Frontières humaines

L’humanité est le seul pays qui soit, le reste relève de l’arbitraire administratif et diversement sadique des Etats nationaux et la seule frontière qui soit est celle de l’homme et de l’inhumain si facilement traversée.

 

 

L’absence de culture cosmopolite en France et l’impossibilité de penser une citoyenneté du monde libre produit cette fixation catastrophique sur le phénomène des migrants et cette focalisation nationale nauséabonde.

Les médias nationaux n’apaisent en rien le débat probablement par absence d’outils permettant de relativiser un phénomène normal dans un monde de paix. L’information est un outil de surveillance. C’est un œil qui quadrille un territoire et ce n’est que trop rarement un outil de connaissance. Elle produit trop souvent une connaissance paranoïaque, elle actionne les réflexes conditionnés d’un public-cible, elle n’est presque jamais accompagnée d’une pensée sereine qui ouvre et qui éduque le regard. Le fait est qu’il y a 7 millions d’individus en France capables de penser que l’étranger est une menace sur notre territoire.

Plutôt que d’avoir la fierté d’être un pays d’accueil de populations en détresse, un symbole rassurant et stable, capable d’hospitalité pour le genre humain fuyant l’horreur des guerres, ce qui serait rassurant pour nous-mêmes, c'est-à-dire rassurant pour notre propre humanité, on joue sur l’inhumanité ordinaire de la haine et de la jalousie ordinaires. On laisse croire qu’une petite quantité d’étrangers pourrait détruire à elle seule le pacte social d’un Etat reposant sur une culture historique très ancienne. On diffuse l’idée selon laquelle une petite minorité d’étrangers serait venue pour envahir un territoire, alors que cette quantité d’étrangers ne montre aucune hostilité ni aucune véhémence à l’égard de notre pacte politique et rêve simplement de pouvoir s’y accrocher dans un geste de survie.

On déteste les migrants parce que les migrants sont « nous », là où nous n’arrivons pas à nous supporter dans ce que nous sommes car nous sommes « eux ». Ils sont notre message inversé en quelque sorte : une humanité fragile, en errance, en détresse, étrangère à elle-même, à la recherche d’un monde supportable, capable de garantir la vie, à la recherche de frontières humaines. Le migrant est l’expression de la condition humaine, celle qui est poursuivie par la mort, persécutée par la détresse et l’angoisse, en quête de sa propre humanité dans le monde.

Une citoyenneté du monde libre est d’abord une citoyenneté du monde mais elle nous donne des devoirs en ce sens que sommes redevables à l’égard de tous ceux qui veulent vivre librement sur la terre. Nous leur devons des valeurs de paix, des valeurs de solidarité et d’hospitalité, des valeurs de vie. Si nous traitons cette humanité-là en paria et en humanité indésirable comme nous le faisons actuellement trop souvent en France, c’est nous-mêmes que nous détruisons, les propres symboles de notre droit, les conquêtes de notre propre humanité.

Car l’humanité elle-même est le seul pays qui soit, le reste relève de l’arbitraire administratif et diversement sadique des Etats nationaux et la seule frontière qui soit est celle de l’homme et de l’inhumain si facilement traversée par ailleurs.

 

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