Le cercle de la révolution conservatrice

L’offre politique actuelle en France, apparue lors des résultats des européennes, présente une fausse contradiction : le macronisme opposé au rassemblement national, un petit jeu pervers en réalité où les deux faces de la révolution conservatrice s’alimentent en circuit fermé.

Macronisme

Le macronisme se présente sous l’étiquette d’un discours « centriste » « ni de droite ni de gauche » - marqué par le déni. Traduction : à droite toute. Discours des classes dirigeantes actives dans le capitalisme dit « mondialisé » (comme si le capitalisme pouvait unifier un monde ou portait une idée du monde) reprenant tous les standards du productivisme à tout crin, n’inventant aucune société nouvelle (ou contre-société nouvelle), demandant à la société du travail de s’adapter au standard managérial et d’en accepter la mise au pas (ce que l’on appelle : la casse sociale) et cela sans aucune garantie d’une contrepartie meilleure. Pure dictature des marchés économiques érigés en discours politique sans espoir d’émancipation pour les couches sociales les plus exploitées. Les marchés ne règlent aucun problème politique ou humain. Ils ne représentent que des relations économiques momentanées entre des intérêts divers mais ils ne peuvent pas apporter des solutions politiques universelles et durables. Le capitalisme transfert la question politique des arbitrages collectifs aux lois de l’économie et des entreprises. Il s’alimente sans cesse aux sources de la nouveauté technique et peut apparaître comme un processus révolutionnaire du fait de son innovation permanente. En ce sens il correspond parfaitement aux processus révolutionnaires de l’histoire moderne mais son but est de capter uniquement les bénéfices de la révolution technique pour les seuls intérêts des classes dirigeantes. En ce sens il obéit aux ordres d’une révolution conservatrice. Le progrès est dirigé et capté par les intérêts d’une seule frange économique qui se sera donné tous les moyens de gouverner en accentuant sans cesse la dépendance des classes économiques plus faibles et aura transformé la démocratie en processus de légitimation du pouvoir des banques et des entreprises sur les masses. Le travail aura servi de système d’asservissement de la « ressource humaine ». Le capitalisme ne se soucie absolument pas de la vie des masses ni de la démocratie culturelle dont il vide l’existence. Il transforme l’homme en outil animé et asservit ses pulsions à la marchandise par un système de faux besoins. Il vide la question politique en la réduisant à la seule adaptation du travail aux lois de l’économie. Il nous condamne à une extrême pauvreté de la vie politique. Il fait de l’homme un pur instrument du capital, un homme sans lien à l’humanité. Le capitalisme n’est pas « devenu fou » il est « fou » à l’image de l’activité humaine et de la civilisation. Nul ne peut décemment accepter qu’une minorité d’individus sans loi asservisse et extorque par le travail une majorité démunie et désespérée. Il reste une pure objection à la raison et à la conscience universelle : il est sans instrument de régulation à l’inverse des efforts de la science qui prétendent l’inscrire dans les lois de la rationalité. Il n’a pas de sens, pas de but politique, il est insondable et reste rebelle aux tentatives de le maitriser. Les experts économiques sont soit dans la supercherie soit dans la foi scientifique et dans les deux cas ils parlent à partir d’un point aveugle dont la perversion n’est jamais dévoilée. Le pouvoir jouit perversement de la vérité. Le capitalisme ravage les hommes et pas seulement la planète.

