Notre-Dame: rire ou pleurer?

Aujourd’hui je voulais vous parler du Téléthon. Oui je sais, ça n’est pas la saison me rétorquerez-vous. Et vous avez raison. Je ne veux pas vous parler de celui qui revient, tel un marronnier glauque dans les médias, tous les ans, mais de l’autre, indécent, qui a démarré il y a quelques jours, lors d’un barbecue géant sur l’Ile de la Cité. Le premier ne m’a jamais été sympathique. Je sais que je vais me faire plein d’amis, mais j’ai l’habitude. Ce rappel forcé à la générosité populaire, orchestré à grands coups de campagnes médiatiques mariant culpabilité, sensiblerie et voyeurisme, me laisse à chaque fois comme un goût amer de “foutage” de gueule en travers de la bouche. Une manière de botter en touche pour les bouffons qui nous gouvernent et de se défausser sur la bourse du citoyen lambda, alors que nos impôts, qui devraient précisément servir à ce type de recherches, alimentent d’autres programmes et objectifs beaucoup moins nobles et vertueux.

Le second, initié ce lundi 15 avril, me fait carrément gerber. La flèche de Notre-Dame, rapportée au dix-neuvième siècle par Viollet-le Duc sur l’ouvrage originel, ne s’était même pas encore effondrée, ravagée par les flammes, qu’une kyrielle de milliardaires entamait leurs enchères nauséabondes en se poussant du chéquier à grands coups de millions. C’est le preux Pinault qui ouvrait le bal, avec ses 100 millions d’euros, tandis que son rival de toujours, le noble Bernard Arnault, habitué aux tapis feutrés des casinos, doublait rapidement la mise. Puis ce fut le tour de tous les chevaliers de la finance et du BTP, les Bouygues, BNP Paribas, Axa, Française des Jeux, Société Générale, jusqu’à Marc Ladreit de Lacharrière, récemment condamné pour abus de bien sociaux dans l’une des affaires Fillon, qui mit rapidement la main à la sébile en se fendant d’un pourboire de 10 millions d’euros. Une manière pour ce dernier, et tous ses coreligionnaires, englués dans des affaires d’évasion fiscales, de s’offrir une cape de virginité ? Oui je sais, j’ai mauvais esprit. J’attends donc avec impatience l’aumône de Carlos Gohn.

En quelques heures, les promesses de dons frisèrent le milliard d’euros alors que l’Etat avait eu beaucoup de mal à rassembler les quelques 30 millions d’euros nécessaires à la campagne de rénovation qui était en cours. Cherchez l’erreur. Une catastrophe prévue de longue date, de nombreux experts ayant depuis longtemps tiré la sonnette d’alarme face à l’état de délabrement des églises parisiennes et, plus généralement, de bon nombre de monuments constitutifs de notre patrimoine historique hexagonal. Mais c’est vrai. Il y avait d’autres urgences. La rénovation de la salle de réception de l’Elysée et la vaisselle de Madame Macron… Pour me faire encore un peu plus d’amis j’avoue que, ma première pensée, en visionnant les images fut de me dire : « Tiens, ça va couper la parole à notre altesse bien aimée, phare de notre patrie, qui devait intervenir le soir même afin de nous livrer, si tant est que nous puissions comprendre les méandres de son esprit supérieur, ses conclusions à l’issue du grand débat ». Les jours suivant je fus passablement étonné du battage médiatique, jusqu’à France Culture qui consacra une matinale entière à ce triste événement. Triste ? C’est à voir. Pour me faire quelques amis supplémentaires j’avoue y avoir vu un beau symbole. Notre-Dame, dévastée par la fureur des révolutionnaires de 1789, était cette fois victime d’un embrasement spontané à la hauteur de la fureur ininterrompue qui secoue le pays depuis 22 semaines. Les seuls que je saluerai avec respect sont les pompiers, ces soldats du feu encensés par ces mêmes faux culs qui, à grands coups de coupes budgétaires rendent leur travail quotidien toujours plus pénible et plus dangereux.

Et puis quoi, ce ne sont que des pierres! Alors que nos impôts financent d’autres destructions massives, quelque part au Yemen, où l’efficacité et la précision des armes « made in France » ont contribué à rayer de la carte une trentaine de sites antiques, dont la forteresse d’Al-Qahira, le barrage de Marib, ancienne capitale de la légendaire reine de Saba, ou encore le temple de Nakrah, dans la ville antique de Baraqish, érigée au VIIéme siècle avant Jean-Christophe. Sans compter les milliers de morts… Et puis quoi, ce n’est au final qu’une flèche qui, à l’époque avait même suscité la polémique, les détracteurs du projet reprochant à l’architecte de trahir le travail de ses prédécesseurs en imposant son propre style. Gageons qu’Emmanuel Macron saura laisser son empreinte architecturale en s’appropriant les propos de Viollet-le-Duc pour qui restaurer un édifice, « ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est l’établir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné »… Une flèche de verre, d’acier ou de béton avec, peut être un beau parking, en concession, dans ses entrailles…

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