Fragilités du capitalisme, faiblesses des anticapitalistes

La vidéo (versions française et espagnole) d’une contribution au séminaire international zapatiste de mai 2015 dans le Chiapas mexicain partant d’une question hérétique : et si le capitalisme tirait une partie de sa force de nos croyances dans sa force ?

La vidéo (versions française et espagnole) d’une contribution au séminaire international zapatiste de mai 2015 dans le Chiapas mexicain partant d’une question hérétique : et si le capitalisme tirait une partie de sa force de nos croyances dans sa force ?

 

 

Pour le programme complet du séminaire international zapatiste consacré à « El pensamiento crítico frente a la hidra capitalista », qui s’est déroulé du 3 au 9 mai 2015 à San Cristobal de Las Casas, Chiapas, Mexique, voir : http://espoirchiapas.blogspot.fr/2015/05/programa-del-homenaje-y-seminario.html

 

On peut trouver l’ensemble des enregistrements audio du séminaire par Radio Zapatista ici : http://espoirchiapas.blogspot.fr/2015/05/seminario-zapatista-el-pensamiento.html

 

 

Fragilités de l’hydre capitaliste : contradictions du Capital et émancipation

Par Philippe Corcuff

 

 

Introduction : du capitalisme comme hydre à ses fragilités

 

Je remercie les compañeras et les compañeros zapatistas de leur invitation à ce séminaire international sur « El pensamiento crítico frente a la hidra capitalista ». Je suis même fier de coopérer ainsi avec mes sœurs et mes frères zapatistes en émancipation, qui ont magnifiquement participé à partir de 1994 à alimenter le renouveau des circulations cosmopolitiques du sens de la dignité face aux oppressions. Grâce à elles et à eux, nous avons davantage relevé la tête individuellement et collectivement. Je salue du Sud de la France, les autres participants du séminaire via cette contribution à distance, au moyen de la vidéo, à une telle réflexion pluraliste et mutualisante branchée sur des pratiques politiques alternatives.

 

Le thème du séminaire met face à face « la pensée critique » et « l’hydre capitaliste ». Je voudrai m’arrêter un court moment, en introduction, sur ces notions, afin de mieux situer la façon dont je pourrais avancer mes propres éclairages du problème que nous avons individuellement et collectivement à traiter.

 

« La pensée critique », ou encore « la théorie critique », ou encore de manière moins arrogante d’un point de vue académique et plus ordinaire « la critique sociale », c’est une famille de démarches mettant l’accent sur les dimensions négatives d’un ordre social donné. Des mots aux sens diversifiés mais dotés d’intersections ont alors été utilisés historiquement pour cela comme « domination », « oppression », « tyrannie », « injustice », « inégalité », « exploitation », ou d’autres mots encore.

 

Explicitement ou implicitement, ce décryptage du négatif prend appui sur au moins l’intuition d’un positif : d’un monde sans domination, d’une vision de l’égalité et de la justice, etc. Le mot émancipation exprime bien, de mon point de vue, cette famille de termes explorant le positif. On pourrait dire que l’émancipation, en un sens actuel, c’est l’horizon d’une sortie des oppressions via un mouvement vers une autonomie individuelle et collective. L’émancipation se présente alors comme un horizon, ou la boussole du positif, par rapport au négatif, mais également comme le processus infini menant à cet horizon jamais complètement atteignable. Jamais complètement atteignable, car le mouvement de l’émancipation risque sans arrêt des rechutes dans le négatif, parce qu’il a affaire avec nos fragilités humaines ou que dans l’inédit qui est devant nous de nouvelles menaces peuvent aussi se nicher. Mais si l’horizon de l’émancipation n’est jamais complètement atteignable, des ruptures significatives dans les logiques oppressives sont toutefois envisageables, comme la rupture avec le capitalisme comme mode d’organisation hégémonisant, mais non exclusif, des rapports sociaux dans les sociétés contemporaines.

 

Pour en revenir à « la pensée critique » ou « critique sociale », il apparaît important de bien nouer le décryptage du négatif (la critique des dominations) à la boussole, provisoire et révisable en chemin, du positif (l’émancipation individuelle et collective). C’est pourquoi je parle de « critique sociale émancipatrice ». Or, depuis la fin du XXe siècle, les liens entre pensée critique et émancipation se sont justement distendus. Pour des raisons diverses, dont notamment :

 

- la prise de conscience des impasses autoritaires et totalitaires des usages dominants de la visée communiste émancipatrice avec la chute du Mur de Berlin en 1989 mais largement entamée avant ;

- la conversion des social-démocraties au néolibéralisme à partir du début des années 1980 ;

- la logique de spécialisation des savoirs dans le monde académique rendant plus difficile les globalisations transversales propres aux théories critiques émancipatrices ;

- l’éloignement entre les milieux académiques critiques et les mouvements sociaux ;

-  ou encore l’émergence sur les scènes intellectuelles de ce qu’on a appelé « postmodernisme », c’est-à-dire un mélange de prise en compte justifiée du pluralisme et de l’incertitude avec des tendances susceptibles de mener toutefois à un relativisme du « tout se vaut » et à une certaine déréalisation du monde.

 

Ces déplacements conjugués peuvent conduire jusqu’à à des ruptures complètes entre critique sociale et émancipation :

 

- soit avec des formes de critique relativistes ou nihilistes tournant autour des nombrils académiques, sur les campus nord-américains ou ailleurs ;

- soit avec les récupérations par l’extrême droite de la posture critique et d’une certaine rebellitude ; par exemple en France avec la montée d’un néoconservatisme xénophobe, sexiste, homophobe et nationaliste, volant en quelque sorte à la gauche radicale les mots de la critique dans des visées régressives.

