Ce long titre au style télégraphique au moment du 2ème tour de l’élection présidentielle 2012 appelle des explications et quelques points complémentaires…

 

Bravo Philippe !

 

Philippe Poutou, candidat du Nouveau Parti Anticapitaliste, a mené une belle campagne dont les hérésies jubilatoires n’ont commencé à être reconnues que sur la fin, en pesant peu alors sur le « score » final :

 

- dé-fétichisation du caractère oligarchique de la fonction présidentielle par le maniement de l’ironie et de l’auto-ironie libertaires ; de ce point de vue il a été le seul candidat réellement anti-système ;

 

- plus largement, critique en acte (à la fois par son parcours et par son discours) de l’hégémonie de la professionnalisation politique sur la politique dominante de nos régimes représentatifs professionnalisés si peu « démocratiques », pourtant plébiscités en pratique par la gauche et la gauche de la gauche ;

 

- critique en acte, en tant qu’ouvrier candidat, de l’exclusion des catégories populaires du terrain de la politique officielle ; ces catégories populaires dont on demande les suffrages mais qui sont laissées à l’écart des cercles les plus actifs de la politique (y compris à gauche et dans la gauche de la gauche) ;

 

- porte-parole de la dignité populaire face au mépris social porté inconsciemment (un inconscient de classe !) par les élites (économiques, politiques, médiatiques, intellectuelles, etc.) dominantes, y compris à gauche et dans la gauche de la gauche [1].

 

La campagne a été appuyée par l’énergie d’Olivier Besancenot qui, pour des raisons libertaires, avait refusé d’être une troisième fois candidat, mais qui, afin d’aider son successeur, a pris un congé pour la campagne officielle. La pugnacité des militants du NPA qui ont réussi à recueillir les 500 parrainages et l’inventivité des quelques-un-e-s qui sont à l’origine des clips décoiffants de la campagne télévisée [2] sont également à souligner.

 

Cette campagne s’est déroulée pourtant dans des conditions difficiles et l’écho (à distinguer du résultat électoral) qu’elle a suscité dans les deux dernières semaines de la campagne est d’autant plus remarquable : un nouveau candidat peu habitué aux médias et longtemps marginalisé par eux [3], une « crise  de direction » du NPA et un reflux militant [4] et, pour finir, un coup de poignard dans le dos d’anciens dirigeants au  profit d’un ralliement médiatisé à la mélenchonade [5]. Si l’on s’arrête sur quelques-unes des têtes (la génération des grèves étudiantes de 1986) à l’origine du croche-pied fait à Philippe Poutou juste après la réussite de l’épreuve si incertaine des parrainages, on doit noter que leur être militant a été initialement forgé dans les micro-bureaucraties du syndicalisme étudiant dit « de gauche ». Or cela corrobore une observation que j’ai faite depuis longtemps : les réflexes d’apparatchiks et l’esprit politicien qui fermentent dans les casseroles de ce syndicalisme étudiant traditionnel font beaucoup de mal à la gauche : du PS (où les dégâts politico-intellectuels sont les plus flagrants) jusqu’au NPA donc, en passant par le PCF et le PG.

 

Pour ma part, je suis fier d’avoir apporté ma petite pierre à l’architecture de cette campagne, tout particulièrement en ayant participé à l’édition du livre de Philippe Poutou, Un ouvrier, c’est là pour fermer sa gueule !, en tant que co-directeur avec Lilian Mathieu de la collection « Petite Encyclopédie Critique » des éditions Textuel [6].

 

On doit noter toutefois que le résultat obtenu, en rapport avec ceux des autres résultats (tant celui de Jean-Luc Mélenchon, à la gauche du PS, que la menace représentée par celui de Marine Le Pen à l’extrême-droite), offre peu de possibilités à un NPA en crise de rebondir dans les mois, voire les années qui viennent. « L’optimisme de la volonté » ne doit pas brouiller, au moment de l’analyse, « le pessimisme de l’intelligence ».

