Avec la récente publication du Postanarchisme expliqué à ma grand-mère (octobre 2012, Galilée), Michel Onfray jette un pavé réjouissant dans la mare identitaire anarchiste et, plus largement, dans les marais militants des gauches critiques…


 

 

Différences et fraternité de la chair : Michel Onfray et moi

 

J’ai une série de différences avec Michel Onfray, dans le parcours politique (mes insertions successives dans des organisations politiques, du PS au NPA, alors qu’il s’en est prudemment tenu à l’écart) comme dans les références intellectuelles privilégiées (je suis plus à l’aise avec Marx, Wittgenstein, Merleau-Ponty ou Levinas qu’avec Nietzsche ou Camus), entre autres. Toutefois les universités populaires alternatives, auxquelles son initiative de Caen en 2002 a donné une dynamique, nous ont réunis. Et, malgré des échanges fort épisodiques, une sorte de sympathie de la chair me relie à lui, en particulier à ses fidélités vis-à-vis de ses origines populaires et de ses élans anarchistes de jeunesse, contre les tristesses policées des chaires académiques. Et puis des figures comme celle de Bourdieu, Foucault et, plus récemment (pour moi), Proudhon ont nourri des convergences. Quant à l’étiquette d’« intellectuel médiatique », qui lui est souvent accolée sur internet pour dénigrer ses écrits a priori, elle témoigne surtout d’automatismes pavloviens qui participent de la décomposition intellectuelle des gauches critiques, parallèlement et en interaction avec la mort cérébrale de la gauche hollandaise.

 

Le Postanarchisme expliqué à ma grand-mère. Le principe de Gulliver est un texte court et incisif, mêlant une sensibilité enracinée dans des expériences biographiques, le scalpel pamphlétaire et des pistes théoriques et politiques suggestives. Un des enjeux principaux ? Rien moins que de proposer des repères afin de recomposer la gauche en recomposant l’anarchisme. Une contribution stimulante, en tout cas, à un vaste chantier qui aujourd’hui me passionne : repenser et expérimenter pratiquement un anarchisme pragmatique et institutionnaliste susceptible de redonner de la vie intellectuelle et pratique à gauche, en réévaluant des ressources libertaires trop longtemps marginalisées. Dans un anarchisme hexagonal souvent intellectuellement profondément assoupi et tendant à se reposer sur les beaux lauriers des anciens (Proudhon, Bakounine, Louise Michel, Kropotkine, Emma Goldman, etc. etc.), hors des quelques tentatives intéressantes de Daniel Colson (afin de relire la tradition anarchiste sous l’angle de la philosophie de Gilles Deleuze) [1], d’Irène Pereira (dans un dialogue avec le pragmatisme américain de John Dewey) [2] ou de militants de l’Organisation Communiste Libertaire (autour de Jacques Rancière) [3], c’est une bonne nouvelle !

 

Onfray ou les tripes anarchistes

 

Le livre commence par un « Autoportrait au drapeau noir » qui réinscrit les révoltes et les aspirations anarchistes dans le corps, ses sens et ses affects. « La généalogie de l’anarchiste se trouve dans ses viscères », lance Onfray (p.15). Et d’en donner quelques linéaments pour lui-même, dont :

 

- la violence maternelle : « J’ai vécu, jusqu’à l’âge de 10 ans, dans la crainte des coups qui pleuvaient pour un rien » (p.15) ;

- les petites terreurs ordinaires d’un orphelinat catholique, entre 10 et 14 ans, alors qu’il était « orphelin du vivant de mes parents » (p.16) ;

- la condition sociale d’un fils d’une femme de ménage et d’un ouvrier agricole dans le département de l’Orne ;

- l’autoritarisme du contremaître de l’usine du village lors de premières expériences professionnelles, le conduisant à rompre avec la discipline capitaliste ;

- la découverte de la littérature anarchiste chez un coiffeur atypique….

 

On est loin du ciel pur des Idées platoniciennes (et de la tolérance plus prosaïque vis-à-vis des massacres maoïstes) d’un Alain Badiou, qui fait tant fantasmer les normaliens français et les cultureux radical chic américains.

 

Une maxime s’inscrit alors progressivement dans le corps de l’adolescent Onfray : « Ni bourreau, ni victime – et toujours du côté des victimes » (p.20)

 

Proudhon contre Hegel

 

L’année de son bac, 1975-1976, Onfray lit Qu’est ce que la propriété ? de Pierre-Joseph Proudhon. Encore aujourd’hui, il voit la complexité de la pensée de Proudhon – admirée dans un premier temps par Marx, puis caricaturée par lui, alors que le philosophe autodidacte, qui avait un certain écho parmi les ouvriers français, a répondu de manière subtilement ironique à l’arrogante demande du jeune bourgeois allemand de rallier son panache rouge – comme « d’une grande richesse négligée » (p.34). Et il demeure pour lui – et pour moi - « le plus pertinent des anarchistes » (p.37), en tant que porteur « d’un socialisme pragmatique, immanent, débarrassé des scories hégéliennes » (p.36).

