Une gauche portugaise unie et qui gagne

Dans le paysage désolé de la gauche européenne, la gauche portugaise relève la tête. Le PS, au pouvoir depuis deux ans, vient de remporter largement l’élection municipale. Le PCP perd quelques villes mais tient son rang. Le Bloco de Esquerda, dirigé par Catarina Martins, une jeune et dynamique porte-parole nationale, est en hausse et engrange des succès prometteurs.

La gauche française traverse une crise stratégique et idéologique rarement éprouvée par le passé. Lors des dernières élections présidentielles et législatives, elle a atteint un plancher historique en termes de voix et de sièges. Il est regrettable, dans ces circonstances, que cette gauche française s’entête dans des voies aussi infructueuses que le néolibéralisme pour le Parti socialiste ou le populisme pour la France insoumise.

L’un a tourné le dos à la représentation des intérêts des travailleur.se.s. Il est donc devenu un parti “inutile” à son camp. À moins d’un changement rapide de cap, il est voué à disparaître à court terme. L’autre, en appelant à fédérer un mythique “peuple” a abandonné le combat de classe contre le capitalisme. Sa stratégie semble davantage motivée par le souci de se placer dans une position hégémonique à gauche que de battre la droite et l’extrême-droite. Ces deux stratégies sont vouées à l’échec.

Et pourtant dans le paysage désolé de la gauche européenne, la gauche portugaise relève la tête. Pour la première fois depuis la Révolution des œillets en 1974, le Parti socialiste, Bloco de Esquerda et CDU (qui regroupe le Parti communiste portugais et les Verts) est unie. Ces trois partis ont scellé en 2015 un accord de gouvernement sans participation ministérielle de BE, du PCP et du PVE. Cette entente pose les bases d’une politique anti-austérité engageant l’ensemble de la gauche [1].

Comment expliquer une telle évolution des principaux partis de gauche portugais ? Sous le gouvernement de José Sócrates, le PS a signé un memorandum avec la Troïka comprenant des mesures d’austérité sévères. Le PS a durement payé cette décision en perdant lourdement les élections de 2011. Pour António Costa, il s’agissait d’éviter la “Pasokisation” de son parti (engagée aujourd’hui pour le PS français) : sous son leadership, le PS a donné dans un premier temps un coup de barre (rhétorique) à gauche et a affiché sa volonté de dialoguer avec la gauche radicale.

Le Bloco et le PCP auraient pu arguer que le PS faisait des promesses qu’il ne tiendrait pas. La gauche radicale a décidé au contraire de prendre le PS au mot et a accepté de négocier avec lui. Costa a donc dû répondre à l’offre de la gauche radicale. Les négociations ont été difficiles et parsemées de compromis de part et d’autre. Elles ont cependant abouti à la signature d’un accord comportant 70 mesures dont la tonalité générale va à l’encontre des politiques d’austérité antérieures [2].

Sous la pression du Bloco et du PCP, le PS a abandonné les plans de privatisation exigés par la Commission européenne. Entre autres mesures, l’accord prévoit de restaurer les salaires et les retraites au niveau pré-mémorandum. Le salaire minimum a été augmenté et les travailleurs dont les salaires perçus sont inférieurs au seuil de pauvreté ont reçu un complément financier. L’aide sociale pour les enfants et les personnes âgées a également été revalorisée. Des divergences subsistent quant à la gestion de la dette publique et extérieure. L’accord entre partis n’avait prévu aucun audit de celle-ci.

En résistant à la Commission européenne qui exigeait davantage d’austérité, la gauche portugaise, unie sur l’essentiel au-delà de ses désaccords, a réduit le deficit budgétaire à presque zéro, a fait baisser le chômage et parvient à attirer les investisseurs étrangers. Elle a pu mener des politiques de redistribution modestes, mais réelles.

Dans ces circonstances politiques, le PS, au pouvoir depuis deux ans, vient de largement remporter l’élection municipale, le PCP perd quelques villes traditionnellement communistes (notamment Beja en Alentejo), mais tient son rang. Le Bloco de Esquerda, dirigé par Catarina Martins, une jeune et dynamique porte-parole nationale, est en hausse et engrange des succès prometteurs.

Il est significatif que Francisco Louça, un des dirigeants historiques de Bloco de Esquerda se soit prudemment réjoui de la victoire des gauches portugaises. Louça reconnait honnêtement que cette alliance avec le PS et le PCP, au niveau national et local, n'est certes pas un long fleuve tranquille, qu’il y a des tensions et des désaccords, mais que les choses vont de l'avant. “Et c'est bien ainsi”, conclut-il [3].

Il est également intéressant de noter que Louca pourfend les “populistes” du Parti social démocrate (PSD, droite). Au pays du dictateur Salazar, le populisme fait figure d’épouvantail et rappelle de mauvais souvenirs aux gauches portugaises. Bref, le cas portugais est celui d'un front uni qui avance et construit peu à peu un bloc majoritaire dans le pays. Ce faisant, il fait reculer la droite réactionnaire et néolibérale qui perd du terrain partout.

Certes, les résultats décevants du PCP risquent de tendre les rapports à gauche, mais le parti qui briserait l’unité et permettrait le retour au pouvoir de la droite serait durement sanctionné par les électeur.rice.s. Pendant ce temps-là, la gauche française, de débats sectaires en stratégies douteuses, continue de creuser son trou. Le Portugal ? Elle ne connait pas…

Notes

[1] Philippe Marlière, “Bloco de Esquerda : une stratégie pragmatique et radicale”, Regards, 9 novembre 2015, http://www.regards.fr/des-verites-desagreables-par-philippe-marliere/article/bloco-de-esquerda-une-strategie

[2] Philippe Marlière, “Entretien avec Fernando Rosas : ‘La gauche radicale portugaise est l’une des plus fortes en Europe’ ”, Regards, 24 septembre 2015, http://www.regards.fr/des-verites-desagreables-par-philippe-marliere/article/fernando-rosas-la-gauche-radicale

[3] Francisco Louça, “Portugal : un país un poco más tranquilo tras las elecciones municipales”, Sinpermiso, 2 octobre 2017, http://www.sinpermiso.info/textos/portugal-un-pais-un-poco-mas-tranquilo-tras-las-elecciones-municipales

 

 

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