L’inquiétante obscurité qui monte

La thèse de la banalité du mal peut se comprendre à la lumière des faits que nous traversons aujourd’hui : la montée du Front national et dans le même temps la perte des systèmes de défense contre le pire.

 

Le cas Eichmann

La thèse de la banalité du mal chez Hannah Arendt est séduisante mais elle ne s’applique pas à Eichmann. Eichmann était un antisémite absolu, toute sa ligne de défense lors de son procès aura été de laisser croire à l’obéissance du petit fonctionnaire borné et à l’« incapacité de penser » d’un homme dont l’objet de haine a été pendant longtemps l’objet constant dans sa vie. L’absence de pensée n’était nullement l’origine du mal parce que cette absence était elle-même une pensée en lien avec des certitudes et en lien avec l’esprit d’un système paranoïaque. Il n’y avait aucune déresponsabilisation de l’homme Eichmann qui avait choisi délibérément de servir sans retenue le discours antisémite dans sa volonté de mort et d’anéantissement. Si la thèse de la banalité du mal décrivait des effets réels (c'est-à-dire le basculement progressif vers l’effondrement des valeurs morales et la montée du pire dans le champ politique assurée par un maitre répressif), elle ne pouvait pas s’appliquer à celui qui était un partisan zélé du pire.

 « Banalité » du mal

Cette thèse de la banalité du mal peut se comprendre à la lumière des faits que nous traversons aujourd’hui : la montée de la pulsion de mort et dans le même temps la perte des systèmes de défense vis-à-vis du pire, l’acceptation de la corruption des catégories de pensée par un effet de droitisation générale appliqué à toutes les pratiques de la vie politique. Disparition du Ps, explosion de l’offre politique à droite, explosions des révolutions conservatrices (religieuses, politiques, économiques), disparition des anciennes théodicées sociales, conversion de la société civile tout entière aux « réformes » du néolibéralisme… S’agit-il vraiment de « réformes » économiques qui amélioraient la qualité des économies ? Ne s’agit-il pas en vérité d’une révolution néolibérale qui redéfinit à partir de zéro toutes les normes de la vie économique et sociale ? Si c’est une révolution néolibérale qui se met en place attendons-nous qu’elle accouche du fascisme. Le fascisme est le résultat des révolutions politiques ratées.

L’aggravation des réformes néolibérales produit des désordres sans précédents dans les sociétés contemporaines qui traversent de violentes dépressions politiques. Les angoisses d’abandon, la peur du déclassement, la peur de la désertification, le chômage de masse, le dumping social et l’écrasement des classes sociales dominées, l’écart des richesses… tout cela entre dans l’angoisse de division du corps social, c’est à dire dans l’angoisse du sujet contemporain. Son désespoir, traduit objectivement par les crises de société, est immense.  Oui nous assistons d’année en année à la montée de la banalité du mal, à la venue du pire. Nous ne serons sauvés par aucune dictature économique fut-elle le crédo de cette société d’abondance. Ni par une dictature idéologique.

Plus il y a de « certitudes »  moins il y a de pensée et c’est alors qu’il faut reconnaître que le mal est partout ce qui ne veut pas dire qu’il soit « normal ». « Étendu » ne veut pas dire normal. La « banalité du mal » est un malentendu. Le mal n’est jamais banal, qu’on s’y habitue ou non qu’il soit ou non promu au niveau d’une loi par un Etat criminel substituant la volonté du crime à l’intérêt général, nous sommes redevables quoiqu’il arrive du choix du mal.

La séduction des Dieux obscurs

Le pire nous le laissons entrer et s’installer, nous le laissons nous séduire et nous flatter, nous le laissons se commettre qu’on le veuille ou non, avec notre assentiment. Tout doucement nous le laissons venir par lâcheté, paresse intellectuelle, inertie intellectuelle, docilité, servilité, conformité. Il ne s’agit nullement d’une nuit étoilée ou d’une nuit transfigurée, il s’agit d’une nuit sans étoile, une nuit de la confusion qui ressemble au degré zéro de la liquidation des symboles. La montée du Front national cela signifie qu’il y a manifestement une volonté de liquider les traces de la pensée et de la mémoire, une volonté d’amnésie, une montée d’amnésie, une volonté de destruction des symboles de la culture – et nous assistons en direct, en toute objectivité dans le champ social, à cela, élection après élection, à la montée de la pulsion de mort.

LTI

Dans LTI. La langue du IIIe Reich Victor Klemperer explique que « le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente ». En France, la dédiabolisation du Front national opérée dans les médias a agi dans la chair et dans le sang du grand nombre et ce qui était un traumatisme historique et aurait dû rester un traumatisme est devenu progressivement un état de fait discutable, recevable, bientôt acceptable : on a traité l’extrême droite comme n’importe quel autre parti comme si l’histoire n’avait pas eu lieu, comme si ce parti produisait une pensée politique comme les autres, comme si l’horreur de ce qu’il avait engendré était passé au rang de « détail » et comme si l’on avait affecté d’oubli général sa responsabilité dans la seconde guerre mondiale.

Les bons font le lit des dictatures

L’insensibilité ou l’indifférence à l’égard du poison est elle-même un poison. L’insensibilité à l’égard de la tyrannie est elle-même un effet de la tyrannie. La forteresse des tyrans est la passivité des peuples dit Machiavel. Les dictateurs le savent d’avance : les bons sont gentils la plupart du temps par faiblesse ou par aveuglement. La grande majorité des individus reste fascinée par la violence des forts se permettant l’usage de la terreur et de la domination. Il suffit donc d’une poignée d’individus fanatisés par un discours obscur pour s’emparer d’une société, le grand nombre ne bougera pas, restera inerte, médusé, soufflé et parfois même servile.

