L’équation du sujet néolibéral et l’éducation

 

L’équation du sujet néolibéral : moins de culture pour plus de bonheur, avec adaptation à la machine et au capitalisme, va-t-elle simplifier le vingt-et-unième siècle ?

L’Allemagne vient d’accomplir un acte absolument inédit dans son histoire avec l’accueil massif des réfugiés, un acte inédit en Europe, qui serait capable d’exprimer enfin l’européanité des européens, un acte que l’on ne pouvait absolument pas déduire de l’histoire de l’Allemagne au vingtième siècle ni de l’histoire de l’Europe, aux antipodes du néolibéralisme actuel. Bref une rupture. Un acte accueilli froidement en Europe et sans solidarité, dont les conséquences seront décisives pour leur avenir commun. Madame Merkel apparaît tout à coup en position de subversion féminine, là où on l’avait accusée quelque mois auparavant d’être restée inflexible devant le drame grec. Elle convoque l’Allemagne et l’Europe à un choix de son destin : le devenir ou l’être dans une époque où la vieille préférence pour l’être ressurgit de tous côtés.

Il semble bien que l’Allemagne soit seule cette fois et qu’elle ne puisse pas beaucoup compter sur ses partenaires européens. La position française est à rebours, elle est aux prises avec une poussée interne de nationalisme, une perte d’universalisme et secouée par une sorte de névrose identitaire en proie à la haine. L’universalisme est pourtant un « ADN » du destin français, cet ADN perd ses hélices.

L’affaiblissement de l’offre politique de gauche n’explique pas tout mais la gauche a sa part de responsabilité devant le retrait de l’universel, la disparition des valeurs cosmopolites et le développement d’un grand projet politique recherchant l’émancipation contre les formes d'oppressions.

Ce qui le montre, ce sont les réformes de l’éducation engagées par l’actuel gouvernement, celles du collège. Ce que l’on va fermer partout en France ce sont plusieurs centaines de « classes européennes » (tous les mots comptent ici), on va fermer la plupart des classes bilangues, on va réduire la portée du latin et du grec et l’on va réduire la surface de l’enseignement de la langue allemande. Un vrai scandale dans l’époque de la construction de l’Europe.

Comment justifier ces choix ? Bien sûr, il y a des inventions pédagogiques et enfin du nouveau ! Cependant la rénovation doit-elle se faire sur le dos de l’enseignement de la langue allemande, des classes européennes et bilangues, des humanités du latin et du grec ? La destruction des « élites lettrées » n’empêchera-t-elle pas d’autres élites de phagocyter le système éducatif ?

L’enseignement des langues en France est une catastrophe nationale, la preuve du désintérêt progressif pour la place de l’étranger dans la culture française. La déconstruction des langues s’accélère. Les spécialistes ne cessent de vous dire qu’il faut au moins 4 heures de cours dans une langue par semaine pour produire un effet de « bain linguistique ». On est très loin du compte en France : classes surchargées, réduction des horaires, deux heures par semaine trois de manière exceptionnelle, aucune culture nationale de la version originale avec sous-titrage des films, aucune valorisation des bilinguismes, à la place un monolinguisme difficile, de plus en plus défensif.

En  réduisant la surface de l’Allemand en France c’est à un symbole que l’on s’en prend, celui de la construction européenne. Mais c’est aussi la culture et la civilisation du cœur de l’Europe qui sont touchées. A la place d’un multilatéralisme cosmopolite des langues, on veut saupoudrer un vernis de langue mondialisée presqu’exclusivement réservé à la communication, sans l’héritage de la part de culture dans la langue. 

On est là au cœur de l’idéologie néolibérale, moins de culture pour plus de jouissance et d’adaptation au monde des machines. On découvre qu’elle est dans le déni de l’éducation, seule l’intéresse la culture du résultat et du chiffrage. La productivité des systèmes, la  théorie des rendements et l’efficacité des instruments font jubiler sa bureaucratie d’experts. Son seul objectif est la mise en concurrence des institutions et la classification des résultats. Vouloir réduire l’éducation à du chiffrage avec tous les systèmes d’évaluation en cours est une violence à la pratique élémentaire de l’humanité. L’éducation ne s’évalue pas (l’action du signifiant et l’acte d’éducation ne peuvent en aucun cas correspondre à un déterminant). A moins de vouloir par avance rabaisser l’enseignement lui-même. Que ce soit le système Pisa, la classification des résultats des lycées et des collèges ou les audits de la cour des comptes, la malveillance est dans les principes.

On n’est plus, depuis longtemps, dans le débat des « têtes bien faites contre les têtes bien pleines » (sur fond du débat culture et contre-culture des années 60 maintenant dépassé). Il s’agit surtout de réduire historiquement le volume, le budget, et donc l’offre d’éducation. La réduction des « élites lettrées » au profit de la fabrication des « élites comptables » semble être l’arrière-fond de la réforme. La nouvelle bureaucratie s’appuie désormais sur la promotion de l’évaluation des compétences contre l’évaluation des savoirs, ce qui ne change rien à la dictature de l’évaluation.

Une politique de Gauche aurait d’abord suspendu le principe de la concurrence entre les établissements d’enseignement qui est un revolver chargé à balle selon la belle expression de Nietzsche, et ré-égaliser la fameuse « carte scolaire » qui peut jouer un rôle déterminant dans la constitution des ghettos sociaux. Elle aurait ramené sur la table la problématique du déterminisme social et du destin symbolique de la culture qui a disparu des discours. Elle aurait d’autre part salué l’action des universités (et non exclusivement des grandes écoles) parce qu’elles ont soutenu la massification sans véritables moyens supplémentaires et ce sont elles qui représentent une bonne partie de l’effort éducatif véritable. Elle aurait aussi ouvert l’offre éducative et aurait valorisé un cosmopolitisme universel contre la mondialisation d’un seul système du monde. Etc.

En matière d’éducation il n’y a peut-être qu’une politique qui compte justement, c’est « l’héroïsme du langage » (dont la formule est de Philippe Lacadée) contre la seule adaptation aux objets techniques et contre l'évaluation.  Il n’y a pas ici à juger (nous n’avons aucune leçons à donner aux femmes et aux hommes politiques de ce pays), ni à déplorer au nom d’un affect, simplement à montrer l’existence d’un « il n’y a pas ». Comme la politique, l’éducation voit son offre s’appauvrir et son discours disparaître, syndrome du monde néolibéral.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.