3 jours en Hollande (2)

A Rijnsburg dans la proximité de Leyde on visite la maison de Spinoza. C’est un moment émouvant consacré à la joie, l’épicentre d’un mouvement sismique qui a contaminé toute l’Europe avec ses idées de liberté et de tolérance.

 A Rijnsburg dans la proximité de Leyde on visite la maison de Spinoza. C’est un moment émouvant consacré à la joie, l’épicentre d’un mouvement sismique qui a contaminé toute l’Europe avec ses idées de liberté et de tolérance. On apprend que Descartes vivait à cinq kilomètres de là à Leyde où il s’était installé en 1641. En Hollande il publiait librement ses œuvres même s’il avait des démêlés avec l’université. 22 ans plus tard Spinoza y réside et travaille dans l’ombre de Descartes, c’est un hérétique confirmé qui persévère déjà dans son être. On est au cœur de la civilisation européenne : on parle espagnol, portugais, anglais, néerlandais, allemand, français, mais aussi le latin, le grec, les langues foisonnent. A Amsterdam et dans tout le pays les idées nouvelles circulent depuis l’Italie,  la Suède, L’Allemagne, la France… La science fait des prouesses. Où Spinoza a-t-il appris à polir des lentilles de verre ? On sait aujourd’hui que la poussière de verre a aggravé sa tuberculose et certains supposent qu’elle est directement la cause de sa mort. Rayons convergents rayons divergents fabriquer des lentilles de verre c’était offrir à la science et à la philosophie un point focal d’interprétation. Mais Spinoza est plus largement encore un point focal de la Hollande et de l’Europe : il réunit les divers héritages politiques de son temps et produit une percée dans la pensée qui ouvre la voie à la république et à la démocratie. Le conatus, l’acte de persévérer dans son être, ne traduit-il pas la devise politique de la Hollande : « Je maintiendrai » ? 

Descartes et Spinoza deux exilés en Europe se retrouvent conjointement dans un moment historique de la fondation d’un nouveau style d’existence. Un exilé français, un exilé juif : voilà ce qui donne le coup d’envoi de la pensée moderne. La science et la philosophie comme hérésies religieuses… Spinoza fonde définitivement la séparation du pouvoir religieux et du pouvoir politique : une déclaration de guerre au vieil ordre du monde.

Quand on visite la maison de Spinoza on comprend à quel point le désir philosophique et politique est d’abord et avant tout une solitude. A l’étage supérieur un visiteur impromptu se joint à la solitude de Spinoza : dans le livre d’or une petite écriture apparaît et c’est la signature d’Albert Einstein le deux novembre 1920. Einstein, quand il parle de Dieu ne se réfère pas ironiquement qu’à la nature, il se réfère directement à Spinoza, au deus sive natura : « Dieu ne joue pas aux dés », « Connaître les pensées de Dieu », « Ce qui m’intéresse vraiment c’est de savoir si Dieu avait un quelconque choix en créant le monde»… En 1933 Einstein connaîtra la solitude et l’exil et peut-être pensera-t-il exactement à Spinoza (et Freud ?) lorsqu’il dira : « L’homme solitaire pense seul et crée des valeurs pour la communauté.»

 Goût impeccable de l’indépendance et du secret, passion pour la vérité, disposition à la fermeté et à la générosité, un cercle d’amis discret et efficace, plusieurs œuvres en cours d’écriture : « Qui a un corps apte au plus grand nombre d’actions, a un esprit dont la plus grande partie est éternelle » dit l’Ethique. Ce penseur passionné de la perfection qui fut probablement l’ami de Johan de Witt est tout entier du côté de la liberté et de la lutte pour l’expression des idées, ce matériel pauvre et volatile qui fuit l’Europe aujourd’hui. Cette liberté retrouve ses traces à Rijnsburg.

 

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