Passer de l’école qui exclut à l’école qui inclut : une analyse des discriminations scolaires et de leurs conséquences sur le « vivre ensemble » pour Fatima et Marianne

François Durpaire et Béatrice Mabilon-Bonfils viennent de publier aux éditions de l’Aube un ouvrage au titre explicite : Fatima moins bien notée que Marianne. Pour une laïcité d’inclusion. L’historien et la sociologue offrent en 140 pages une synthèse particulièrement éclairante de travaux qui montrent à quel point l’école française produit des discriminations.

Dans ce livre à la lecture aisée, l’historien et la sociologue offrent en 140 pages une synthèse particulièrement éclairante de travaux qui montrent à quel point l’école française produit concrètement, par ses dispositifs et ses acteurs, une discrimination frappante des élèves de milieux populaires. Et surtout, parmi eux, des élèves perçus comme « d’origine étrangère » et « arabo-musulmans ». Cette relégation a des conséquences graves pour ces enfants, pour le « vivre ensemble », et parfois jusqu’à contribuer à susciter des comportements de sécession, de révolte, voire de violence.

C’est une citation d’A. Maalouf extraite de son livre Les identités meurtrières, qui ouvre l’ouvrage et, pour ainsi dire, en résume le fil conducteur : « Si nos contemporains ne sont pas encouragés à assumer leurs appartenances multiples, s’ils ne peuvent concilier leur besoin d’identité avec une ouverture franche et décomplexée aux cultures différentes, s’ils se sentent contraints de choisir entre la négation de soi-même et la négation de l’autre, nous serons en train de former des légions de fous sanguinaires, des légions d’égarés ». On pourrait y ajouter « des légions de malheureux ». On ne pourra pas dire qu’on ne nous avait pas prévenu, d’autant qu’A. Maalouf est loin d’être le seul à avoir tiré la sonnette d’alarme face à la cécité française sur la pluralité et à ses enjeux. 

F. Durpaire et B. Mabilon-Bonfils, constatant qu’on n’a guère avancé sur cette question et même qu’on régresse de façon dramatique ces derniers temps suite aux crispations sur l’identité nationale depuis Sarkozy sur la question de l’immigration jusqu’à Hollande sur celle des attentats, ont décidé de rappeler une fois de plus, et en y ajoutant leurs propres enquêtes récentes, à quel point la société française est, par son idéologie nationale et par son institution d’éducation nationale, discriminogène, attentatoire à elle-même, et va dans le mur.

Le livre part des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Il a été écrit dans « l’urgence de comprendre » (nom de la collection dans laquelle il parait). Non pas pour « excuser » comme le disent les esprits bornés à courte vue qui n’ont toujours pas compris, eux, que pour régler réellement un problème au lieu de seulement en réprimer les symptômes et les manifestations finales, il faut en comprendre les causes et les modalités de développement. Le livre part de la « réponse » qui a été apportée à ces attentats part l’état, par nombre de politiciens, par des dispositifs institutionnels lancés depuis les années 2000 : l’exacerbation d’une unité nationale française derrière l’affichage ostentatoire d’une « laïcité » qui en serait la caractéristique majeure, qui a envahi les discours, les affichages, les actions institutionnelles et qui s’appuie sur une prétention de détenir « les valeurs universelles »  que l’on doit imposer à toutes et à tous, partout. Les auteurs, analysant ces discours, montrent qu’il s’agit là d’une « laïcité dévoyée » qui, passée d’une certaine neutralité à une neutralisation coercitive, continue l’entreprise d’ « abolition des particularismes » et, au fond, de toute différence, qui a toujours été l’une des missions de l’école française, visant l’assimilation de chacun et chacune à un modèle unique de citoyen abstrait (et l’exclusion des non assimilés). L’étude montre que le terme est employé avec des sens très variés et qu’il est finalement vide de sens, qu’il sert surtout de paravent politique. Les auteurs rassemblent d’ailleurs des éléments qui montrent que l’école (et l’état en général), ne sont même pas neutres par rapport aux confessions mais soutiennent partiellement les confessions chrétiennes par divers dispositifs dans certaines parties du territoire.