L’idéologie nationale 

Faux discours de résistance « nationale » hérité d’une conscience sociale victimaire, pure récupération du discours social abandonné par la gauche de gouvernement (par impuissance de faire face aux crises économiques). Ne propose aucune alternative aux discours économiques sinon la réappropriation vide du symbole national comme emblème du pouvoir souverainiste. Le nationalisme n’apporte aucune véritable réinvention du politique (maîtrise des frontières, maîtrise de l’identité), n’invente aucune nouvelle valeur dans la conscience universelle. Il est incapable de réguler l’innovation technique et ses nouveaux standards. Souverainisme et nationalisme sont des impasses radicales en ce sens qu’ils ne peuvent pas se substituer à la mondialisation du capital. Et d’abord parce qu’il est impossible dans un jeu à plusieurs de fixer soi-même les règles de ce jeu sans sombrer dans une forme de fascisme ou de paranoïa de masse fondée sur l’exclusion de l’étranger. D’autre part parce que les nationalismes ne proposent aucune alternative politique aux enjeux mondiaux. Ils séduisent les masses désespérées par leur discours antimondialisation mais n’ont pas les moyens de modifier les rapports de force. Ils produisent des états paranoïaques qui rejettent les politiques d’universalité pour laisser prévaloir les seuls intérêts égoïstes des peuples séparés. Ils sont complémentaires du capitalisme et entendent simplement diriger la paranoïa de masse (l’abandon des foules) par une réappropriation nationale du système capitaliste. La contrepartie sera identitaire, xénophobe et se réglera sur le dos de l’étranger. L’antihumanisme du capitalisme se transfèrera dans l’antihumanisme national.

Idéologie du marché et idéologie nationale

L’idéologie du marché et l’idéologie du nationalisme se répondent point par point. Elles ne sont créatrices d’aucun monde nouveau, aucune alternative de monde, aucune autre « mondialisation ». Elles sont toutes les deux conformistes et uniformistes. L’idéologie du marché réclame plus d’adaptation aux standards du capitalisme sans contrepartie. L’idéologie nationaliste réclame des hiérarchies et des frontières mais veut le capitalisme. Le capitalisme ne crée pas de liens : il invente un individualisme de masse sans collectif, l’exact contraire du communisme. Il aime les pouvoirs forts et a besoin de chefs pour relayer son discours, éliminer les résistances au productivisme et convertir toujours plus les masses au travail et à l’exploitation. D’où son rejet des corps intermédiaires et de la démocratie sociale – les vrais garants du libéralisme. Le nationalisme produit un individualisme de masse à l’image du capitalisme. Il s’agit de faire exister un état national qui se comportera comme un individu dans la masse des autres états nationaux en pur égoïste. Dans son histoire, le nationalisme n’a jamais œuvré pour l’émancipation des mouvements ouvriers mais uniquement pour leur mise au pas sous un régime fort en prétextant la protection contre l’émancipation. Un pouvoir fort avant tout pour faire face aux menaces venues du « dehors » mais un pouvoir vide, qui donne l’illusion d’une maitrise des « frontières ». La mondialisation du capital ne comporte aucune mondialisation de l’homme. Inversement : la levée des frontières des capitaux et des marchandises s’accompagne d’un renforcement des frontières identitaires.

4 Axes de la révolution conservatrice

Le « populisme » traduit-il l’époque des révoltes conservatrices ? Les foules n’ont rien de spontané. Elles implorent leurs maîtres de les protéger de l’abandon dans lequel les plonge le néolibéralisme actuel quitte à restaurer un système de pouvoir fort profondément inégalitaire et injuste. La révolution conservatrice traduit une époque de destruction intellectuelle : appel au règne des experts (quoi de plus conservateur qu’un expert ? on sait d’avance ce qu’il pense), désertion des idées universelles, retour à des formes archaïques de pouvoir, montée du conformisme et de l’uniformité.

Avec des messages courts et pauvres en idées la communication obtient des réactions immédiates de la masse stéréotypée et l’individu est lui-même un morceau de cette masse abreuvé d’informations normalisatrices.

Quatre composantes observables de la révolution conservatrice actuelle : le retour du national, le retour du religieux, l’idéologie sécuritaire, et le capitalisme sans frein.

