Arthur Cravan, poète et boxeur

Arthur Cravan, « poète et boxeur » dit-on comme s’il s’agissait d’une excentricité et d’une étrangeté en soi. Mais ça va de soi où est la différence ?

 

Arthur Cravan, « poète et boxeur » dit-on comme s’il s’agissait d’une excentricité et d’une étrangeté en soi. Mais ça va de soi où est la différence ? Etre poète c’est boxer toutes les conventions, tous les faux usages de la vie, se heurter sans cesse aux limites de l’hypocrisie et du mensonge. Le ring est à l’image même de la scène du langage et de l’écriture. Il faut se battre encore et encore contre les limites de l’erreur en engageant les forces de son corps dans la mêlée. « Poète et déserteur » dit-on aussi comme s’il s’agissait d’un scandale de plus concernant Cravan. De quelle désertion s’agit-il ? S’il s’agit de rompre avec la folle atmosphère de l’Europe dans la première guerre mondiale, son errance est une vraie leçon de réalisme. Cravan son nom est un concentré de scandales, de splendide insolence, d’excentricités, de dandysme, de provocations, d’ironie et de cynisme – adressé à un monde déliquescent en train de se saborder. On ne peut séparer le sort d’Arthur Cravan du sort d’Oscar Wilde frappé d’infamie et dont il incarne le spectre en demandant justice. Cet homme-éclair qui disparaîtra à la frontière mexicaine en 1918 est à lui seul un signe avant-coureur de la destruction qui s’avance. Qui va-t-on traiter de « nihiliste » dans l’histoire ? Un artiste solitaire dans la tourmente de l’avant-guerre et de la guerre ou toute une civilisation menacée de ruine dans l’extermination et le suicide collectif des peuples de l’Europe ? Quand la société est malade, elle fournit des réponses surprenantes chez les artistes, quand le monde est en phase d’autodestruction, la part vivante est dans l’art et la poésie. Avant de traiter de « nihiliste » l’art du vingtième siècle on ferait mieux de se renseigner sur l’état de la société qui lui a donné naissance. Et l’individu contre la société, c’est aussi une autre forme de suicide ? Pas nécessairement : l’art appartient plutôt à la catégorie des « suicides surmontés ». En tout état de cause, avant d’en arriver aux champs d’honneur des batailles mieux vaut manier l’explosif de la révolte. D’autres guerres bien sûr, des guerres de dérivation si l’on veut, où le rôle de l’art est d’entretenir nos capacités de discernement avant que la destruction réelle ne surgisse. Il s’agit toujours de s’expliquer avec la vérité d’un monde – avant que le monde en question ne vous réduise à l’état de confettis sous une pluie d’obus comme ces millions de gars dont le destin a été fauché par les orages d’aciers. Si tous les hommes étaient poètes, il n’y aurait jamais eu ce type de discipline dont la civilisation est si fière quand elle organise la mort industrielle de masse mais assez de révolte pour interrompre le crime ordinaire.

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.