ALERTE OU DÉLATION ?

Tout délateur n'est pas un lanceur d'alerte, tout scoop accusateur n'est pas la manifestation d'une vérité d'intérêt public ! Le journalisme d'investigation et les lanceurs d'alerte font un travail d'intérêt général. Pour les défendre et les protéger, refusons de légitimer sous leur appellation les excités du scoop accusateur qui prennent l'espace médiatique pour le pilori des temps modernes.

ALERTE OU DÉLATION ?

Démagogie et dénonciation infondée prospèrent dans un pays qui se sait malade, impuissant à trouver la voie d'une démocratie effective, et où pauvreté et chômage ne font que croître. Elles s'exacerbent avec le ressentiment provoqué par les inégalités, les injustices et les scandales, amplifiées par la course au scoop et au buzz sur des réseaux interconnectés où se soulagent toutes les peurs et tous les narcissismes, et qui charrient pêle-mêle vérités, mensonges et manipulations.

C'est sur la consubstantialité des exigences de vérité et de démocratie que se fonde la déontologie de la presse d'information au service du bien public et dans le respect des personnes : on ne sert l'intérêt général qu'en publiant la vérité ; on ne doit accuser une personne que si sa faute est avérée.

Un cas récent peut servir d'amorce à une réflexion urgente sur cette solidarité entre devoir de vérité et valeurs démocratiques.

Comme en écho à l'affaire Cahuzac (qu'il avait «manquée»)Le Canard Enchaîné (http://www.lecanardenchaine.fr/ ) titrait à la une le 9 mars 2016 : « Unedic : le directeur fraudeur qui traquait les fraudeurs », et accusait nommément, en page 3, Pierre Lachaize, Directeur des Services Informatiques (DSI) de l'Unedic en 2012-2013, d'avoir cumulé pendant près d'un an son salaire avec des allocations chômage. Un « scandale énorme » repris le jour même par une dizaine de publications en ligne, dénonciation amplifiée les jours suivants, et assortie d'une avalanche de commentaires vengeurs de lecteurs scandalisés.

Si les informations publiées par Le Canard Enchaîné avaient été professionnellement et déontologiquement vérifiées, il n'y aurait rien là que de normal : quand des journalistes sont informés d'un scandale avéré, leur devoir est de le publier. Le problème est que ce travail ne semble pas avoir été fait, et que la révélation d'un « scandale énorme » pourrait bien n'être qu'une imputation diffamatoire. C'est en tout cas le motif de la plainte déposée par Pierre Lachaize, sur laquelle la justice aura à se prononcer. Jugement en septembre.

Le 23 mars, c'est dans la discrète et anodine rubrique « On écrit au Canard » - et non, comme il l'aurait dû, en haut de la même page 3 et sous le titre officiel « Droit de réponse » - que le périodique a publié une lettre de Pierre Lachaize... assortie d'un changement de chef d'accusation pour solde de tout compte ! (« Il n'y a rien à ajouter », conclut péremptoirement Le Canard). Ce service minimal, agrémenté (si l'on peut dire) du coup de pied de l'âne, ressemble plus à la précaution de qui n'est pas sûr de son fait qu'à la tentative de réparation de qui se repent d'avoir dénoncé à la légère.

La meute une fois lâchée dans la foulée du Canard (il suffit de taper « Pierre Lachaize Unedic » sur un moteur de recherche pour en trouver plusieurs pages édifiantes), on y trouve des quotidiens et des hebdomadaires nationaux, des périodiques d'économie ou d'informatique, des journaux gratuits, des médias audio-visuels (Télé Matin, par exemple, s'en délectait dans sa revue de presse du 9 mars) et bien sûr la foule vindicative des commentateurs impatients de remettre la guillotine en place publique.

Médiapart https://www.mediapart.fr/ ne s'est pas associé à ce déchaînement médiatique, et cette exception est toute à son honneur. Il faut croire que la culture du journalisme d'investigation est quelque peu différente de la culture du pilori, si violente contre les personnes et si accommodante sur les principes et avec le système.

Parmi les accusateurs publics trop pressés, beaucoup n'ont pas pris la peine de vérifier ni de corriger quoi que ce soit, mais quelques uns ont essayé (plus ou moins loyalement selon les cas) de faire amende honorable en publiant une réponse de l'ancien DSI de l'Unedic et/ou en interrogeant l'Unedic elle-même. De cette démarche qui aurait dû intervenir avant toute publication et non après, il ressort ceci :

Les explications de Pierre Lachaize (@Plachaize),

« En tant que DSI de l'Unédic, je devais traduire la réglementation de l'assurance chômage en prescriptions pour l’informatique de Pôle Emploi. Je menais aussi des réflexions pour simplifier la mise en œuvre de la réglementation et pour apporter aux chercheurs d'emplois une information aussi précise et compréhensible que possible. Dans le cadre de cette mission j'ai été amené, fin octobre, à utiliser mon propre compte Pôle Emploi pour réaliser un test opérationnel visant à vérifier les informations transmises aux chercheurs d'emploi en cas de cumul salaire/chômage. J’avais d’ailleurs informé mes collaborateurs de cette initiative.

