La demande de réfection de l'hymen

La demande de refection de l'hymen

Philippe Faucher ¹

¹ Gynécologue-obstétricien, Praticien Hospitalier Chirurgie Gynécologique et Orthogénie Hôpital Trousseau (Paris)

 

J’ai écris cet article en 2005 alors que je défendais dans un congrès médical face au Professeur Israël Nisand, les arguments en faveur de la pratique de la réfection hyménale. A l’époque je recevais des femmes pour cette demande et je pratiquais ’intervention dans un hôpital du nord de Paris. Voici ce que j’écrivais

 

Pour entrer dans le vif du sujet je vais exposer t rapidement puis commenter deux histoires de femmes qui sont venues me demander une réfection de leur hymen.

  "La première femme est âgée de 17 ans ; elle entre dans mon bureau accompagnée de sa mère et de ses deux sœurs ; un mariage est prévu en Turquie dans quelques mois ; elle est kurde. Elle me raconte avoir été violée en France par son cousin il y a un an ; elle n’est plus vierge ce qui est une catastrophe pour elle en raison de ce futur mariage où la virginité est obligatoire. Elle me supplie ainsi que sa mère et ses sœurs de « réparer » son hymen. Si je refuse, je sais qu’elle risque la répudiation, le rejet de son village , des violences voire pire encore"

Ce cas illustre celui de la femme victime : mariage forcé, virginité imposée,violences physiques…Une victime de la violence des hommes envers les femmes. Nous devons lutter contre cela… mais qui peut lutter et comment ? N’est ce pas d’abord aux femmes elles-mêmes de mener ce combat comme elles le font depuis toujours ? N’est ce pas  le rôle d’associations et de partis politiques où des hommes sont aussi présents ?Il faut en effet se battre pour l’accès des femmes à l’éducation et au travail,pour le droit de vote, pour le droit à la contraception et à l’avortement, pour la séparation entre la religion et l’état…A coté de cette immense bataille menée sur plusieurs fronts pour s’attaquer aux racines du mal, que dire du gynécologue qui refusera une demande de réparation de l’hymen  en pensant qu’il  participera ainsi à l’émancipation des femmes ? Est-ce vraiment là son rôle ? Est-ce vraiment là ce que les femmes lui demandent ? Refuser une réfection de l’hymen à une femme victime venant dans une situation de détresse chercher de l’aide  est à mon avis une forme de non assistance à personne en danger.Une lettre parue dans le Lancet en 1996 (1)indique que les réparations de l’hymen faîtes illégalement en Egypte auraient permis de diminuer de 80% le nombre de meurtres de femmes accusées d’avoir « déshonoré leur famille »…De plus, en faisant cette réparation, on ne condamne pas une femme à la soumission éternelle. On l’aide à survivre dans une société fondamentalement violente envers les femmes et tout n'est pas obligatoirement perdu pour elle. A 17 ans c'est difficile voire impossible d'avoir le courage et la possibilité matérielle de lutter contre  la domination patriarcale même s’il existe des associations d’aide, trop peu nombreuses et pas toujours sollicitées. Mais plus tard …Qui peut affirmer que cette femme ne s’affranchira pas de  la domination masculine! Le parcours de nombreuses femmes est à cet égard exceptionnel ; un exemple parmi d’autres : la somalienne Ayaan Hirsi Ali, excisée à l’âge de 5ans , ayant fui son pays après un mariage forcé et actuellement député néerlandaise du parti libéral, co auteur avec Théo Van Gogh du court métrage « Submission "Si les choses peuvent changer c’est grâce au combat de ces femmes ; ces femmes qui seraient peut être venues un jour dans notre cabinet pour nous demander de l’aide ; alors ne jouons pas au Don Quichotte, aidons les !

 

"Le second cas est celui d’une femme de 30 ans d’origine marocaine ; elle vient consulter seule ; c’est une jolie femme,élégante, coiffée et maquillée qui formule sa demande avec gène. Elle vient de vivre sa première histoire d’amour et ses premières relations sexuelles avec un homme dont elle pensait devenir la femme. Malheureusement cet homme lui a appris il y a quelques mois qu’il venait d’épouser une autre femme. Depuis elle ne dort plus, a maigri  de 10 kilos, pleure et déprime. Elle ne souhaite qu’une chose : effacer cette relation de sa mémoire et de son corps ; elle veut retrouver son état antérieur,retrouver sa virginité ; elle est persuadée que le bénéfice psychologique de cet acte chirurgical sera immense et l’aidera à aller mieux"