 

Dans l’intitulé du séminaire, le négatif décrypté par la pensée critique, c’est « l’hydre capitaliste ». Le capitalisme y est donc métaphoriquement comparé à la figure de la mythologie grecque, l’Hydre de Lerne, monstre à plusieurs têtes sans arrêt renaissantes. Certes, la fin de l’histoire mythologique nous indique que, par la ruse, on peut en venir à bout. Mais cela s’avère très difficile, car la métaphore souligne surtout la toute-puissance et la force sans arrêt renouvelée de l’animal capitaliste. Et d’une certaine façon l’histoire moderne semble aller dans ce sens. Cela fait deux siècles que des mouvements sociaux et politiques sont nés dans la perspective d’une destruction du capitalisme, et ces tentatives ont au bout du compte échoué. Le capitalisme est toujours là, même plus fort, forme socio-économique mondialement dominante. Et, bien que présenté « en crise », il apparaît encore davantage arrogant. C’est vrai que les capacités historiques de métamorphoses du capitalisme et sa plasticité apparaissent étonnantes. Il arrive même à se nourrir de ses critiques. C’est ce qu’ont bien montré à propos de la France les sociologues Luc Boltanski et Eve Chiapello dans leur ouvrage de 1999 Le nouvel esprit du capitalisme : le néomanagement des années 1990 a intégré des éléments de la contestation soixante-huitarde du capitalisme, mais dans un sens inverse à cette contestation, pour relancer et fluidifier sa logique de profit. Et puis le capitalisme est aussi capable des hybridations les plus diversifiées : le capitalisme kgbiste post-stalinien en Russie, le capitalisme bureaucratique à parti unique en Chine, le capitalisme islamiste en Turquie et peut-être prochainement un capitalisme vert se saisissant des thèmes écologiques. Ainsi, d’une certaine façon, on a raison de parler d’« hydre capitaliste ».

 

Cependant toute métaphore produit des zones d’intelligibilité, mais aussi d’inintelligibilité sur le phénomène analysé. Et parler d’« hydre capitaliste » nous fait également louper une partie importante du problème. Car, en parlant d’« hydre », nous contribuons à donner symboliquement de la puissance au capitalisme que nous combattons. C’est comme si nous alimentions nous-mêmes en air la baudruche qui grossit devant nous et finit par nous effrayer. Et, dans ce cas, ce sont les points aveugles de la métaphore qui nous renseignent en nous mettant sur une piste : et si nos subjectivités individuelles et collectives participaient à surévaluer la force du capitalisme ? Et si nos angoisses, nos peurs, nos fatalismes, nos conformismes, y compris chez les plus critiques d’entre nous, contribuaient à fabriquer la monstruosité d’acier du capitalisme ? Et s’il tirait une partie de sa force de nos croyances dans sa force ? Même des secteurs de la pensée critique en rajoutent dans la vision du capitalisme comme totalité cohérente et quasi-impénétrable, à la dynamique récupératrice illimitée. Ce qui produit une forme de fascination tétanisante redoublant les contraintes capitalistes sur nos vies et affectant  les résistances d’un arrière-goût fataliste.

 

Ces questions nous poussent vers un plus grand agnosticisme en matière de puissance du capitalisme. Et cet agnosticisme est une condition nous permettant de nous orienter vers une autre espace d’interrogation : à propos de l’importance des zones de fragilisation du capitalisme, trop sous-estimées chez les penseurs critiques et, plus largement, parmi les anticapitalistes.

 

C’est sur ces zones de fragilisation que j’insisterai, à travers les contradictions du capitalisme contemporain. Mon propos aura deux grandes étapes : 1) je commencerai par une caractérisation générale du capitalisme, en repérant quelques fausses pistes dans son analyse, et 2) je passerai en revue quatre contradictions principales du capitalisme et leurs modalités actuelles.

 

Suite dans la vidéo ci-après :

Vidéo d’environ 36 mn filmée par Thierry Le Roy de Tseweb.tv (http://www.tseweb.tv/)

 

* version en français :

 

Fragilité de l'hydre capitaliste - Philippe Corcuff © Télé Sud Est

 

* version en espagnol (montage de Thierry Le Roy à partir de la lecture en espagnol de la communication sur Radio Zapatista, http://radiozapatista.org/Audios/pensamiento/8mayo_phillippe-corcuff.mp3) :

 

Fragilité de l'hydre capitaliste - Philippe Corcuff (en Espagnol) © Télé Sud Est

 

 

 

Plan de la communication :

Introduction : du capitalisme comme hydre à ses fragilités

Partie I : La critique du capitalisme et ses écueils

1) Plutôt Matrix que James Bond

2) L’obsession de « la propagande médiatique » et les dégâts collatéraux sur l’auto-émancipation

3) Une machinerie truffée de contradictions et de grains de sable

Partie II : Des contradictions comme zones de fragilisation du capitalisme contemporain à politiser

1) La contradiction capital/travail

2) La contradiction capital/nature

3) La contradiction capital/individualité

4) La contradiction capital/démocratie

En guise de conclusion

 

 

* Complément sur la zapatisme sur le blog libertaire du séminaire ETAPE et du site Grand Angle de Mediapart :

 

« Expérience zapatiste, postcapitalisme et émancipation au XXIe siècle », par Jérôme Baschet (participant au séminaire international zapatiste de mai 2015),

4 juin 2015

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.