Ressources (in)humaines

Dans un secteur où la précarité est devenue la norme, Simon, Julie, Malika* et les autres pensaient avoir trouvé la perle rare chez Africa 24: un CDD, avec la promesse qu'il se transformerait en CDI. Mais du rêve à la réalité, le retour est brutal.


Tous les prénoms cités dans l'article ont été modifiés

Cet article a été initialement publié sur le site de la revue Parole(s)

 

C'est sûr que la photo était belle. Terminés les stages aux journées rallongées, payés au lance-pierre - quand ils sont payés. Terminées l'incertitude et l'angoisse des piges, qui fluctuent plus vite qu'une action en bourse. Terminées les innombrables candidatures dont le taux de réponse est proche du néant.

Place à un contrat, un beau CDD, qui se transformera vite en CDI, c'est promis. Simon, 24 ans, journaliste diplômé depuis un an, n'a pas hésité une seconde. « Je n'ai même pas discuté les conditions, confie-t-il, j'ai juste demandé où il fallait signer... » Julie, 22 ans, passée par une fac de lettres, n'a pas tergiversé non plus. « J'ai débarqué là en stage, et j'ai rapidement été poussée à l'antenne. Faire du plateau, alors que je n'avais aucune expérience, c'était une belle opportunité. »

 Ce Graal, c'est Africa 24, première chaîne d'information du continent africain, dont le siège est basé en banlieue parisienne, qui le leur a offert.

 Contrats précaires

 Mais les nouveaux venus déchantent vite. « J'ai très vite eu l'impression d'être considérée comme une machine, témoigne Malika, journaliste reporter d'images en contrat depuis 6 mois. Comme ils font des JT en continu, on nous demandait d'écrire, de monter et de commenter 5 ou 6 sujets par jour, sans compter les tournages. Les chefs parlaient de "produire" des sujets, ça m'a frappé. » Même constat pour Simon : « On avait jamais vraiment le temps de creuser, d'aller chercher plus loin que la dépêche, ou même de travailler la qualité de notre montage et de notre écriture. On dégueulait des sujets à longueur de journée. » Même Julie, qui présente les JT, doit également contribuer à la construction des sujets. « Ça fait des journées bien remplies, et beaucoup d'heures supplémentaires qui n'existent pas sur notre fiche de paie », déplore-t-elle.

Les semaines passent, et les journalistes défilent. « Les anciens partaient parce que les CDI promis n'arrivaient jamais, se souvient Simon, et les nouveaux, découvrant ce fonctionnement, cherchaient la moindre opportunité pour s'échapper. »

À ce désenchantement professionnel s'ajoute un autre élément. Contractuel, cette fois. En y regardant de plus près, ce fameux CDD est en réalité un CDDU, c'est-à-dire un CDD d'usage. Un contrat peu connu, qui se révèle plus précaire, encore. Car, contrairement au CDD classique dont le renouvellement est limité, il peut être reconduit indéfiniment, sans carence, et sans indemnité de précarité. Une aubaine pour la chaîne, qui fait des économies d'échelle, et peut à tout moment se débarrasser de ses journalistes. « Quand j'ai signé, je n'avais pas noté la différence, explique Malika. On m'avait parlé d'un CDD, sans préciser, et je ne savais pas qu'il en existait plusieurs sortes. » Un contrat précaire. Jusque-là rien d'alarmant, dans un secteur qui n'a pas attendu le contexte économique actuel pour plonger ses travailleurs dans une situation pour le moins inconfortable...

 De l'abus du CDDU

 Seulement voilà, l'utilisation de ce contrat est très règlementée. Il ne peut pas avoir cours dans n'importe quelle entreprise, et pour n'importe quel poste, comme nous l'explique Sophie, une chargée de production - qui ne bosse pas pour Africa 24 - qui a régulièrement recours au CDDU : « C'est un contrat destiné à couvrir des emplois temporaires, notamment dans le milieu du spectacle. Un technicien qui vient bosser sur un tournage, un casteur qui doit trouver un ou deux profils, un consultant spécialisé qui reste le temps d'un événement particulier... On ne va évidemment pas leur faire signer un CDI. Mais tous les secteurs n'ont pas le droit de l'utiliser. »