 

Il faut rappeler ici – ce qui est peu connu – que Proudhon a fourni une version plus réaliste de la dialectique, affirmant le primat logique de l’Antinomie contre la tentation de Hegel – et Marx à sa suite - de se focaliser sur le dépassement des contradictions au sein d’une synthèse englobante et surplombante. Une synthèse d’inspiration hégélienne qui, dans la pensée historique, présuppose un sens de l’histoire caractérisant un mouvement de totalisation culminant avec une « fin de l’histoire » aux allures paradisiaques [4].

 

En rupture avec les schémas hégéliens, Proudhon dessinait en pointillés ce qu’il appelait une « anarchie positive », récusant selon Onfray « deux impasses : l’anarchie de ressentiment, si bien analysée par Nietzsche, ou l’anarchie d’utopie qui veut réaliser le paradis sur terre » (p.47). Mais Onfray n’en propose pas, pour autant, une sorte de « proudhonisme » dogmatique fétichisant l’ensemble des facettes du typographe de Besançon. Et il rappelle que Proudhon a pu aussi exprimer « des positions homophobes, misogynes, antisémites, bellicistes » (p.60).

Proudhon en 1853 (peint de manière posth. par Courbet en 1865-1867) Proudhon en 1853 (peint de manière posth. par Courbet en 1865-1867)

 

Les anarchistes puritains contre l’avenir anarchiste de l’émancipation

 

L’anarchisme d’Onfray n’est ainsi pas principalement identitaire, dans la répétition sans fin de dogmes au nom d’une pureté illusoire. Car l’anarchisme n’est-il « pas refus de tous les dogmes, y compris, donc, refus des dogmes anarchistes » (p.62) ? Le livre se présente alors comme un appel à « procéder à un réel travail critique afin de ne pas se contenter de reproduire les lieux communs véhiculés par l’Église anarchiste » (p.66). Par exemple, « la haine de l’État » (p.67) ou les thèses sur « la bonne nature humaine et de la mauvaiseté de la société » (p.68). Dans cette perspective, « l’anarchie est moins une idéologie à vociférer qu’une pratique à incarner » (p.49). C’est pourquoi les puritains anarchistes, par leurs rigidités identitaires et leurs recettes toutes faites, comptent peut-être parmi les obstacles les plus puissants à l’épanouissement des fleurs libertaires de l’émancipation au XXIe siècle. Un peu à la manière des puritains marxistes vis-à-vis des fleurs marxiennes de l’émancipation [5].

 

Le « postanarchisme » intervient pour déplacer ces blocages, afin de rendre davantage possible « la construction d’une pensée extrêmement riche en potentialités libertaires contemporaines » (p.57).

 

Pistes pour une boussole postanarchiste

 

La boussole postanarchiste en voie de constitution fait son miel de la confrontation de la tradition anarchiste avec des penseurs contemporains, comme Michel Foucault, Pierre Bourdieu, Gilles Deleuze et Félix Guattari, Jean-François Lyotard ou Jacques Derrida. Ce dialogue esquisse en pointillés des axes d’une politique renouvelée.

 

Ainsi, « le postanarchisme est antilibéral, anticommuniste et socialiste libertaire » (p.86). Socialiste libertaire ? On l’a vu avec Proudhon. Antilibéral ? Au sens du libéralisme et du néolibéralisme économiques (et pas du libéralisme politique), alors que « les libéraux de gauche s’activent en complices des libéraux de droite » (p.84). Anticommuniste ? Car Onfray, comme moi, est particulièrement sensible à la place donnée aux individualités, si souvent écrasées à gauche par ce que j’ai nommé « le logiciel collectiviste ». Et le postanarchisme, soucieux de l’ici et maintenant contre son sacrifice au nom de bien magiques et si souvent décevants « lendemains qui chantent », se veut expérimental. La notion d’utopie s’en trouve modifiée : « principe d’action », elle « fonctionne en poteau indicateur de la direction à suivre » (p.96).

 

 

Questions fraternellement libertaires à Michel Onfray

 

Les multiples convergences avec les sentiers tracés par Onfray laissent aussi place à des questionnements plus critiques. Fraternellement.

