Reconstruire le camp de Grande Synthe de toute urgence et en mieux

Ma surprise, alors que j’apprends que le camp de Grande Synthe vient de partir en fumée, est d’apprendre que l’on ne reconstruira pas le camp de la Linière. Pourquoi ?

 

Ca se passe dans le Nord de la France sur cette zone frontière avec l’Angleterre entre Calais et Dunkerque à côté de la Belgique. C’est la géographie qui le décide. Il s’agit de zones de flux de marchandises, zones industrielles, zones portuaires immenses, étendues à perte de vue, trafic routier très dense et trafic maritime sur la Manche l’une des routes les plus condensées au monde, zones historique de passages, d’échanges et de contrebandes, zones de transit et de nomadisme, le premier de ces flux, celui qui n’est pas négociable au titre d’une marchandise, reste "l’humanité".

L'humanité personne ne sait encore ce que c'est. Il y a ceux qui cherchent. Et il y a ceux qui trouvent. Ceux qui trouvent qu'il s'agit d'une chose embarassante, insupportable qu'il faut effacer au plus vite. Et il y a ceux qui ne sont pas du tout embarassés et voient l'homme comme une chose au titre de n'importe quelle autre chose que l'on peut possèder et dont on peut tirer profit - par exemple ceux qui transforment les "choses humaines" en circuit de la marchandise.

 Ici tout est industriel. Le pays est une usine, les villes sont des usines, les maisons sont des usines, la vie elle-même, votre vie, est une usine. C’est ce qui rend l’échelle humaine véritablement humaine. Dans l’échelle industrielle le facteur humain est tout petit. C’est pour cela que vous apprenez à ne pas improviser l’humanité. C’est le pays lui-même qui vous l’apprend.  

Pas la peine d’être un génie pour comprendre que les flux d’êtres humains issus des guerres des exils économiques, des exils sanitaires, des exils alimentaires, des exils climatiques, des exils tout simplement (faut-il justifier nécessairement l’exil et le nomadisme pour leur donner une dignité ?) vont se multiplier. En fermant les camps de transit on ne "ferme" pas l'afflux des migrants.

Calais et Grande Synthe sont répertoriés comme des lieux de « crise humanitaire » mais relèvent avant tout de la crise politique et de la carence de l’Etat français de tradition autoritaire, administrative, centralisée, monolingue, incapable de penser historiquement le rapport à l’étranger autrement que comme agression et intrusion. Si l’on veut comprendre l’importance du front national en France, il faut aller la chercher dans l’histoire de l’Etat français et dans son rapport politique à l’Autre dont il ne veut rien savoir.

 Au final il faut attendre dans la campagne présidentielle la parole publique d'un Jean Luc Mélenchon sur "l’exil forcé" pour qu’une parole de vérité vienne prendre la défense de la condition humaine en général, absolument absente des discours politiques. A quoi sert la politique au sens noble du terme si ce n’est pour s’adresser aux hommes, aux problèmes humains, et non à l’administration des choses.

Calais, Grande Synthe deux villes confrontées à l’immigration intensive sans véritable présence, aide, savoir-faire et anticipation de l’Etat. L’Etat a surtout été un recours lorsqu’il a fallu apporter des solutions autoritaires de protection des citoyens (ne disons pas que cela a été négligeable).  Mais la situation demandait de nouveaux savoir-faire de l’Etat. La fermeture autoritaire de Sangatte, le démantèlement de la Jungle à Calais sont du recours de l’Etat. Entre les deux évènements un savoir nouveau avait émergé en ce qui concerne l’accueil national des étrangers.

Mais de manière générale  l’hébergement, la prise en charge des familles et des enfants, le droit des étrangers, le droit à l’hospitalité, l’organisation des réponses à des situations de détresse économiques, sociales, politiques etc. a été faite massivement par les ONG et l’Etat a incontestablement manqué de volonté et de savoir politique. Est-il normal de laisser les ONG régler ces situations humaines sur le terrain pendant que le déni continue d’être la réponse de l’Etat ?

A Grande Synthe, il semble que ce soit la personnalité exceptionnelle de Damien Carême, le travail des ONG de terrain, l’histoire du Nord elle-même (la participation de l’Afeji par exemple) qui aient opéré dans un même mouvement à la construction du camp de Grande Synthe lorsque la situation humanitaire demandait l’ouverture d’installations en dure. Analyser tous ces facteurs permettrait d’écrire un roman.

L’histoire du camp de la Linière qui vient de brûler dans la nuit du 10 au 11 avril résume l’histoire politique actuelle. Après des mois de survie sous des tentes et dans la boue, alors que l’hiver approchait, environ 1300 personnes, à l'époque il y a un peu plus d'un an, purent s’installer dans un camp en dur correspondant enfin à des normes internationales. Moins de trois cents chalets en bois des dortoirs, des blocs sanitaires (avec des douches et de l’eau potable), des réfectoires, une école etc. représentèrent un effort nouveau en France. A Calais on avait commencé à construire des chalets en dur pour faire face à la situation des familles. Grande Synthe donnait un camp aux familles sinistrées par l’exil où toutes les installations leur redonnaient en une seule fois des conditions de vie plus dignes.

Mais les installations des chalets en bois (pluies tempêtes vents etc.) se sont semble-t-il dégradées. Ce qui choque c’est encore une insuffisante participation de l’Etat. La close d’existence du camp de la Linière pour l’Etat est sa fermeture progressive. 

Après le démantèlement de la Jungle il fallait prévoir les effets sur le camp de Grande Synthe, un afflux massif de personnes arrive sur la Linière et la surpopulation va allumer une guerre des communautés.

Lorsqu’on apprend qu’il est impossible de reconstruire le camp de la Linière on tombe des nues ! L’Etat croit que la situation humaine va changer subitement parce que le problème administratif d’un camp va être réglé par sa fermeture. En ne reconstruisant pas les installations du camp de Grande Synthe il y a non assistance à personnes en danger, à peuples en danger sur la terre, non assistance aux personnes en exil, aux femmes, aux enfants, aux hommes, qui fuient des sitations dangereuses. Qu’avons-nous appris de la Révolution française, de l’époque où les français étaient le peuple le plus révolutionnaire du monde, qu’avons-nous appris de deux guerres mondiales, de la Shoah, de la décolonisation, des génocides, des guerres et des afflux de réfugiés, des migrations africaines autour de la méditerranée, des migrations des pays en guerre, des migrations des pays en état de dictature ?

Une société libre et digne d'humanité doit se sentir libre d’aider une toute petite partie de cette humanité sans se sentir retenue par des motifs économiques et sociaux. La construction d'un "camp" humanitaire n'est évidemment pas une solution à long terme (et personne ne souhaite que les difficultés des migrants durent de façon continue) mais dans l'urgence de la situation c'est le meilleur moyen de faire face à la situation et de donner un "abri", des capacités d'accueil à des populations en détresse.

 

 

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