Les dernières réformes du collège à la lumière du Brexit

C’est l’ironie du sort, quoique cocasse, qui rapproche les dernières réformes de l’éducation au collège de la situation du « brexit ».

 

C’est l’ironie du sort, quoique cocasse, qui rapproche les dernières réformes de l’éducation au collège de la situation du « brexit ». Dans la dernière réforme du collège on assiste à une mise en liquidation de l’allemand (ainsi que des langues anciennes) au profit de l’anglais qui reste la langue organique du système néolibéral, et cela au moment où les anglais décident de quitter l’Europe. Le parallèle est ironique mais il est fondamental.

D’abord la réforme du collège participe à la fin des idéaux de la civilisation en réduisant le poids historique de la culture pour laisser place à une vague culture-outil teintée de communication. On assiste au procès des langues dites « élitistes » qui passent par l’écriture et par l’usage de l’histoire au profit d’une utilité immédiate de l’adaptation aux nouvelles technologies mondiales – facilitées par l’usage de l’anglais. Au passage, s’il s’agit de dénoncer l’élitisme des « classes européennes » (cela raisonne étrangement dans la situation du populisme actuel) – on ne dira pas un mot sur le même élitisme pratiqué par les autres branches des sciences qui sont tout aussi peu démocratiques que les langues et produisent tout autant des classes de niveau…

D’autre part le coup porté au bilinguisme et au trilinguisme est violent et cela fait aussi résonnance avec le climat si particulier qui règne aujourd’hui en Europe. La France étant un pays plutôt en retard dans l’enseignement des langues, elle n’est pas prête de rattraper des pays comme la Belgique et comme les Pays-Bas qui parviennent sans beaucoup de difficulté à hisser la majeure partie de leur population au trilinguisme.

La culture européenne comme communauté historique (communauté d’appartenance) passe par la circulation des langues des histoires et des cultures et pas uniquement par la circulation des marchandises et des capitaux. On reste étonné qu’un pays comme la France ne facilite pas plus l’avancée de l’esprit européen en facilitant l’usage des langues et qu’elle se contente d’un mieux disant minimal, alors qu’elle se présente sur la scène mondiale comme un partenaire historique de l’Europe.

Il s’agit ici d’un flagrant délit d’obscurantisme mis en place par une technocratie qui veut rentabiliser l’école et la rendre plus performante à l’échelle de ses propres grilles d’évaluation (on pense au système Pisa). Le danger est que la culture n’est pas une suite d’items évaluables en fonctions de performances, mais un ensemble d’idéaux et d’attitudes qui ne sont pas nécessairement connus des sujets de la culture eux-mêmes.

L’Europe a historiquement inventé l’universel et la crise de l’universel. En 1947, à Amsterdam paraissait le fameux livre d’Adorno et de Max Horkheimer sur la dialectique des Lumières, montrant le va-et-vient entre la barbarie et les Lumières comme une constante de la civilisation européenne. La production des grands idéaux finie toujours par être trahie et engendre le pire. Nous sommes en train de revenir vers la barbarie et c’est l’école des Lumières qu’il faut de nouveau protéger. 

L’Allemagne est le cœur de l’Europe et fournit aux européens une part de leur universalité. Elle est de loin le partenaire historique le plus nécessaire des relations franco-européennes. On se demande pourquoi la langue allemande subit un sort aussi injuste en France et pourquoi la concurrence économique des systèmes fiscaux et économiques finit par se traduire par la concurrence entre les cultures et les langues jusqu’au cœur de l’école. L’école n’a pas à se faire la chambre d’enregistrement des relations économiques et doit d’abord protéger l’héritage symbolique de la pensée européenne dans son ensemble. 

Un haut niveau de bilinguisme est souhaitable. Penser en deux langues est toujours plus inventif qu’un monolinguisme triomphant. En réalité le monolinguisme n’existe pas : toute langue reste étrangère au sujet qui la parle. L’intelligence est liée au sort des langues et certainement pas au sort de ces codes informatiques qui programment les robots et qui proclament l’arrivée de l’intelligence artificielle. « Inter-ligere » : c’est lire entre les lignes, lire entre les langues, lire entre les signes. Les zones de transit linguistique sont toujours plus créatrices que les zones de monolinguisme plat.

Si le bilinguisme franco-anglais est merveilleusement souhaitable en Europe il ne peut se faire au détriment du bilinguisme franco-allemand. Ni au détriment du bilinguisme franco-arabe si peu reconnu en France, sans parler des bilinguismes régionaux ou de n’importe quel autre bilinguisme. L’universel n’est pas l’effacement des différences mais le désir d’amener les différences un peu plus loin, dans un projet commun.

Dans une époque de "mondialisation" nous devons apprendre à devenir plus que jamais des « citoyens du monde » au-delà des strates d’enrégimentement des Etats administratifs. L’intérêt pour les langues doit être plus que jamais protégé et sauvegardé, le monde multiple, multiculturel, multilingue en dépend et certainement pas cette propagande économico-technique qui nous sert de pseudo-pensée aujourd’hui.

 

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