L’axe national : restauration d’un pouvoir identitaire fort de la nation contre la « mondialisation ».
L’axe ultralibéral : restauration d’un capitalisme pur, violence du pouvoir économique contre les classes sociales du travail. Refus de la dette sociale et rectification des formes du droit des travailleurs du fait de l’adaptation aux lois du marché. Discours managérial universalisé, montée de l’inhumain par la mise en concurrence de tous par les marchés.
L’axe sécuritaire : renforcement de la sécurité intérieure pour écraser les révoltes de classe et les arrivées extérieures issues des migrations, autre manifestation de la lutte des classes.
L’axe religieux : restauration des processus identitaires religieux verticaux contre les formes d’autonomie, d’auto organisation ou d’auto gestion des individus ou des collectifs de la société démocratique. 

Les pouvoirs conservateurs émergeant en Europe (Angleterre, Italie, Pologne, Hongrie, Russie) sont des mélanges de ces différents axes. Ils sont des réponses au malaise dans la civilisation engendré par la violence managériale du capitalisme appliqué à toutes les formes de la vie concrète, aux individus et aux collectifs. 

Victor Orban en Hongrie revendique explicitement la révolution conservatrice.

Le cercle

En France, l’opposition entre un parti capitaliste et un parti nationaliste ne fait qu’alimenter le cercle du conservatisme. Le même s’oppose au même et se renforce.
Le cercle écrase toutes les autres alternatives comme le modèle de la sociale démocratie par exemple, dans une moindre mesure celui de l’écologie politique (l'une des surprises des élections européennes avec le score du rassemblement national) et surtout la montée d’une gauche d’alternative qui laisserait de nouveau exister la question sociale d’un universel humain. 

3 éclipses : la gauche, la dette sociale et l’universel humain

Est-ce que les cadres de la révolution conservatrice (déjà observée en 1995 par Bourdieu et en 2007 par Didier Eribon) se sont mis en place vers la fin des années 90 chez les intellectuels de partis rendant désormais illisible la différence droite gauche ? Les enseignants se souviendront par exemple du passage emblématique de Claude Allègre à l’Education. Est-ce à partir de là que le parti socialiste a sabordé les rouages de son invention historique, cassant sa propre courroie de transmission culturelle, sa propre justification historique ? Récemment la gauche sociale en s’abritant derrière la gestion avait amorcée sa conversion au conservatisme, elle a donné du pouvoir au macronisme. Sous prétexte de « réalisme » (la réalité en politique est un ensemble de rapports de force), elle s’est dissoute dans la « gestion » en se défaisant de son discours historique. En perdant la gauche, la société perd énigmatiquement la partie la plus vivante de son inventivité historique démocratique. 

Il est tout à fait étonnant que notre époque qui se passionne tant pour les questions d’ « identité » et de « frontière » oublie que les français ont le plus fait la révolution dans l’histoire. La singularité française est du côté de son rapport à l’universel. Peu de chance qu’elle soit du côté du drapeau – qui est une forme d’américanisation de la société. Les français ont été de ceux qui ont œuvré pour déplacer les frontières de l’humanité et faire reconnaître un principe universel humain comme horizon d’un style de vie politique. 

L’énigmatique éclipse de la gauche vient de son absorption par la révolution conservatrice et la difficulté désormais de se définir sans elle. Il reste que la gauche est condamnée à demeurer minoritaire.

Le « social » revient dans le refoulé de la lutte des classes. L’effacement de la question sociale est en même temps un effacement du symbolique européen lui-même, c'est-à-dire un effacement de la mémoire de l’histoire du vingtième siècle, effacement de la culture dans une société désormais anhistorique qui n’aurait jamais d’autre difficulté que ses réglages économiques. Cet effacement permet le retour de la part obscur de l’Occident et de sa profonde affinité à des penchants criminels.

Est-ce du fait de ces trois éclipses que les révolutions conservatrices surgissent ? Ou l’inverse ? L’éclipse de la culture produirait la montée des pires conservatismes. 

