Avec Patrick Boucheron: Machiavel hérétique et actuel

Professeur d’histoire au Collège de France, Patrick Boucheron nous invite, dans "Un été avec Machiavel", à suivre Machiavel dans les audaces d’une pensée politique qui se cherche dans la confrontation avec le réel, bien loin des légendes symétriques du « machiavélisme » et du moralisme anti-« machiavélique »…Un bain de lucidité dans le confusionnisme actuel !

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« - Vous êtes croque-mort, ou quoi ?

- Ou quoi. »

Ross Macdonald, La côte barbare (The Barbarious Coast, 1e éd. : 1956), Paris, Éditions Gallmeister, 2014.

Dans Un été avec Machiavel (Éditions des Équateurs/France Inter, mai 2017), Patrick Boucheron a repris les interventions qu’il a faites au cours d’une série d’émissions diffusées durant l’été 2016 sur France Inter. Avec un talent littéraire qui constitue un hommage pratique à la langue machiavélienne, Boucheron va chercher chez Machiavel des déplacements du regard sur une politique contemporaine trop usée de stéréotypes conservateurs, progressistes ou technocratiques. Partant, il remet les analyses machiavéliennes dans les contextes successifs de leurs formulations tout en les dotant d’actualité. Il ne cherche pas pour autant de « solutions » mais des interrogations renouvelées susceptibles de nourrir une boussole provisoire. Ayant moi-même travaillé en sociologie (1) et en philosophie politique (2) sur Machiavel, et accordant comme Boucheron une grande importance à la lecture proposée en 1949 par Maurice Merleau-Ponty (3), je trouve dans son livre des intersections avec mes propres préoccupations, mais aussi de nouvelles pistes prometteuses.

Moments troubles

En des temps d’illusionnisme macroniste auquel répondent à l’extrême droite un illusionnisme lepéniste et à gauche un illusionnisme mélenchoniste, réinventer la politique pourrait passer par incorporer une dose de lucidité machiavélienne, sans pour autant faire de concession à un quelconque fatalisme vis-à-vis de l’ordre existant des choses. On aurait d’ailleurs particulièrement besoin de Machiavel aujourd’hui, écrit Boucheron, car le Florentin « annonce les tempêtes, non pour les prévenir, mais pour nous apprendre à penser par gros temps » (p. 127). Or, si on ne se trouve pas dans un « moment machiavélien fort » où les dangers seraient immédiats, notre conjoncture s’apparente à ces « moments machiavéliens faibles », « plus discrets, plus sournois, plus entêtants », quand « menace l’engourdissement général » (pp.127-128).

« Moment machiavélien faible » que le nôtre ? Un moment où des zones idéologiquement confusionnistes se sont installées, où une surenchère identitaire teintée plus ou moins explicitement de xénophobie tend à aimanter différentes régions de l’espace politique, de l’extrême droite à la gauche radicale, de la gauche hollando-vallsienne à la droite de moins en moins « républicaine ». Une période où « le musulman » est fréquemment montré du doigt comme une menace potentielle et où notre Président social-libéral – que nous avons de nombreuses raisons légitimes de combattre au nom de l’émancipation - est associé de manière entêtante sur internet et les réseaux sociaux à un bien trouble « banquier chez Rothschild », qui fait remonter à la surface les égouts d’hier dans une sorte de bonne inconscience. Une conjoncture où le maître d’œuvre du Livre noir du communisme (Robert Laffont, 1997), l’historien Stéphane Courtois nauséabonde dans L’Express contre l’Histoire mondiale de la France (Seuil, 2017), justement dirigée par Patrick Boucheron, en parlant d’« une approche météquophilique » (sic) et en célébrant « le guérillero Zemmour » contre la « bien-pensance historiographique » (4). Boucheron est ainsi pleinement justifié de parler dans son Machiavel de « temps si troubles qu’on peine à y discerner ce qui bégaye de ce qui parle d’avenir » (p. 131).

Du « machiavélisme » à la lucidité

En quoi Machiavel peut-il ici nous aider ? Rappelons tout d’abord que « le machiavélisme n’est pas la doctrine de Machiavel, mais celle que ses plus malveillants adversaires lui prêtaient » (p. 12). Le « machiavélisme » serait d’abord le nom d’« une angoisse collective » (ibid., p. 11). Le moralisme chrétien aurait inventé l’immoralisme « machiavélique » pour dire cette angoisse, en passant à côté des apports de la lucidité machiavélienne ; la lucidité étant, pour Boucheron, « l’arme des désespérés » (p.18). Bien entendu, il y a du désenchantement dans le regard de Machiavel sur la politique, en ce qu’il nous invite à cesser de « prendre nos désirs pour des réalités »,  de rêver « de républiques imaginaires en se payant de mots » (pp. 57-58), pour retrouver les rugosités de la confrontation avec les expériences pratiques, dont participe « l’implacable mécanique des passions et des intérêts » (p. 71).