Pour l'Inspection du travail, « l’audiovisuel fait partie des secteurs d’activité autorisés à recourir au CDD d’usage ». Pour autant, elle précise que « le seul fait qu'un secteur d'activité figure dans la liste fixée par le décret ne suffit pas à justifier, pour tous les emplois de ce secteur, le recours à un contrat à durée déterminée d'usage. » L'autre condition ? « L'existence d'éléments concrets établissant le caractère par nature temporaire de l'emploi. » Or, les journalistes d'Africa 24 contribuent au fonctionnement normal de la chaîne, et leur travail n'a rien de temporaire. « C'est une chaîne d'information en continu et nous fabriquons tous les JT, s'insurge Simon. Notre activité n'a rien de temporaire, nous sommes le coeur de cette chaîne, son moteur ! Si tu enlèves les JT, il reste quoi ? Rien ! »

 Un flirt avec la ligne rouge

 Africa 24 ne remplirait donc pas les critères définis dans le code du travail et ne pourrait pas faire travailler ses journalistes en CDD d'usage. Le contrat comporte bien pourtant un paragraphe évoquant un surcroît d'activité exceptionnel, le temps de la mise en place de la nouvelle grille des programmes. Mais cette nouvelle grille « ne voit jamais le jour », selon Julie. « Ils jouent sur les mots, mais ces changements n'existent pas. Ce ne sont que de faux prétextes. »

Sollicitée, Africa 24 a d'abord accepté de répondre à une interview, avant de couper tout contact suite au dévoilement des questions...

Pour les syndicats de journalistes, en tous cas, la ligne rouge est bien franchie. « On voit bien dans ce cas qu'il s'agit d'une utilisation abusive de ce contrat extrêmement précaire. Avec des journalistes qui contribuent aux JT d'une chaîne d'information en continu, c'est-à-dire à son activité principale, on est hors du cadre d'utilisation d'un contrat à durée déterminée d'usage. »

Une situation que déplorent les responsables syndicaux, qui incitent ces jeunes journalistes à « se tourner vers leurs représentants en entreprise, pour dénoncer ces abus ».

Mais là encore, problème : pas de délégué syndical à Africa 24. « On a demandé à mettre en place une élection, puisque c'est obligatoire dans les entreprises comptant plus de 11 salariés, explique Malika. Mais on nous a répondu qu'une élection avait déjà été organisée un an plus tôt, et que personne n'avait voulu se présenter. »

Une carence de candidat qui fait sourire les plus anciens. « Il y avait bien eu quelques volontaires pour se présenter à l'élection, raconte l'un d'eux. Mais on leur a rapidement fait comprendre que dans l'optique de leur renouvellement de contrat, ce serait mieux qu'ils retirent leur candidature... Ce qu'ils ont fait. » Pas de candidat, donc, lors de cette élection du premier trimestre 2011. Un an et demi plus tard, la direction n'a pas jugé pertinent d'en organiser une autre.

 "Tu n'as qu'à faire caissière..."

 Une pilule - ou plutôt une plaquette entière de pilules - que ces journalistes ont de plus en plus de mal à avaler. Une déconsidération totale, un quasi-dégoût pour leur propre travail, et une impression d'impuissance dans un rapport de force faussé par un marché du travail largement favorable aux employeurs. Dans un baroud d'honneur, Aissatou, qui arrive au terme de son quatrième contrat, dont un stage, a tenté de négocier une légère augmentation de salaire. « Je me suis dit qu'après plus d'un an de bons et loyaux services, à trimer 10 heures par jour pour 1 200 €, ce serait une petite reconnaissance. Je demandais juste un petit quelque chose, symboliquement. » Refus de la chaîne. « Ma voisine de 18 ans, sans diplôme, qui bosse à l'épicerie du quartier, gagne plus que moi », s'étonne Aissatou. La réponse de la DRH sonnera comme un clap de fin : « Eh bien, tu n'as qu'à faire caissière. » Coupez.

Guillaume Aucupet

Cet article a été initialement publié sur le site de la revue Parole(s)

 

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