 

La menace Le Pen : question sociale renouvelée contre clivage national-racial

 

Le clivage national-racial (faisant de la catégorisation « français »/« étrangers » - entendue pas seulement en un sens juridique mais aussi ethnique - le clivage principal) porté par le Front national au détriment de la question sociale (centrée sur la répartition des richesses) est redevenu une menace politique [7]. Récupérée un temps de manière électoraliste par le sarkozysme, l’association des thèmes de l’immigration et de la sécurité a pu de nouveau profiter au FN, en germant sur le terreau des déceptions vis-à-vis des effets sociaux des politiques ultra- et sociales-libérales menées successivement depuis 1983 par la gauche et par la droite. L’intelligence politique propre du lepénisme version Marine est d’avoir mieux arrimé ces thèmes à des préoccupations sociales, en faisant de la question nationale le point de passage obligé de la question sociale. Cela s’est effectué dans un contexte où le FN a été « républicanisé » et « laïcisé », dans les discours de Marine Le Pen et chez certains commentateurs, ce qui a d’ailleurs facilité la place nouvelle donnée à l’islamophobie.

 

La politique sociale-libérale menée par le vainqueur probable, François Hollande, dans un contexte de crise du capitalisme risquant d’attiser encore les déceptions des attentes sociales dans les couches populaires et moyennes de la classe salariée, la prochaine alternance pourrait profiter à Marine Le Pen ; le FN encore davantage relooké changeant de nom et s’alliant avec des débris de droite d’une UMP explosée.

 

Comment cette tendance pourrait être contrecarrée ? Il faudrait de nouveau que la question sociale prenne le pas sur le clivage national-racial à travers des mouvements sociaux, le syndicalisme, le mouvement associatif, le foisonnement d’interventions artistiques, culturelles et intellectuelles, des expérimentions sociales et des organisations politiques. Mais il faudrait que se mette en forme une question sociale redéfinie, qui, au double traitement de la classique division capital/travail et de la précarisation contemporaine, ajoute celui de discriminations en interaction avec le capitalisme mais irréductibles à lui, comme les discriminations de genre ou « post-coloniales » (touchant systématiquement – à l’école, dans le logement, dans le travail, à cause de la religion, etc. - les populations issues de l’immigration de pays anciennement colonisés). Et une question sociale qui ne soit pas centrée uniquement sur les richesses économiques, mais qui intègre également d’autres types de ressources fort inégalement distribuées comme les ressources culturelles, politiques ou de la reconnaissance personnelle. En particulier, afin de créer de nouvelles convergences au sein de la classe salariée entre prolétaires « blancs » et prolétaires issus de l’immigration, il faudrait éviter d’agiter une version traditionnelle de la question sociale contre la reconnaissance des discriminations, mais enrichir la question sociale de la prise en compte des discriminations.

 

Du côté des organisations politiques, à la fois électoralement et du point de vue des forces militantes, le Front de gauche apparaît le mieux placé afin de mettre en échec une alternance Marine dans cinq ans. Je comprends tout à fait que certains militants fassent, dans cette perspective, le pari raisonné du Front de gauche contre le FN. Mais je crains que leur évaluation soit erronée du fait des penchants républicards, laïcards et cocardiers que la campagne Mélenchon a mis en scène [8] :

 

- le républicard, opposé à une République de la diversité, qui unifie, centralise, en tendant à méconnaître les discriminations ; les combats contre les discriminations étant facilement assimilés à des « menaces communautaristes » largement fantasmées ;

- le laïcard, opposé à une laïcité interculturelle, qui a surtout participé dans la dernière période à nourrir la diabolisation de l’islam ;

- le cocardier qui a contribué à faire du référent « national » le cadre politique principal au cours de cette campagne, en déplaçant la répartition des richesses en question dépendante.

 

Bien sûr, avec une extrême-droite se transformant et acquérant une audience de masse, on n’a pas grand-chose à puiser, non plus, du côté du folklore anti-fasciste qui lustre tant les egos dans les milieux gauchistes.

