Depuis Dashiell Hammett et Raymond Chandler jusqu’à James Lee Burke et Dennis Lehane, le roman noir de tradition américaine a su ciseler des bijoux associant le scalpel de la critique sociale, une éthique de la fragilité et une politique du peut-être, où des trouées utopiques brisent parfois, bien provisoirement, les fatalités quotidiennes du noir et gris (1). C’est un contrepoids à nos tentations militantes à l’optimisme débridé et à l’auto-illusionnisme, sans pour autant assécher la fontaine de nos imaginaires.

 

antonia

 

Gildas Girodeau, ancien marin aux racines rurales à la frontière franco-espagnole, s’inscrit dans ce sillage avec les singularités d’un itinéraire européen. Afin de s’émanciper de l’étouffement politicien qui saisit certains d’entre nous à la suite des élections présidentielle et législative, il pourra apparaître désaltérant d’aborder la politique autrement en  revisitant Antonia, roman d’une activiste italienne des Brigades Rouges  des années 1970 reconvertie dans l’engagement humanitaire au cours de sa fuite. Ce polar n’a pourtant guère eu les honneurs médiatiques lors de sa parution en 2015.

 

Le récit commence en avril 1974 en Italie. Il s’achève au Rwanda en mars 1992 lors de massacres avant-coureurs du génocide de 1994, avec deux épilogues : l’un à Gérone en mai 1992 et l’autre à Paris en juin 1998. Au départ, Antonia est surnommée par la presse la Pistolera. Á la fin, elle est devenue Sœur Antonia. Entre les deux : nos faiblesses, même quand elles sont transformées dans le paradoxe du recours à la force armée, et les nuances de la vie. Quand la révolutionnaire croise pour la première fois la mère supérieure qui va contribuer à la faire bifurquer vers une autre vie, cette dernière lance :

« Vous luttez pour une société plus juste. Nous luttons pour la dignité. Ce n’est pas le même combat, mais nous luttons aussi fortement que vous. Nos engagements ne sont pas si incompatibles que vous pourriez le penser. En fait, ils se ressemblent. »

 

Au départ dubitative et figée dans une certaine certitude arrogante, comme tant de militants à presque plein temps, « révolutionnaires » ou « réformistes », « anarchistes » ou « autoritaires », Antonia va accepter de laisser le questionnement s’insinuer en elle :

« Finalement, ils avaient raison, elle avait encore beaucoup à apprendre : de la vie en général, mais aussi d’elle-même. »

L’humilité ne conduit pas pour autant à la résignation.

 

La Pistolera croit en la nécessité d’une révolution sociale. Sœur Antonia croit « à l’engagement individuel dans la sphère d’influence de chacun ». Gildas Girodeau donne à voir les impensés dogmatiques de la première et les limites pratiques de la seconde. Sans conclure, il nous laisse avec une tension, infiniment. Un bon roman noir ne tranche pas de manière manichéenne dans les désordres du monde, il fournit une cartographie provisoire pour nos cheminements cahoteux et, par moments, chaotiques.

 

Certes, Gildas Girodeau est tenté à la périphérie de son récit de colmater les incertitudes historiques par quelques rustines conspirationnistes incarnées par des puissants et leurs hommes de main tapis dans l’ombre. C’est marginal. Au cœur de son roman, il n’y pas de complots, mais les vicissitudes de la condition humaine en situation d’oppressions multiples et de résistances magnifiques. Le poids des structures oppressives et les aléas des circonstances se donnent la main dans un cours du monde contrôlé par personne mais bénéficiant à certains. Le roman noir, à la différence des premiers romans d’espionnage (2), s’il inclut des complots comme éléments secondaires de ses narrations, a le plus souvent une matrice anti-complotiste (3).

 

Le tragique est au rendez-vous, sans pour autant de fatalisme de la servitude. Nos erreurs, nos hésitations et nos tâtonnements forment la trame de nos désobéissances partielles. Le peut-être donne une tonalité mélancolique à nos déboires comme aux ouvertures inédites que nous ne savons pas nécessairement saisir :

« - Peut-être, oui…

- Oui ou peut-être ?

- Peut-être. »

« Attention fragile ! », chante Bernard Lavilliers…

Bernard Lavilliers Attention Fragile.wmv © greta pacino

 

Notes :

(1) Voir Philippe Corcuff, Polars, philosophie et critique sociale, avec des dessins de Charb, Paris, Textuel, collection « Petite Encyclopédie Critique », 2013.

(2) Voir Luc Boltanski, Énigmes et complots, Paris, Gallimard, 2012.

(3) Voir Polars, philosophie et critique sociale, op. cit.

 

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