Le coup d'état permanent contre la psychanalyse

La bataille de l’autisme emmenée par le député Fasquelle à partir d’un groupe parlementaire nous donne un avant goût de la réaction qui se prépare dans les secteurs de la psychiatrie, du soin et plus généralement dans le domaine de l’approche clinique.

 

La bataille de l’autisme emmenée par le député Fasquelle à partir d’un groupe parlementaire constitué en 2010 nous donne un avant goût de la révolution conservatrice qui se prépare dans les secteurs de la psychiatrie, du soin et plus généralement dans le domaine de l’approche clinique. C’est le quatrième plan autisme en France qui devait être mené sous les auspices de l’apaisement après des attaques déjà anciennes et répétées, presque comiques dans leur entêtement, contre la psychanalyse.

Le 26 janvier 2012, Daniel Fasquelle, député UMP à l’époque, avait déjà déposé un projet de loi visant à interdire l'usage de la psychanalyse dans l'autisme.

L’ambiguïté du texte proposé au gouvernement en octobre 2016 est propice à tous les malentendus et relève à un certain niveau de la menace, en tous les cas elle n’est pas exempte de violence. On se demande si le texte ne vise pas l’éradication générale de la psychanalyse : «les pratiques psychanalytiques sous toutes leurs formes ».

Le groupe parlementaire qui invite le gouvernement à prendre des mesures contraignantes au nom du droit des enfants autistes formule d’étranges assimilations en mettant la psychanalyse sur le même plan que le packing et les autres approches maltraitantes. Le sous-entendu est étonnant parce qu’une lecture rapide finit par assimiler la psychanalyse elle-même à une approche « maltraitante ». 

 Ce groupe « Invite le Gouvernement français à faire reconnaître sans aucune réserve et officiellement, par la Fédération française de psychiatrie les recommandations de bonnes pratiques de la HAS et de l’ANESM afin qu’elle renonce officiellement au packing, à la psychanalyse et à toutes les approches maltraitantes. »

L’appel à « l’autorité », à « la haute autorité de la santé » est toujours en soi une requête pathétique lorsqu'elle dépasse la simple demande d’arbitrage mais réclame des mesures de rétorsion légales et punitives. Une telle dénonciation assimile la psychanalyse à des pratiques totalitaires. Cette accusation bien connue est néanmoins délirante. L’approche psychanalytique, fondée sur la liberté de parole et l'écoute de l'inconscient, est par essence non directive et les partisans de l’efficacité scientifique le lui reprochent suffisamment sans obtenir eux-mêmes de résultats très convaincants sur la guérison des autismes.

La psychanalyse s’est battue pour maintenir une approche clinique plurielle et différentielle tenant compte de la singularité des enfants autistes élevés à la dignité de sujet à part entière contre tous les processus de normalisation (sociaux, économiques, thérapeutiques…). En l’absence de véritables certitudes scientifiques la plus grande prudence doit être de mise et doit nous permettre de ne céder ni aux idéologies obscurantistes ni aux associations de parents d’enfants se faisant passer pour une opinion majoritaire, ni aux laboratoires pharmaceutiques qui entendent traiter l’autisme à partir du marché de la molécule.

 Le coup d’état permanent contre la psychanalyse fait référence au livre d’Agnès Aflalo en 2009 : "L'assassinat manqué de la psychanalyse". Il semble que la tentation réactionnaire de notre époque ait besoin de s’en prendre à la psychanalyse en ce sens qu’elle touche directement la pratique la plus libre de la parole et de la diversité humaine contre la violence de la normalisation. La normalisation est cette tentation qui ne cesse de tarauder les sociétés qui se croient arrivées au stade du "libéralisme" et de la "démocratie" et qui découvrent la liberté sur le versant du désenchantement.

 La psychanalyse n’est pas une idéologie d’Etat qui pourrait être combattue par une autre idéologie d’Etat. Ce qui l’institue c’est la découverte de l’inconscient dans l’époque de la science et la reconnaissance de la causalité psychique au sein du sujet. Elle ne peut cautionner ni être cautionnée par aucune science d’Etat. La science doit se garder d’aliéner sa liberté à la pratique du pouvoir d’Etat. On a vu par le passé la psychiatrie servir les appareils idéologiques les plus répressifs. Aucun système d’expertise ne peut évaluer la psychanalyse car les systèmes d’expertise appartiennent d’ores et déjà à des systèmes idéologiques d’Etat.

 Il y a cependant des conditions politiques propres à l’apparition du discours de la psychanalyse dans la civilisation. Si la psychanalyse disparaît ce sont ces conditions qui sont en danger. La démocratie n’est pas une idéologie en soi. Elle  fournit les cadres politiques a priori par lesquels les idéologies se déploient sans être elle-même une de ces idéologies. Les démocraties supposent l’approche plurielle des discours, le multiple, et l’indiscernabilité de « la vérité » comme unique et donc la parole comme discussion sur cette indiscernabilité. En faisant disparaître la psychanalyse on s’attaquerait au multiple, on briserait l’indiscernable, on ferait valoir une vérité une pour tous, on détruirait les enjeux de la parole. On s’en prendrait à la vérité de l’inconscient comme condition du sujet parlant (qui parle ailleurs et doit être entendu autrement). Mais on s’attaquerait aussi à la forme de la structure démocratique qui est approche plurielle de l’être du sujet et du monde du sujet.

 Dans la bataille pour l’autisme tous ces enjeux sont là et ne peuvent être ramenés à de simples appareils de lobbys faisant pression sur l’opinion publique.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.