 

Bref les résistances seraient davantage à attendre du côté des mouvements sociaux, du syndicalisme, etc., avec toutefois des craintes quant à un certain état d’impréparation…

 

Voter François Hollande sans états d’âme ni illusions : le sarkozysme comme écœurement

 

Historiquement, la politique du pire a rarement débouché sur les soulèvements espérés, mais a plutôt produit des difficultés supplémentaires sur le chemin des forces radicalement émancipatrices. Certes, entre les politiques économiques et sociales incarnées par Nicolas Sarkozy et François Hollande, il n’y a que des petites différences, des nuances plus ou moins sociales dans la galaxie du néolibéralisme économique. Toutefois, le sarkozysme a franchi sur certains terrains une ligne jaune éthique, qui ne permet pas de recourir au « bonnet blanc et blanc bonnet » : ainsi il a usé, électoralement et dans les politiques publiques, de la xénophobie, en contribuant ainsi à la légitimer davantage, et il a déconsidéré un peu plus l’activité politique elle-même en érigeant le cynisme politicien en nouvelle norme [9]. Et cela a eu des conséquences politiques, dans la mise en pratique d’une xénophobie d’État comme dans les possibilités nouvelles léguées à une extrême-droite relookée d’incarner dans cinq ans l’alternance. Notre écœurement s’est accru au 2ème tour, le candidat-président faisant feu de tout bois dans le registre du glauque. Pas d’état d’âme donc pour voter François Hollande le 6 mai !

 

Si, comme je le pense aujourd’hui, le vote dans le cadre de nos régimes représentatifs professionnalisés n’est, au mieux, qu’un élément secondaire dans une logique radicale d’émancipation individuelle et collective (ce qui invalide la stratégie de « la révolution par les urnes » de la mélenchonerie), pourquoi, dans les milieux radicaux, faire autant un fromage de ce petit vote aux conséquences donc extrêmement limitées. Cette petite chose ne sert, dans mon esprit, qu’à alimenter une frontière symbolique qui ne constitue pas une adhésion. Une fois François Hollande élu, il deviendra un adversaire politique « normal » (à la différence de Marine Le Pen et de Nicolas Sarkozy)….Marquer une différence entre Hollande et Sarkozy n’implique pas nécessairement d’entretenir des illusions à l’égard de l’élu de Corrèze !

 

Le NPA existera-t-il un jour ? C’est pas sûr…

 

Dès juillet 2011, j’ai fait l’hypothèse que le NPA n’était pas encore né [10]. Le NPA au sens du projet NPA ainsi synthétisé dans ses « Principes fondateur » :

 

« Nous voulons que le NPA fasse vivre le meilleur de l'héritage de celles et ceux qui ont affronté le système depuis deux siècles, celui de la lutte des classes, des traditions socialistes, communistes, libertaires, révolutionnaires.

Un parti qui hérite des luttes démocratiques et antifascistes. Un parti qui garde la mémoire des combats contre les dérives autoritaires et bureaucratiques qui ont terni les espoirs émancipateurs. Un parti qui se nourrit du féminisme, de l’anticolonialisme, de l’antiracisme comme des luttes contre toutes les discriminations. Un parti qui donne une tonalité clairement anticapitaliste à l’écologie politique radicale et une tonalité clairement écologiste à l’anticapitalisme. Un parti soucieux des aspirations individuelles à la reconnaissance et à la créativité face à l’uniformisation marchande de la vie quotidienne. »

 

Le projet NPA, c’était alors de trouver les voies d’un nouveau type d’organisation, inventant des pratiques militantes renouvelées, ajustées à la perspective d’auto-émancipation des opprimés. La quête d’une forme politique rénovée, avec une main dans les institutions existantes (d’où la participation aux élections) et deux pieds et une autre main dans une mise à distance de la politique institutionnelle traditionnelle (mouvements sociaux, pratiques militants radicales, expériences alternatives et pensées critiques, notamment).