Cela ne signifie pas, pour autant, qu’on doive se résigner devant les logiques dominantes qui travaillent le réel. Car Machiavel remet au centre de la politique l’incertitude : « l’indécision des temps et l’imprévisibilité de l’action politique », écrit Boucheron (p. 107). Combien parmi les militants actuels n’ont-ils pas encore fait leur révolution culturelle de l’incertitude, en continuant à se caler sur des évidences dogmatisées ? Quand certains activistes « insoumis » reprochent aux électeurs de gauche de Nathalie Artaud, Philippe Poutou, Benoit Hamon ou même d’Emmanuel Macron d’avoir empêché la victoire de Jean-Luc Mélenchon à la Présidentielle, ne se réfèrent-ils pas implicitement à une certitude dont ils auraient été magiquement les détenteurs « avant la bataille » ? Face à une incertitude historique indépassable, que faire d’autre qu’une pluralité irréductible de paris, plus ou moins raisonnés et informés, sur ce qui pourrait advenir ?

De la composante machiavélienne d’une politique de l’émancipation

Les ressources machiavéliennes ne peuvent suffire à faire vivre une politique de l’émancipation individuelle et collective vis-à-vis des « tutelles » (pour parler comme Kant) des dominations sociales, dont celle non exclusive du capitalisme. Cependant elles constituent peut-être une composante nécessaire d’une telle politique, en aiguisant notre regard face aux ambiguïtés et à la mobilité des circonstances historiques. Pour Maurice Merleau-Ponty, « Machiavel a formulé quelques conditions de tout humanisme sérieux » (5), car en politique « il faut avoir des valeurs, mais cela ne suffit pas » (6).

C’est en 1945, juste aux lendemains de la terrible seconde guerre mondiale, que Merleau-Ponty commence à saisir l’importance des outils machiavéliens dans une logique anti–« machiavélique » :

« Nous ne pouvons plus avoir une politique kantienne, parce qu’elle ne se soucie pas des conséquences, et que, quand on agit, c’est bien pour produire des conséquences au-dehors et non pas pour faire un geste et soulager sa conscience. Nous ne pouvons pas avoir de politique "sceptique", parce que, malgré l’apparence, elle choisit ses fins et opère, d’après des valeurs inavouées, une sélection dans les faits qu’elle nous propose de reconnaître et sur lesquels elle nous suggère de nous guider pour définir le "possible". Nous ne pouvons plus avoir une politique marxiste prolétarienne à la manière classique, parce qu’elle ne mord plus sur les faits. Notre seul secours est dans une lecture du présent aussi complète et aussi fidèle que possible, qui n’en préjuge pas le sens, qui même reconnaisse le chaos et le non-sens là où ils se trouvent, mais qui ne refuse pas de discerner en lui une direction et une idée, là où elles se manifestent. » (7).

Patrick Boucheron pourrait partager l’actualité des nuances d’une telle analyse, à l’écart des manichéismes aujourd’hui concurrents sur la scène politicienne.

Notes :

(1) Corcuff Philippe, Sanier Max, « Politique publique et action stratégique en contexte de décentralisation. Aperçus d'un processus décisionnel "après la bataille" », Annales. Histoire, sciences sociales, vol. 55, n°4, juillet-août 2000, pp. 845-869, <http://www.persee.fr/showPage.do?urn=ahess_0395-2649_2000_num_55_4_279884>.

(2) Corcuff Philippe, « Merleau-Ponty ou l'analyse politique au défi de l'inquiétude machiavélienne », Les Études Philosophiques, n°2, avril-juin 2001, pp. 203-217, <http://www.cairn.info/revue-les-etudes-philosophiques-2001-2-page-203.htm>.

(3) Maurice Merleau-Ponty, « Note sur Machiavel » (communication de septembre 1949), repris dans Éloge de la philosophie, Paris, Gallimard, collection « idées », 1965, pp. 349-376.

(4) Stéphane Courtois, « Histoire et météorologie politique : attention, M. Boucheron ! », L’Express.fr, 2 avril 2017, <http://www.lexpress.fr/culture/livre/histoire-et-meteorologie-politique-attention-m-boucheron_1894123.html>.

(5) M. Merleau-Ponty, « Note sur Machiavel », op. cit., p. 376.

(6) Ibid., p. 370.

(7) Maurice Merleau-Ponty, « Pour la vérité » (1e éd. : novembre 1945), repris dans Sens et non-sens, Paris, Gallimard, 1996, p. 205.

 

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