Arrêt sur Schneidermann

 Critique d’une tribune ambiguë et trouble de Daniel Schneidermann dans Libération sur Dieudonné, qui ajoute la confusion à la confusion…

 

Critique d’une tribune ambiguë et trouble de Daniel Schneidermann dans Libération sur Dieudonné, qui ajoute la confusion à la confusion…

 

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Daniel Schneidermann est un chroniqueur courageux, l’équivalent d’un reporter de guerre embedded dans…la tête d’un dieudonniste (1). Il ne connaît pas la peur. C’est un malin et on ne la lui fait pas ! Les codes des médias et les manipulations n’ont aucun secret pour lui. Il faut dire que c’est the critique des médias !

 

Tant de choses ayant été écrites sur « l’affaire Dieudonné », comment notre contre-journaliste pouvait-il encore briller ? « S’immerger dans le dieudonnisme » dans une « expédition vers l’extrême ». Ben dis donc ! Le Paul-Émile Victor des terres polaires du nauséabond va jusqu’à rire d’un sketch typiquement antisémite joué sur la Toile par Dieudonné et le négationniste Robert Faurisson. Nous tenant minute après minute informé de ses émotions, il lance : « On rit de l’ignoble culot de ces deux desperados contre les bien-pensants ». Attention, le professionnel de l’anticonformisme n’en est pas moins humain : « Evidemment, on s’effraie de rire ». Un humain LIBRE toutefois : « cet effroi même surprend », car il a « si longuement appris » à ne pas rire de ces choses-là. Notre explorateur en narcissisme journalistico-politique découvre en lui-même « une sorte de monstre d’innocence et d’insoumission ».

 

Le couple Dieudonné/Faurisson serait-il donc insoumis à la bien-pensance, rebelle au « conditionnement » qu’aurait constitué la lecture d’Anne Frank et de Primo Levi ? Oui et non, un peu quand même. Car tiraillé dans son audace, le chroniqueur ne peut s’empêcher de « se haïr » de parler de « conditionnement ». Le pauvre : quelle torture ! En tout cas, « l’affaire Dieudonné » serait « bénéfique ». Pourquoi ? Elle nous inviterait à « réfléchir à ce conditionnement » (on y revient) et « à se dire à cet instant qu’on a le choix »…Le précipice de l’inadmissible a été frôlé, et Schneidermann peut revenir parmi nous auréolé de ses exploits rhétoriques, avec quelques paillettes sulfureuses restées accrochées à son costume.

 

Voilà bien un patouillage symptomatique de la quasi-mort cérébrale qui s’étend à gauche, bien au-delà des platitudes hollandiennes ! Une mise en scène complaisamment narcissique des plaisirs et des dégoûts de la profanation dans un style « postmoderne ». Une façon de jouer au malin qui brouille davantage les repères. Comme si les difficiles efforts pour penser par soi-même pouvaient progresser dans le brouillard et le confusionnisme. Comme si la fragilité des valeurs et des limites dans un monde sans absolus enterrait la question des valeurs et des limites.

 

Dans Signes (1960), le philosophe Maurice Merleau-Ponty met en doute la prétention au courage intellectuel et à la liberté suprême des adeptes de la profanation : « Que deviendraient les mauvais sentiments sans les bons ? Le plaisir de profaner suppose les préjugés et l’innocence ». Celui-ci apparaît « trop attaché à ce qu’il nie pour être une forme de liberté ». Il faudrait arrêter de qualifier de « libertaires » les pulsions des marionnettes du « politiquement incorrect », qui ressemblent beaucoup aux marionnettes du conformisme.

 

Notre gourou de la critique médiatique des médias ajoute un autre trouble au trouble initial : l’absence d’éthique de responsabilité par rapport au contexte dans lequel tombent ses paroles. Car il n’hésite pas, dans ses circonvolutions, à donner un certain brevet de rebellitude aux dieudonnistes. N’observe-t-il pourtant pas qu’une humeur idéologique néoconservatrice aux tonalités xénophobes se trame aujourd’hui, sans concertations ni complots, dans différents bords de l’espace intellectuel et politique ? Avec un pôle aux dérapages antisémites incarné par Dieudonné et Alain Soral et un pôle aux dérapages islamophobes et négrophobes représenté par Eric Zemmour et Alain Finkielkraut. Et puis n’est-il pas sensible à des interférences inhabituelles ? L’extrême droite empruntant des idées à gauche, une figure télévisée progressiste écrivant un livre de dialogue avec le pape des « rouges bruns » sur canapé, une diabolisation du monde et de l’Europe et une fétichisation de la nation arrivant de divers côtés, une droite décomplexée qui ouvre régulièrement les égouts, l’animateur d’un courant du PS qui s’inquiète de la situation du « petit blanc hétérosexuel », un ministre socialiste de l’Intérieur qui tient des propos xénophobes sur les Roms, l’incendiaire se transformant ensuite en pompier risquant d’étendre le brasier…

 

Les complications du réel sont une invitation à une action expérimentale et tâtonnante se coltinant l’incertitude. Cela n’a pas grand-chose à voir avec les discours où le complexe paralyse l’action. Et, dans notre période troublée, une boussole est bien utile malgré ses défaillances historiques : « l’Internationale sera le genre humain ».

 

Paru dans Libération, vendredi 17 janvier 2014

 

* Auteur de La gauche est-elle en état de mort cérébrale ?, Textuel (2012) ; maître de conférences de science politique à l’IEP de Lyon, militant de la Fédération Anarchiste

 

(1) Daniel, Schneidermann, « Rire avec Dieudonné ? », Libération, 13 janvier 2014

 

 

* Pour prolonger sur Mediapart :

 

. « Contre Dieudonné, sans Valls », par Edwy Plenel, 7 janvier 2014

 

. « Dieudonné : sous le vacarme, un hold-up », par Hubert Huertas, 6 janvier 2014

 

. « Dieudonné ou la haine antisémite toujours recommencée », par Antoine Perraud, 6 janvier 2014 [1ère publication : 2 juin 2009]

 

. « Combattre l’antisémitisme », par Vingtras, 30 décembre 2013

 

. « Une petite clique antisémite sévit sur Mediapart », par Yvan Najiels, 23 décembre 2013

 

. « Zemmour abject contre Taubira », par Philippe Corcuff, 21 décembre 2013 [1ère publication sur Rue 89 : 10 décembre 2013]


. « Ça pue en France comme dans un polar », par Philippe Corcuff, 24 novembre 2013 [1ère publication sur Rue 89 : 16 novembre 2013]


. « Nous sommes tous des juifs musulmans laïcs ! », par Philippe Corcuff, 29 mars 2012 [1ère publication dans Libération.fr : 26 mars 2012]


. « Nous sommes tous des juifs musulmans », par Nadia Benhelal et Philippe Corcuff, 4 août 2008 [1ère publication dans Le Monde : 13 octobre 2004]

 

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