 

Pas grand-chose de tout cela n’a même commencé à se concrétiser. Les « sommets » du NPA se sont divisés entre deux pôles principaux : un pôle peu à peu absorbé par la politique institutionnelle et professionnelle représentée par le Front de gauche (ce que l’on appelle aujourd’hui « la GA ») et un pôle défendant une vision avant-gardiste et substitutiste de la politique inspirée d’une lecture traditionnelle du bolchévisme (ce qu’on appelle « la P2 » : son texte présenté lors du congrès de février 2011 attribuant, par exemple, « un rôle dirigeant » au parti dans les luttes ! vieille lune autoritaire abandonnée par la LCR depuis longtemps). Ce sont deux manières de s’éloigner de la logique de l’auto-émancipation des opprimés, en faisant alors l’impasse sur la construction d’une forme d’organisation adaptée à cette exigence. Quant au « centre » de ces « sommets » du NPA (ce que l’on appelle « la P1A »), il n’a guère manifesté une orientation propre, oscillant entre la GA et la P2. Parmi les rares à exprimer une nouvelle façon de faire de la politique : Olivier Besancenot et Philippe Poutou (qui ne fait pas partie de la direction du NPA).

 

Et « la base » dans tout ça ? Elle n’a pas beaucoup fait preuve d’inventivité et d’expérimentations dans les pratiques militantes et, perdant peu à peu de la substance avec les départs successifs (le plus souvent sur la pointe des pieds), elle n’a pas massivement tenté de contrecarrer les logiques autodestructrices des « sommets ». Quant au secteur intellectuel qui avait été légué au NPA, tout particulièrement grâce aux efforts du regretté Daniel Bensaïd (avec les revues papier et web Contretemps et la Société Louise Michel), il s’est fortement éloigné du NPA, dont les « sommets » s’intéressent de moins au moins aux questions intellectuelles.

 

Le projet NPA peut-il alors naître à une échéance raisonnable à partir du « NPA réellement existant », et bien mal en point malgré la belle campagne de Philippe Poutou ? Je suis, pour ma part et pour l’instant, fort pessimiste, mais les prochains mois nous en diront plus…Peut-être que c’est à travers d’autres cadres organisationnels, distincts du « NPA réellement existant », que le projet NPA pourra naître dans les années qui viennent ? Ici il n’y a aucune nécessité ou voie unique. En tout cas, le Front de gauche, tel qu’il est apparu au cours de la campagne de Jean-Luc Mélenchon apparaît comme l’exact opposé de ce projet….

 

Mélenchon comme régression et impasse pour la gauche de la gauche

 

Je n’insisterai pas trop sur l’impasse Mélenchon, dont j’ai déjà parlé sur ce blog. Pour s’inscrire dans une logique émancipatrice tournée vers la recherche et l’action, il vaut mieux éviter de s’attacher trop à ce que l’on critique, sous peine d’être pris involontairement par les aigreurs du ressentiment. Je rappellerai simplement une série de régressions portées par la campagne Mélenchon au sein de la gauche de la gauche :

 

- régression vers la double fétichisation de la professionnalisation politique et de « l’homme providentiel » par rapport à la critique démocratique et libertaire des régimes représentatifs professionnalisés ; avec le paradoxe que cette régression se proclame avec une expression contraire à sa logique : « révolution citoyenne » ;

- régression cocardière par rapport à la perspective altermondialiste ;

- régression laïcarde par rapport à une laïcité interculturelle ;

- régression républicarde par rapport à une République de la diversité ;

- vision tendanciellement traditionnelle et économiste de la question sociale ;

- vision étatiste de la transformation sociale ;

- pauvreté intellectuelle par rapport à l’état des pensées critiques contemporaines.