« Le monde est dangereux à vivre non pas à cause de ceux qui font le mal mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire » dit Albert Einstein en 1933.

Le fascisme arrive par le pragmatisme

L’argument selon lequel on a essayé tous les partis traditionnels et pas encore le Front national ressemble à un slogan publicitaire appris par des masses d’individus qui le répètent de façon inquiétante. Ce qui choque dans ce raisonnement  c’est son degré élevé de cynisme parce qu’il est d’une corruption morale rarement avérée. Cet argument est teinté d’une sorte de pragmatisme de surface (gardons l’esprit pratique !) qui colle à cette mentalité qui ne juge pas les croyances mais simplement les résultats des actions. Il fait l’apologie du pire, la malhonnêteté l’air de rien en toute innocence. Sommes-nous alors dans l’époque de la « post-vérité » ? On y arrive. On jugera dorénavant non plus les croyances politiques racistes, fascistes, sexistes, perverses des individus politiques mais simplement les résultats obtenus. Voilà ce que produit cette triste époque qui prétend avoir triomphé du « politiquement correct » : elle rompt la digue qui maintenait en réserve ses intentions politiques inavouables pour les laisser nous envahir au grand jour. Le triomphe du politiquement correct est lui-même devenu politiquement correct et le maigre rempart que représentait la naïveté de la décence politique ne nous protège plus des discours agressifs.

 Effondrement du pacte républicain

L’assimilation sur un même plan de la politique de Macron et du Front National fait encore un peu plus dans la confusion. Quelque soient les manœuvres d’intimidation, les démonstrations de force et les jeux de forces des partis antérieurement aux élections et quelque soient les griefs que nous pouvons porter à l’égard des lois El Khomeri, on ne peut mettre sur le même plan les deux volontés politiques et les rendre identiques au nom du relativisme.

Il s’agit de manœuvres et de démonstration de force avant les élections législatives. Bien sûr que ni droite ni gauche ça ne signifie pas « neutre », le neutre n’existe pas en politique, cela signifie « à droite ». Macron, c’est comme si finance internationale (« la pompe à phynance ») vous mettait le couteau sous la gorge et vous disait : « c’est nous ou la vague brune ». Soigne ta droite…

L’effondrement du pacte républicain à ce point à droite et à gauche est sans précédent et signifie que le Front national pourrait potentiellement gouverner à force d’ébréchures dans le surmoi démocratique. C’est un épisode dont l’ampleur est nouvelle, un risque et un désordre supplémentaire qui laisse s’introduire un peu plus le mal dans la place.

Effacement de l’histoire et disparition de la pensée de gauche

Les réactions de désordre issues du morcellement du front républicain aussi bien à droite qu’à gauche, ne sont pas le fait du hasard. On a d’abord vu se propager progressivement l’effacement des significations historiques et traditionnelles des catégories politiques de droite et de gauche dont on n’a pas arrêté de dire qu’elles étaient dépassées. Les masses sont gagnées aujourd’hui par un relativisme à grande échelle où certains observateurs discernent un haut niveau de perplexité. La perplexité pour eux est au-delà de l’angoisse et plus inquiétante parce qu’elle n’appelle pas à réaction et enfonce toujours plus dans la passivité et le désespoir.

A Gauche on a voulu compenser la perte de l’éthique sociale par un haut niveau de savoir faire technocratique. On n’a absolument pas aidé l’Allemagne quand elle a absorbé un million de migrants et le gouvernement s’est contenté de dire qu’il en prendrait « 12 000 ». Le discours sur les migrants a manqué d’éthique et de pédagogie, il est resté froid et abstrait, comme s’il y avait désormais une méfiance à l’égard de l’universalisme et de l’humanisme au pays de la gauche réformatrice.

Ces phénomènes traduisent une perte globale du sentiment tragique de l’histoire. Est-ce parce le réveil des vieux démons de l’Europe est déjà dans la place en France ? A mesure que les partis se convertissent à la doctrine néolibérale on assiste à une disparition de leur culture politique traditionnelle et l’on voit se produire une droitisation générale des idées. Un parti réformiste de gauche ne peut pas faire grand-chose contre la puissance du néolibéralisme (c’est d’ailleurs toute sa grandeur). Il s’agit d’appeler chacun à l’humilité. Pour autant devait-il censurer son éthique traditionnelle ?

Faillites

Les crises sociales à répétition, l’effacement de l’histoire, la violence des réformes néolibérales, la disparition de la culture politique, la disparition du rôle historique de la gauche, la confusion des catégories de pensée et le relativisme gauche=droite, la disparition de la dette symbolique, la haine du savoir (la haine des pitoyables élites), le développement de la perplexité des non-votants, la perte des théodicées sociales qui reconnaissaient l’existence historique du prolétariat, l’explosion du malaise dans la civilisation, l’écrasement des classes laborieuses, la tentation des révolutions conservatrices désespérées (on pense à l’Islam, au nationalisme, au capitalisme etc.), l’effondrement du pacte républicain, voilà quelqu’un des éléments qui décrivent la montée et l’acceptation  progressive de la « banalité du mal », à travers un certain niveau de faillite du savoir économique et politique. Le Front national est un symptôme politique avant tout. C’est plus que jamais le moment de s'en libérer…

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.