Cette femme n’est pas une victime ; c’est une femme soumise. Elle se soumet  à la valeur de la virginité, valeur  produite par une société machiste.C’est une soumission volontaire dans le sens où elle n’est pas imposée par une contrainte immédiatement identifiable mais c’est aussi une soumission déterminée par la culture dans laquelle elle a baigné depuis son enfance. Faut il pour autant lui jeter la pierre car elle n’a pas pu ou voulu  s’émanciper des règles culturelles et éducatives qui l’ont façonnée ?Ne sommes nous pas tous plus ou moins prisonniers de certains schémas psycho-culturels ? Cette femme demande à la chirurgie plastique de modifier son corps afin qu’elle se retrouve conforme à ce que les hommes attendent d’elle pour qu’elle soit « aimable ».Dans l’idée de  cette femme, il s’agit d’être vierge mais il pourrait aussi s’agir d’avoir de gros seins ou de paraître dix ans de moins.Toutes ces femmes liftées et siliconées ne sont elles pas elles aussi soumises aux canons de beauté édictés par une société machiste ? Les hommes transforment ils autant leur corps pour plaire aux femmes ? La tyrannie de penser qu’il faut gommer ses rides et gonfler ses seins pour plaire aux hommes me semble tout aussi aliénante que celle de penser qu’il faut être vierge. Alors pourquoi dans un cas autoriser la chirurgie plastique, parfois sans limites et avec une démesure hallucinante, et dans l’autre cas la refuser ? Il faut traiter toutes les femmes  à la même enseigne dans la mesure où la demande de chirurgie plastique est motivée par une souffrance psychologique qu’un geste réparateur peut permettre d’apaiser. Sinon le risque est grand  de stigmatiser  un groupe particulier, les musulmanes, qui représentent la majorité des demandes de réparation de l’hymen en France ? Or l’importance donnée à la virginité n’est pas un phénomène marginal propre aux sociétés musulmanes : elle existe de l’Afrique jusqu’au Japon avec des relais en Italie du sud et aux USA. La famille royale d’Angleterre a insisté publiquement sur la virginité de lady Diana avant son mariage avec le prince Charles. Elle existe  depuis l’antiquité : Hyménée ,fils d Aphrodite est le dieu du mariage et n’oublions pas la Vierge Marie… Le retour de la valeur virginale est une tendance nette dans la société américaine encouragée par des principes religieux , idéologiques ( l’abstinence sexuelle prônée comme contraception aux adolescentes ), et sanitaires (peur du sida et des MST). Aux Etats-Unis  on ne compte plus les « born again virgins », catholiques, qui ont fait appel à la reconstruction de l’hymen,déboursant environ 3000 dollars pour cet acte…