Les arguments, fondés sur des enquêtes, s’accumulent au fil du livre. Les élèves d’origine non européenne et surtout africaine ou musulmane, sont nombreux à déclarer se sentir discriminés à l’école et dans la société en général. Les élèves d’origine arabo-musulmane et africaine sont ségrégués dans des écolés, des filières et des classes différentes. Tests et documents à l’appui, les deux chercheurs révèlent que ces élèves sont, par rapport aux autres et à travail équivalent, moins bien notés et davantage orientés vers des filières dévalorisantes. Ils sont même davantage punis. Pas directement parce que le système éducatif et ses acteurs sont xénophobes, islamophobes, mais parce qu’ils projettent sur ces élèves tous les préjugés négatifs : « Les théories implicites des enseignants français semblent véhiculer un double handicap social et culturel au détriment des enfants appartenant à des catégories sociales défavorisées et à ceux d’origine maghrébine »  (p. 61). Ayant analysé les 15 manuels d’histoire de lycée les plus utilisés et les 9 livrets de l’enseignant associés, F. Durpaire et B. Mabilon-Bonfils donnent à voir sans même forcer le trait à quel point l’islam y est associé à islamisme, attentats, loi, laïcité de façon massivement réductrice, humiliante et orientée.

La conclusion est lapidaire et sans appel : « il y a bien une islamophobie dans l’école qui est aussi une islamophobie de et par l’école » (p. 107). On savait depuis longtemps déjà que l’école ne réduit pas les inégalités et même qu’elle les augmente. On sait qu’elle ne réduit pas les discriminations et même qu’elle les augmente, et ce livre le montre à propos de la xénophobie anti-maghrébins et de l’islamophobie. A force de vouloir ignorer les différences, voire les éliminer, elle les augmente dans une direction négative. Et si cela se produit à l’école, c’est parce que c’est la conception même de la France par l’état français, déployée dans ses institutions, son école, ses programmes, ses manuels, avec pas ou pas assez de contrepoids par exemple dans la formation des enseignants.

Les auteurs n’en restent pas sur ce constat affligeant, dramatique, beaucoup plus inquiétant à terme que la terreur inspirée avec succès par les attentats de quelques fanatiques. « Panique morale », disent les auteurs, qui motive l’enfermement dans la même spirale d’exacerbation d’identités qu’on oppose, spirale de stigmatisation réciproque de l’islam / des musulmans / des Maghrébins par « la République française laïque » d’une part et de l’Occident par des « fanatiques de l’islam » d’autre part, spirale de multiplication des contrôles au faciès et de sanctions a priori sous le régime de « l’état d’urgence »... Les auteurs tirent de leurs constats de quoi sortir de ce cercle vicieux en 5 grandes propositions pour l’école : refonder les contenus pour une politique de l’inclusion, introduire la culture du débat, ouvrir l’école aux parents, recruter et former différemment les professeurs, favoriser la mixité scolaire. La citation d’E. Morin en exergue de la conclusion rassemble le cœur des propositions : « (...) tant qu’on n’enseigne pas, dans nos écoles, que la France est multiculturelle par nature, moins nous serons à même de résoudre le problème ».

Fortement étayé par de nombreuses études scientifiques, ancré dans le terrain, ce livre est aussi solide que convaincant. Il vient s’ajouter par exemple et à sa façon aux alarmes tirées par A. Maalouf (ci-dessus), à l’excellent rapport officiel Dhume et Hamdani Vers une politique française de l’égalité (pour refonder une politique d’intégration) (2013). Fatima moins bien notée que Marianne subit déjà les même attaques rassurantes que ce rapport, venues des courants les plus obtus de la société française, qui, aveuglés par leur idéologie et comme des mouches stupides, persistent à se cogner contre la vitre en restant persuadés que c’est la seule issue possible et sans y voir l’impasse mortifère dans laquelle ils voudraient nous entrainer tous. On aura beau démontrer par A + B, faits, chiffres et arguments en main, que c’est précisément à cause de leur conception autoritaire, nationaliste, d’une France homogène et excluante qu’on en est là, et que pour en sortir il faut justement changer profondément de vision des choses, penser et vivre la pluralité de façon humaniste et inclusive, il n’y a pas plus sourd que qui ne veut pas entendre.

Mais on peut parier que ce livre d’utilité publique aura des lecteurs et lectrices à l’esprit ouvert, soucieux d’affronter les difficultés et de construire un avenir meilleur. Beaucoup de lecteurs et de lectrices. Il apporte une belle pièce à l’édifice de reconstruction de la société. Il en faudra d’autres.

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