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Billet de blog 9 sept. 2013

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« Alabama Monroe » : mélancolie flamande au rythme country

Alabama Monroe (titre original : The Broken Circle Breakdown), film belgo-flamand de Felix Van Groeningen, nous transporte mélancoliquement jusqu’au tragique au rythme de la musique bluegrass américaine…

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Alabama Monroe (titre original : The Broken Circle Breakdown), film belgo-flamand de Felix Van Groeningen, nous transporte mélancoliquement jusqu’au tragique au rythme de la musique bluegrass américaine…

Le film est adapté d’une pièce de théâtre dont le co-auteur est un des deux acteurs principaux de la version cinématographique, Joan Heldenbergh (Didier). L’actrice principale est Veere Baetens (Elise). Il est joueur de banjo et chanteur dans un groupe de country. Elle est tatoueuse. Ils tombent amoureux. Elle deviendra la chanteuse du groupe. De leur amour naîtra la petite Maybelle, dont la grave maladie va déchirer le bonheur partagé…Une mise en scène dépouillée, les interférences entre passé et présent propres à un montage subtil, le jeu bouleversant des acteurs, les vibrations tour à tour enjouées et tristes du bluegrass [1] vont nous chercher aux tripes. Et les tripes chamboulées nous voilà réfléchissant de manière décalée sur la condition humaine, dans un accrochage singulier entre émotion et raison.

On est ici confronté au tragique tel que le caractérise le philosophe Clément Rosset dans le sillage de Nietzsche. Le tragique pour Rosset, c’est par exemple se cogner à une mort accidentelle, dans ses dimensions « insurmontables », « irrémédiables » et « imméritées » [2]. Quand un événement, dans ses échos douloureux, tend à nous submerger. Alabama Monroe, à la manière de Rosset, ne consent pas à l’« oubli du tragique » [3] derrière des philosophies affichant un progressisme angélique. Le film pointe certes des conditions sociales qui favorisent plus ou moins le bonheur et le malheur à travers la bigoterie criminelle de Georges W. Bush bloquant le financement public de la recherche sur les cellules souches embryonnaires. Cependant il y a quelque chose de singulier et de hasardeux dans le tragique qui déborde quand même les effets biens réels des probabilités sociales générales de la détresse. Et d’ailleurs, le discours général (et légitime) de Didier contre les intégrismes religieux manque une part de la singularité de son propre cas, tout en offrant un déversoir compréhensible à sa souffrance. Á l’inverse, Elise scrutera des signes mystiques. Deux façons d’exprimer les fragilités humaines face à l’inacceptable dans la quête de réponses simples et trop désajustées.

Le film ne nous mène toutefois pas sur la voie tracée par Rosset : « se maintenir en puissance dans les plus hautes régions qu’il nous a été donné de gravir » [4]. Car l’empathie vis-à-vis des vulnérabilités humaines nous éloignent des prétentions du « surhomme » nietzschéen. Une éthique s’en dégage : ne pas effacer l’expérience tragique dans un optimisme nunuche, mais peut-être faire de la conscience de nos fragilités quelque chose comme une sagesse grise, qui deviendrait apte à saisir des moments de bonheur. Les derniers plans, magnifiques, relancent ainsi la possibilité de l’amour entre Alabama et Monroe au cœur de l’événement tragique. Le bluegrass se fait éthique mélancolique, dans des tonalités allant des plus noires aux plus joyeuses. Une éthique de résistance au tragique, non pas dans les histoires vainement consolatrices des contes de Noël religieux ou politiques ou dans l’apologie de forces surhumaines, mais au moyen de nos fragilités, en assumant le tragique. « C’est le sentiment habituel de notre imperfection », lance étrangement l’Encyclopédie de D’Alembert et Diderot en 1765 pour ouvrir l’article « mélancolie » [5].

On perçoit là des analogies avec le tragique imprégnant le roman noir de tradition américaine travaillé par des fragilités existentielles et sociales, tout en étant traversé de trouées utopiques [6]. « Dans la ferme certitude de l’incertitude, il affronte la tyrannie du doute, sans pour autant s’en défaire », avance Daniel Bensaïd à propos du « pari mélancolique » [7]… « Sans nous raconter d’histoires », ajoute-t-il [8].

Alabama Monroe est sorti en France le 28 août, et il est encore présent dans le circuit art et essai.

Notes :

[1] Sur le bluegrass comme branche de la musique country américaine initiée par Bill Monroe (1911-1996), voir l’article de Wikipédia.

[2] C. Rosset, La philosophie tragique (1e éd. : 1960), Paris, PUF, collection « Quadrige », 1991, notamment pp. 8-9 et 23-48.

[3] Ibid., p. 31.

[4] Ibid., p. 30.

[5] Repris dans Y. Hersant, Mélancolies. De l’Antiquité au XXe siècle, Paris, Robert Laffont, collection « Bouquins », 2005, p.682.

[6] Voir P. Corcuff, Polars, philosophie et critique sociale, Paris, éditions Textuel, à paraître le 9 octobre 2013.

[7] D. Bensaïd, Le pari mélancolique, Paris, Fayard, 1997, p. 294.

[8] Ibid., p. 297.

* Post-scriptum : D’autres genres cinématographiques

Le cinoche, c’est une palette variée de styles, d’émotions et de plaisirs, dont participe le cinéma hollywoodien grand public. Deux mises en perspective politiques récentes de ce ciné sur Rue 89 :

- un super-héros classique : « Hollande, l’anti-Superman », 21 juillet 2013

- au croisement du film d’horreur et de science-fiction : « "American Nigthmare" : Taubira et Valls à Hollywood », 31 août 2013

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