 

Le plus gros champ d’interrogations concerne les rapports entre le local et le global. Onfray caractérise son postanarchisme comme « la fin de la macropolitique » au profit de « l’avènement de la micropolitique » (p.97). D’où la notion de « principe de Gulliver ». Cela se détache sur fond du diagnostic de Lyotard quant à « la fin des grands récits » dans un monde qui serait devenu « postmoderne » (p.77). Le postanarchisme aurait, ce faisant, une tonalité « postmoderne » (p.74).

 

Je pense pour ma part qu’il ne s’agit pas d’éteindre de manière « postmoderne » les Lumières du XVIIIe siècle, mais de les redéfinir de manière plus modeste comme des « Lumières tamisées », moins arrogantes et aveuglantes [6]. Et que ce n’est pas le niveau global qui pose problème dans les politiques progressistes classiques, mais la prétention du total. À partir de là, il ne s’agirait pas de donner la primauté au « small is beautiful », mais de repenser les relations entre le local et le global, le micro et le macro, dans une tension productive, sans que l’un ne prenne le pas sur l’autre [7]. Dans ce cadre, la macropolitique ne définirait pas de manière surplombante la micropolitique (comme dans nombre de politiques républicaines et marxistes) et l’agrégation des micropolitiques (à la manière du marché pour l’idéologie du libéralisme et du néolibéralisme économiques) ne suffirait pas à définir la macropolitique. Les pratiques micropolitiques alimenteraient continûment la macropolitique qui prendrait ainsi racine dans nos vies ordinaires et la macropolitique fournirait des repères globaux aux pratiques micropolitiques, dans des interactions incessantes

 

Il me semble toutefois que toute une série de tâtonnements de Michel Onfray vont dans un sens convergent au mien, en décalage avec certaines affirmations tendant à trop tordre le bâton dans un sens. Ce qui est tout à fait compréhensible, d’ailleurs, face au poids encore effectif du logiciel de la prédominance de la macropolitique au sein des gauches critiques, qu’elles aient des références républicaines, marxistes ou même parfois anarchistes.

 

 

Mais qu’il s’agisse des nouveaux sentiers explorés de manière convaincante ou des points d’interrogation, le livre de Michel Onfray a l’immense mérite de nous inciter à réfléchir et à agir. Ce qui n’est pas si courant.

 

 

* Michel Onfray : Le Postanarchisme expliqué à ma grand-mère. Le principe de Gulliver, Paris, éditons Galilée, octobre 2012, 110 pages, 18 euros

 

Fraternité des universités populaires en 2008 Fraternité des universités populaires en 2008

 

Notes :

 

[1] Voir Daniel Colson, Petit lexique philosophique de l’anarchisme. De Proudhon à Deleuze, Paris, Le livre de poche, 2001.

[2] Voir Irène Pereira, Peut-on être radical et pragmatique ?, 2009 et L’anarchisme dans les textes. Anthologie libertaire, 2011, publiés tous deux à Paris, aux éditions Textuel, collection « Petite Encyclopédie critique » ; voir sur Mediapart, dans l’édition Petite Encyclopédie Critique : « Radicalité et pragmatisme dans le nouvel esprit contestataire », 5 mars 2010 et « Voyage en anarchie », 22 février 2011.

[3] Voir dans le journal de l’OCL, Courant Alternatif : « Autour de Jacques Rancière : Éléments d’une politique d’émancipation », par J. F., n°192, été 2009, et « Ni le mouvement social ni le pouvoir populaire ne règlent la question politique », par J.F. et Philippe, n°195, décembre 2009, pp.20-23.

[4] Voir aussi, de manière convergente, P. Corcuff, « Redécouvrir Proudhon le libertaire, malgré Proudhon le conservateur », Critique communiste (LCR), n°178, décembre 2005, repris sur le site Europe Solidaire Sans Frontières.

[5] Voir P. Corcuff, Marx XXIe siècle. Textes commentés, Paris, Textuel, collection « Petite encyclopédie critique », 2012.

[6] Sur la notion de « Lumières tamisées », voir P. Corcuff, La société de verre. Pour une éthique de la fragilité, Paris, Armand Colin, collection « Individu et Société », 2002, pp.146-166.

[7] Sur un nouveau global, distinct des totalités d’antan (et de leurs nostalgies actuelles) comme de l’émiettement « postmoderne », voir P. Corcuff, Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs, Paris, La Découverte, collection « Bibliothèque du MAUSS », 2012, pp.159-192.

 

 

* Voir aussi sur internet à propos du livre de Michel Onfray : « Une petite histoire anarchiste - Le Postanarchisme expliqué à ma grand-mère de Michel Onfray », par Thibault Scohier,  journal web Diffractions, 30 novembre 2012.

 

 

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