico-médiatiques et par l’éducation, qui permettent d’inculquer cette doctrine selon laquelle une société minimale est la seule possible, "naturelle", "réaliste", souhaitable ; il permet de réduire l’aspect coercitif du système, et donc sa contestation, en mettant en place ce que Gramsci a appelé une hégémonie.

Ces quatre armes (dérégulation, marchandisation, répression, endoctrinement) sont utilisées de façon complémentaire : la marchandisation renforce la dérégulation et impose la foi dans la doctrine qui permettrait à chacun·e de "réussir", ce qui réduit la contestation, et réciproquement... La répression violente des contestations impose la "loi du plus fort", la soumission collective et le caractère sauvage du monde dérégulé. Le mythe du "ruissèlement"[1]est destiné à endoctriner les populations pour qu’elles acceptent la dérégulation / marchandisation dont seul·e·s les déjà riches tirent bénéfice en appauvrissant davantage les pauvres (y compris en ressources non financières : éducatives, culturelles...). Il s’agit bien d’un projet global de "société" (moyenâgeuse avec ses seigneurs et ses serfs), d’une idéologie qui attaque simultanément sur tous les fronts. La politique globale menée sous le régime macroniste, en continuité directe des gouvernements précédents, le montre clairement si l'on met ensemble toutes ses actions. Je les observe pour ma part depuis le champ de l'éducation, secteur privilégié où s'illustre une idéologie.

Car, comme tout système fondé sur une hégémonie, cet ensemble a besoin d’être constamment reproduit et renforcé par une éducation étatique aux mains des dominant·e·s: les ministères de l'éducation dite "nationale" et de l'enseignement supérieur et de la recherche fournissent aujourd'hui, avec leurs "réformes", des exemples majeurs de discours idéologiques et de mise en œuvre de ce projet d'hégémonie politique.

Et comme tout système hégémonique, il doit laisser de petites soupapes de respiration à la fois pour éviter l’explosion des masses dominées et pour constituer des alibis : les petites marges d’autonomie, de critique et de liberté, les réussites improbables et ponctuelles de certain·e·s, les concessions limitées en quantité et en qualité, permettent de s’afficher comme un système qui ne serait pas (en fait pas complètement) totalitaire, pas complètement asservi à une idéologie "néo-libérale" pas complètement nationaliste, et qui serait resté démocratique, diversifié et humaniste.

Mais ne soyons pas dupes. Il y a urgence à identifier les mille et une mesures par lesquelles se déploie, dans tous les secteurs et à tous moments, y compris par des ordonnances et décrets qui paraissent en plein mois d'aout[2], ce dispositif mortifère. Il faut avoir une vigilance permanente face à l'arrogance et au cynisme de celles et ceux qui cassent, avec une grande violence symbolique, tout ce que "société" veut dire d'humain et de social. A la rentrée et même en plein mois d'aout.

[1]Bourdieu parlait de l’ « utopie néolibérale » au début des années 2000 : on sait maintenant que c’est un mensonge.

[2] Le site Légifrance recense plus d'une centaine de lois et décrets publiés entre le 1er juillet et le 5 aout 2019 au Journal Officiel (et aout est loin d'être terminé). Tapez "réforme" ou "loi" ou "décret" + "juillet" ou "aout" (en orthographe corrigée 1990) ou "août" sur n'importe quel moteur de recherche, le résultat est édifiant..., par exemple "Le décret du 26 juillet 2019 abroge la précédente convention d’assurance chômage du 14 avril 2017". Ajout du 7 aout: LOI no 2019-828 du 6 août 2019 de transformation de la fonction publique...

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