La réfection d’hymen fait partie des actes médicaux dit « de convenance ». Effectivement la notion de soin n’est plus indispensable à la relation entre un médecin et son patient depuis l’avènement de la contraception, premier acte médical de convenance. La légalisation de l’interruption volontaire de grossesse est ensuite une étape symbolique forte pour reconnaître que le simple fait de demander une prestation médicale  permet de  l’obtenir. La ligature de trompes vient  d’obtenir une reconnaissance légale en 2001,n’est plus assimilée à une mutilation mais reste soumise à l’approbation du chirurgien. Le débat fait rage aujourd’hui autour de la demande de césarienne de convenance…L’attitude des médecins face à ces demandes  semble renvoyer à ce que Friedson  appelle l’intérêt personnel du médecin qui perçoit les besoins du malade selon ses propres catégories de  pensée. Attaché à son autonomie professionnelle, il entend définir lui-même le contenu et les formes du service en fonction des exigences de sa vie quotidienne et en accord avec le contexte culturel qui est le sien. . Ce pouvoir du praticien, d’orientation et de prise en charge éventuelle, se traduit par la possibilité qu’il conserve de juger de la « légitimité », selon ses propres critères, de la demande de la femme qu’il reçoit(3). »Selon la sociologue Nathalie Bajos, le patient, en revanche, perçoit ses symptômes en fonction des exigences de sa vie quotidienne et en accord avec le contexte culturel qui est le sien. Il voudrait que le médecin accepte sa propre définition de son problème. (4).Les médecins doivent continuer d’user de ce pouvoir de décision car il ne s’agit pas de tout accepter et de devenir  simples « prestataires de service »mais il faut savoir s’en servir avec conscience car l’abus de ce pouvoir est malheureusement une réalité indéniable en Gynécologie Obstétrique. C’est parfaitement connu dans le cadre de l’interruption volontaire de grossesse indépendamment de l’application de la clause de conscience et cela vient d’être mis en évidence de façon plus subtile dans le cadre de la contraception (4). Je pense que  le refus systématique de pratiquer une réparation de l’hymen est également une forme d’ abus de ce  pouvoir médical.La régulation de ces demandes  devrait entrer dans le cadre  de ce  « gouvernement contemporain des corps » dont le mécanisme a été analysé par la politologue Dominique Memmi. « Il y a une mise en veilleuse de l’autorité politique, étatique et juridique et le gouvernement des corps se fait par autocontrôles. Autocontrôle du patient d’abord  qui semble devoir se faire par l’intermédiaire de l’exhibition au cours d’un dialogue de motivations acceptables et d’un   récit autobiographique plus ou moins riche dont la légitimité devra être examinée. Autocontrôle du médecin  ensuite qui idéalement ne saurait imposer abruptement sa décision, qui doit lui aussi parler informer, expliquer,symboliser ce qu’il considère comme devant être fait de ce corps et de ce sujet qui lui sont amenés là. Le médecin doit remplir son rôle  d’expert et de confident par un sens du dialogue en même temps que des responsabilités collectives, un  crédit accordé à l’autocontrôle des sujets, un autocontrôle de sa volonté de puissance, une capacité à vulgariser sa science et surtout, surtout un amour immodéré du consensus…(5). »N’oublions pas  cette analyse de Dominique Memmi lorsqu’une femme  vient nous demander une réparation de l’hymen : pas de refus brutal ni de condamnation, pas de démonstration de puissance, pas de discours démagogique sur l’émancipation féminine mais de l’écoute, du dialogue et beaucoup de pragmatisme !

Bibliographie

(1)Kandela PCAIRO Egypt's trade in hymen repair .Lancet. 1996 Jun 8;347(9015):1615.

(2)Friedson E. La profession médicale. Paris : Payot, 1984.

(3)Bajos N, Moreau C, Ferrand M, Bouyer J.Filières d’accès à l’interruption volontaire degrossesse en France : approches qualitative et quantitative  RevEpidemiol Sante Publique. 2003 Dec;51(6):631-47

(4) Bajos N, Leridon H, Goulard H, Oustry P, Job-Spira N; COCON Group.Contraception: from accessibility to efficiency.HumReprod. 2003 May;18(5):994-9.

(5)  Memmi D. Faire vivre et laisser mourir.Editions la découverte

Aujourd’hui en 2014 je travaille toujours à l’hôpital public mais je ne pratique plus cette intervention. Cela ne m’empêche pas bien sûr de recevoir des femmes ayant cette demande, d’écouter, de comprendre, de parler,d’expliquer… Je ne condamne toujours pas la demande de réfection hyménale ;bien au contraire j’aide les femmes à ne pas se sentir coupables ni honteuses car la légitimité de cette demande leur appartient et à elles seules. En revanche je considère aujourd’hui que cet acte ne doit pas être pratiqué dans un hôpital public ni pris en charge par l’Assurance Maladie (et donc par la société). J’étais déjà mal à l’aise avec ce point quand je réalisais l’intervention et un événement a achevé de semer le trouble dans mon esprit. Le 1eravril 2008, le tribunal de grande instance  de Lille  a annulé un mariage pour « erreur sur les qualités essentielles du conjoint » en vertu de l'article180 alinéa 2 du code civil. Selon ce tribunal, la femme n'était pas vierge alors qu'elle savait que cette condition avait un caractère déterminant dans la motivation et le consentement de l'homme qu'elle épousait. Comme beaucoup, cette décision d’un tribunal de la République m’a profondément choqué et très vite je me suis senti  complice de cette décision en « légitimant » moi aussi dans le service public  le « caractère essentiel » de la virginité d’une femme. Ce sentiment de complicité ne me quitte plus depuis cette date et c’est la raison pour laquelle j’ai arrêté de pratiquer des réfections hyménales. Je dirige ces femmes dans le secteur privé, tout comme celles qui se plaignent de la taille de leurs seins ou de leurs petites lèvres. Je n’ai qu’un regret, que l’argent  ( tarif de l'intervention d'environ 1600 euros) sélectionne celles qui verront leur demande exaucée…

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