 

L’écho électoral, relatif mais substantiel, de cette candidature risque d’entraîner de larges secteurs militants à la gauche du PS dans les grenouillages associant un gros appareil (le PCF) et de multiples micro-appareils. La gauche de la gauche pourrait en être largement stérilisée dans un magma politicien pendant une ou deux échéances présidentielles.

 

Un fragile avenir pour l’anarchisme dans la galaxie anticapitaliste et altermondialiste ?

 

La pensée et les pratiques anarchistes sont largement marginalisées à gauche, en France et ailleurs, alors que renaît pourtant dans les mouvements sociaux quelque chose comme une humeur libertaire. Face aux échecs depuis deux siècles d’un anticapitalisme émancipateur, la fibre anarchiste a pourtant dans sa besace quelques axes essentiels :

 

- la critique des mécanismes de délégation et de représentation politiques comme porteurs de concentrations de pouvoirs ;

- la critique de l’étatisme comme forme d’oppression, avec le défi de bâtir des institutions publiques (pourvoyeuses de repères et de protections pour les individus comme pour les groupes) qui ne soient pas un État (au sens d’une logique d’intégration hiérarchique des institutions publiques sur un mode pyramidal) ;

- l’exigence d’une forme d’organisation politique adaptée à la visée d’auto-émancipation, individuelle et collective, des opprimés ;

- l’association du principe de solidarité avec le principe d’individualité, contre le rouleau compresseur du logiciel « collectiviste » hégémonisant les gauches, en marginalisant l’individu au profit du tout collectif.

 

De ce point de vue, la Fédération Anarchiste, dans ses modes d’organisation (le principe fédératif d’inspiration proudhonienne, vu comme une coopération organisée des individualités et des groupes) et dans sa pensée (dans la famille anarchiste elle-même, elle est celle qui résiste le mieux au poids du logiciel « collectiviste »), constitue un exemple, bien qu’un petit exemple (quelques centaines de membres).

 

Un des enjeux politiques et intellectuels dans les gauches radicales aujourd’hui serait alors de donner davantage d’espace à leur poumon anarchiste (trop rachitique), en dialogue avec les usages hérétiques de Marx, comme avec les élaborations actuelles des mouvements sociaux et les apports contemporains des sciences sociales et de la philosophie. L’incertitude pour moi est de savoir si, dans les conditions actuelles difficiles et régressives pour un anticapitalisme émancipateur, cela peut s’opérer dans une organisation non anarchiste mais reconnaissant une composante libertaire (comme le NPA) ou si cela passe d’abord par une « accumulation primitive » de forces de manière anarchistement indépendante ? Dans l’un ou l’autre cas, il serait important de montrer, comme le chantait mélancoliquemement Léo Ferré, que : « Y’en a pas un sur cent et pourtant ils existent… » (Les anarchistes, 1967)…

 

Une urgence de longue durée : sortir de la pauvreté intellectuelle des gauches

 

Au moment où la gauche molle hollandaise a de grandes chances d’arriver au pouvoir et où la gauche de la gauche mélenchonisée a fait un score honorable, il se pourrait paradoxalement que les gauches politiques se trouvent intellectuellement en bout de course. La gauche officielle est depuis longtemps technocratisée et désintellectualisée, jusqu’à parfois se complaire dans un anti-intellectualisme explicite. La gauche de gauche apparaît, quant à elle, très fière de son « intelligence critique », mais cela pourrait n’être qu’un simple trompe l’œil masquant à peine la dévalorisation des ressources intellectuelles du côté de l’hémisphère gauche de la politique.

 

Ainsi, on se contente souvent dans les gauches critiques d’une vague soupe indigeste que l’on pourrait appeler « pensée Monde Diplo » (je mets à part les moments où ce mensuel a publié et publie des figures de la pensée critique comme Pierre Bourdieu ou Cornelius Castoriadis) : un vague discours fait d’automatismes sur le méchant « néolibéralisme » avec quelques bouts de marxisme économiste rance associé à une dénonciation du « complot » des méchants médias « aliénant » l’ensemble des masses (sauf celui qui tient le discours sur « l’aliénation » des autres !) ; tout cela étant enrobé d’une dénonciation du méchant « individualisme » au nom des « valeurs collectives » et abondamment salé par une rhétorique de la déploration généralisée. Bref comment se sentir « intelligent » et « critique » en économisant un maximum d’efforts intellectuels !