J'ai donc été indemnisé le 8 novembre de 4982,50€ que j'ai immédiatement remboursés le 14 novembre auprès de mon agence Pôle Emploi.

L’année de «cumul salaires/indemnisations» que vous m'attribuez ne correspond, en fait, qu'à quelques jours d'indemnisation, du 8 au 14 novembre 2013, dans le cadre d'une opération de test. Les informations du Canard Enchaîné sont absolument infondées»,

ont été confirmées par l'Unedic : « une version confirmée par l'Unedic », a écrit RTL Emploi dans « Ni chasseur , ni fraudeur à l'Unedic ? », par Eléanor Douet, avec AFP, publié le 09/03/2016, mis à jour le 24/03/2016. - Ou encore : « Il n'y a pas eu de fraude, confirme l'Unédic à francetv info » (francetvinfo / Accueil / ActualitésEco / ConsoEmploi / Chômage / Contrôle des chômeurs  http://www.francetvinfo.fr/economie/emploi/chomage/controle-des-chomeurs/le-chasseur-de-faux-chomeurs-fraudait-l-assurance-chomage_1353205.html )

Qu'il n'y ait pas de malentendu : j'estime, en tant que citoyen, que le travail d'investigation et de publication - que seuls peuvent faire correctement des journalistes qualifiés, honnêtes et libres - est une condition sine qua non de la démocratie, et j'ai mainte fois pétitionné contre toutes les tentatives faites pour restreindre ce droit fondamental, pour faire effraction dans la protection de leurs sources et pour museler les lanceurs d'alerte sous des prétextes fallacieux. Mais tout délateur n'est pas un lanceur d'alerte, et tout scoop accusateur n'est pas la manifestation d'une vérité d'intérêt public.

Les accommodements avec la vérité et avec la déontologie ne sont pas d'inévitables effets secondaires ou dégâts collatéraux de la liberté de la presse : ce sont des dérives gravissimes qui la discréditent et qui ne font que donner du grain à moudre au complotisme et au poujadisme sur le thème inusable du « tous pourris », tout en favorisant le fatalisme du corps civique.

On attend d'un procureur qu'il instruise à charge et à décharge. On est en droit de demander aux médias de s'appliquer la même exigence, et on ne devrait jamais avoir à la leur rappeler, dans l'intérêt même de leur liberté et de la nôtre.

Et puis il y a les implications personnelles. Aucun individu, à moins de disposer lui-même d'un empire de presse, n'est de taille à se défendre contre un hallali médiatique.

Si la personne mise en cause l'est injustement, les dommages sont immenses, incalculables, et pour une part irrémédiables. Ce qui a été publié peut bien être « dépublié » : cela a été lu, republié et amplifié. On peut bien se raviser et publier un correctif ou un droit de réponse : rien ne garantit que ceux qui ont lu et relayé l'accusation liront et relaieront le correctif ou le droit de réponse.

Et encore faudrait-il que le « correctif » n'aggrave pas le mal par une rhétorique perverse et une mise en scène pleine d'insinuations.

Du côté de la rhétorique malhonnête : la précaution du point d'interrogation et du « selon » (selon tel confrère…) ; le parapluie du conditionnel ; la fausse perplexité : « Difficile de démêler le vrai du faux » (c'est pourtant votre métier, non ?) ; le sous-entendu insistant - et conclusif, pour ne pas se dédire : « Reste que... », ou « Il n'y a rien à ajouter. » 

Et pour la mise en scène tendancieuse : en marge ou en bas de page, sous l'invite alléchante «Lire aussi » ou « La rédaction vous recommande », l'accompagnement d'une insinuante « contextualisation » par le voisinage d'une liste de turpitudes (bien réelles, celles-là) épinglées dans de précédentes éditions.

A cet égard telle « mise à jour » en ligne deux semaines après le début de la campagne par un suiveur du Canard est un chef d'oeuvre de duplicité (cf. la page de RTL Emploi en ligne mentionnée ci-dessus).

La structure même et le fonctionnement des réseaux d'information modernes font que rien n'est effaçable. Cela devrait favoriser la recherche de la vérité (pour peu qu'on s'en soucieet qu'on s'en donne la peine). Mais c'est un impérieux devoir pour chacun de veiller à ce que cette rémanence ne fasse pas le jeu de la diffamation, du populisme, et finalement de l'impuissance politique et de la démoralisation.

Alors VIVE LE JOURNALISME D'INVESTIGATION, RECONNAISSANCE AUX (VRAIS) LANCEURS D'ALERTE, mais DIEU NOUS GARDE (OU LE DIABLE) DE L'ACCUSATEUR PUBLIC !

  

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