Révolution conservatrice et fuite des valeurs vers la droite

La révolution conservatrice est un oxymore qui a pour fonction de rendre révolutionnaire le conservatisme et dans le même mouvement annuler l’idée de révolution sociale, d’en détruire la portée. Il s’agit de rapatrier le concept de révolution vers la droite. 

Dans les années 30 en Allemagne elle contribue à fausser les démarcations de la droite et de la gauche, à rendre les valeurs politiques réversibles, elle produit une fuite des valeurs de la gauche vers la droite. C’est ainsi que le concept de « révolution nationale » peut s’écrire. S’ouvre alors la voie d’une réinscription de tous les mots d’ordre réactionnaires de la tradition sous le nom d’une révolution. Ils peuvent à présent s’allier à une fausse rhétorique de l’émancipation et s’inscrire dans une logique historique messianique à l’image des théories marxistes.

La révolution conservatrice allemande construit probablement le cadre historique de la montée du nazisme mais elle n’est pas le nazisme. Le nazisme sera un point de bascule (un « tournant »), un passage à l’acte de la révolution conservatrice vers le national socialisme.

Capitalisme triomphant, religion triomphante, nationalisme triomphant, républicanisme triomphant contre un universel humain etc. Le capital est mondialisé pendant que l’homme est réduit à l’état d’asservissement mécanique de la production de masse. La guerre économique mondiale aboutit au retour du nationalisme avec des états gouvernés par des personnalités autoritaires qui prétendent restaurer le narcissisme des foules humiliées dans la mondialisation.

Une théorie médiane entre démocratie et système totalitaire ?

La révolution conservatrice est-elle ou non une théorie « normale » du champ politique avec des époques de crises basculant dans la démocratie (vers la gauche) et des époques de durcissement basculant vers le fascisme ?
Ou bien est-elle déjà l’indice que le fascisme est en train de nouveau de nous atteindre ?
La question reste ouverte.

Hypothèse : l’Occident serait pris dans une boucle temporelle (une sorte d’anneau, une bande Moebius) et produit ordinairement des révolutions conservatrices comme réaction à la pensée moderne (marquée par l’autonomie de la science et de la technique). Il oscille entre deux fantasmes : entre Révolution et Conservatisme. Il est révolutionnaire en période de phase maniaque (philosophie des Lumières, révolutions sociales du 19ième, années 1960-1970, révolution sexuelle etc.) et conservateur en période de dépression (années 1930, années 1940, années 2000 etc.). 

Ce qui explique que l’Europe ait été le lieu de si nombreuses révolutions qui se sont déclinées en même temps dans le champ scientifique intellectuel esthétique politique depuis la Renaissance, où l’on a découvert des styles de vie et de liberté inédits dans les époques antérieures.
Que reste-t-il aujourd’hui de ces révolutions créatrices ? 

L’Occident serait à la fois la matrice des révolutions sociales et la matrice des contre-révolutions conservatrices comme réaction aux processus révolutionnaires libérés par la science et le libéralisme du 18ième siècle.

La révolution conservatrice serait une sorte de médiane entre deux extrêmes : entre les processus totalitaires antidémocratiques et les périodes créatrices d’invention proprement démocratiques. Elle indique une période de dépression et de malaise grandissant. 

La démocratisation de la culture reste l’un des enjeux majeurs de notre civilisation et c’est peut-être bien son recul que l’on est en train d’observer. Nous serions dans ce moment où l’on peut observer l’accélération de cette réversibilité stupéfiante de la boucle temporelle à travers l’effacement de la dette sociale et l’effacement de la dette symbolique. Car nous ne sommes plus dans une époque de culture mais uniquement dans une époque d’ajustement au marché et à la propagande qui s’y rattache.

On n’a pas obtenu par hasard que le drapeau français arrive dans toutes les salles de classe et que l’on fasse endosser de nouveau un uniforme à la jeunesse.

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