 

Pourtant la notion même de « gauche » a été historiquement associée à l’activité intellectuelle : des Lumières du XVIIIème siècle aux Sartre, Merleau-Ponty, Castoriadis, Bourdieu…en passant par l’affaire Dreyfus. Ré-interroger les « logiciels » de la critique sociale et de l’émancipation, c’est à-dire les façons mêmes de formuler les problèmes, a trop longtemps été repoussé au nom des urgences de l’heure (électorales, sociales, organisationnelles, etc.), sans d’ailleurs que cela n’aide à traiter ces urgences. Il est grand temps de réunir des militants, des citoyens critiques et des professionnels du travail intellectuel pour penser radicalement à gauche dans un cadre associatif pluraliste, à bonne distance des organisations (ni trop près, ni trop loin).

 

« Ne succombez jamais au désespoir : il ne tient pas ses promesses. »

Stanislaw Jerzy Lec, Nouvelles pensées échevelées, 1964.

 

 

Notes :

 

[1] : Voir Philippe Corcuff et Lilian Mathieu, « Du mépris de classe et de caste en politique », Le Monde.fr, 29 février 2012.

[2] : Voir les dix clips de la campagne officielle de Philippe Poutou sur Dailymotion.

[3] : Voir P. Corcuff, « De l'arrogance médiatique : Pulvar face à l'ouvrier Poutou chez Ruquier », Mediapart, 28 février 2012.

[4] : Voir Pierre Rousset, « Notes sur la crise de fondation du NPA », site Europe Solidaire Sans Frontières, 22 juillet 2011.

[5] : Voir Philippe Corcuff, Lilian Mahtieu et Willy Pelletier, « Quand trois dirigeants du NPA nous roulent dans la mélenchonade… », Mediapart, 26 mars 2012.

[6] : Voir Philippe Poutou, « Du mépris social à la dignité populaire : un syndicaliste en politique », édition « Petite Encyclopédie Critique », Mediapart, 9 mars 2012.

[7] : Pour une esquisse de sociologie politique de l’extrême-droite en France, inspirée de l’approche en termes de « luttes des classements sociaux » initiée par Pierre Bourdieu, à travers la compétition symbolique dans l’espace politique entre un « clivage national-racial » et un « clivage de la justice sociale », voir P. Corcuff, « Clivage national-racial contre question sociale. Un cadre d’analyse socio-politique pour interpréter les progrès de l’extrême-droite en France », revue ContreTemps (1ère série , éditions Textuel), n°8, septembre 2003 ; voir sur internet le n°8 en archive.

[8] Sur la critique du républicard, du laïcard et du cocardier au cours de la campagne présidentielle, voir P. Corcuff, « Nous sommes tous des juifs musulmans laïcs ! », Liberation.fr, 26 mars 2012.

[9] : Voir P. Corcuff, « Du dégoût vis-à-vis du sarkozysme et des réponses politiques », Mediapart, 17 décembre 2009.

[10] P. Corcuff, « Le NPA n'est pas encore né! Quelques pistes sur la situation difficile (mais pas désespérée) du NPA après la Conférence nationale de juin 2011 », site Europe Solidaire Sans Frontières, 14 juillet 2011.

 

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Tous les commentaires

J'ai été très attiré par le titre de ce billet et je suis très déçue. D'une part parcequ'il faut relire chaque phrase 3 fois pour comprendre et au final se demander si on a bien compri.

D'autre part parceque les divisions à gauche sont plus désespérantes que celles de droite.

Une impasse voulue ou non, je me demande.

Témoignage désolant, je le reconnais...