Philippe Monsel
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Billet de blog 27 août 2021

MÉDECINS, SOIGNANTS, PATIENTS AU CŒUR DE LA LUTTE DE CLASSES

La crise sanitaire mondiale qui s’inscrit dans la durée n’est en réalité que l’une de ces crises que génère le système. Ses tenants qui le maintiennent en survie sont en quelque sorte dans la posture d’un nouvel « ancien régime ». L’avenir des salariés doit s’élaborer dans le creuset de la démocratisation vivante de l’autogestion et en termes de responsabilité souveraine sur les productions.

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MÉDECINS, SOIGNANTS, PATIENTS

AU CŒUR DE LA LUTTE DE CLASSES

« On ne résout pas un problème

avec les modes de pensée qui l’ont engendré »

Albert Einstein

« Phronesis. — Puisque nous ne savons pas tirer les leçons du passé,

tirons au moins celles de l’avenir. » 

François Vaucluse

« Il faut revoir la gouvernance de la Sécurité sociale et des hôpitaux

et donner une place aux professionnels et aux usagers. »

André Grimaldi

Professeur émérite, à la Pitié-Salpêtrière, fondateur du collectif Inter-Hôpitaux

"Les soignants, formidables au quotidien, ne sont jamais écoutés.

Ils ont vraiment besoin d'être reconnus »

Sophie Crozier

Neurologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière

« Pourquoi je vais donner ma démission ?

Parce que je suis amenée à faire des choses non éthiques." »

Agnès Hartemann

Professeure, Chef du service de diabétologie de la Pitié-Salpêtrière 

"Ça fait 30 ans, en fait, que ça va mal à l’hôpital

et c'est vrai que cette crise est révélatrice. »

François Salachas

Neurologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière

Coordinateur et directeur de recherche

Nous défendons le juste soin pour les patients. Celui-ci passe avant tout par des organisations plus cohérentes, plus démocratiques, des moyens suffisants et des conditions de travail dignes : nombre de personnels suffisant aux lits des malades, moyens adaptés aux besoins, gouvernance partagée pour les orientations stratégiques de l'hôpital. C'est ce combat qu'il faut mener pour assurer à tous des soins de qualité et en toute sécurité. Obligeons nos dirigeants et les pouvoirs publics à remplir enfin leurs missions de santé publique, à tirer les leçons de cette crise pour refonder le système de santé. Engageons-nous, tous ensemble, soignants et soignés, personnels hospitaliers et de santé et citoyens, pour sauver notre hôpital public, en soutenant le projet de référendum d'initiative partagée porté par l'association « Notre hôpital c’est vous », soutenu par le CIU et le CIH.

Collectif de médecins et personnels paramédicaux, 6 juillet 2021.

1

IL Y A URGENCE !

C’est donc bien à nous d’agir. C’est une urgence ! La crise sanitaire mondiale qui s’inscrit dans la durée n’est en réalité que l’une de ces crises que génère perpétuellement le système depuis son avènement. Ses tenants qui le maintiennent en survie contre vents et marées sont en quelque sorte dans la posture d’un nouvel « ancien régime ». Ils s’obstinent en vain à s’évaluer eux-mêmes comme indéfiniment légitimes. Cette crise du coronavirus, qui envahit la planète tout entière, est aujourd’hui la plus flagrante parce que directement ressentie par tous les humains-terriens indistinctement menacés. Elle agit comme preuve flagrante du collapsus du mode de production qui détruit, le monde humain, le vivant, la société et la planète. Cette crise du coronavirus nous fait vivre par anticipation les fléaux qu’annoncent les destructions écosystémiques en cours et prévues.

TINA

Cette crise sanitaire est l’un des implacables signaux d’alarme nous alertant du danger global de ce mode de développement imposé partout sur la planète en tant qu’unique modèle — TINA « There is no alternativ », Madame Thatcher, Londres, 1980 — quand bien même condamnerait-il l’humanité entière à son propre anéantissement, à défaut d’une radicale et impérieuse bifurcation. Le coronavirus atteste le caractère malfaisant de notre rapport au monde qui conduit le genre humain dans cette impasse anthropologique. Nous nous y trouvons bel et bien enfermés, à présent. Le vivant planétaire se voit d’ores et déjà, pour une part, irréversiblement condamné à son définitif effacement. Personne ne peut vraiment garantir que les générations futures puissent sortir indemnes des destructions irrémédiablement causées à notre environnement. Hors de toute fatalité, ces crises outragent notre humanité comme ce ne fut encore jamais le cas dans notre histoire. Nous endurons tous les jours les symptômes de cet ébranlement qui accable le monde, la planète et les sociétés dans leur intégralité. Aujourd’hui, qui est encore dupe de la pertinence d’un avenir capitaliste ? Cette organisation économique « idéale » qu’on nous a tant vantée durant des décennies comme étant la seule pouvant satisfaire nos besoins essentiels, sociaux, matériels et spirituels est en complète faillite terminale. Désormais, n’est-ce pas le capitalisme ou nous ? Ce diktat du capital met, en effet, définitivement en cause tous nos espoirs quant à la possibilité de construire cette démocratie vivante, citoyenne et créatrice qui est l’unique moyen de résoudre les imposants problèmes de l’heure et sur le long terme. « Liberté, Égalité, Fraternité » n’est dans les faits qu’une devise révolutionnaire usurpée, en particulier pour les deux derniers termes que la Révolution de 1789 n’a jamais fait que proclamer en vain.

IMPASSE ÉCOLOGIQUE ET SANITAIRE

Le point de non-retour a d’ores et déjà été franchi. Ce régime nous a amenés dans un cul-de-sac écologique et sanitaire. La conscience collective de ce constat se propage chaque jour davantage. En témoigne de manière cinglante la défection-sanction populaire massive infligée au rituel politicien, simulacre fatigué du politique exsangue de toute réelle citoyenneté : les taux d’abstention de 80, voire 90 % ont été atteints, lors de certaines élections législatives partielles en 2020 et pour les récentes élections régionales et départementales. Les citoyens ne répondent plus, sauf par leur boycottage — acte politique à discerner comme offensif —, afin de ne pas être eux-mêmes corrompus par cette profanation de la démocratie. Le roi est nu. La donne doit être changée de fond en comble.

2

L’HÉGÉMONIE DU POUVOIR EST MISE EN CAUSE

Symptôme massif du syndrome systémique, ce grave accident « covid-19 » révèle la crise de l’hégémonie de la classe dirigeante. Comme rarement depuis son avènement révolutionnaire de 89, son hégémonie est massivement mise en cause, et ce, à l’échelle internationale. Les populations se rendent à cette évidence, comme en attestent, en une multitude de lieux, les mouvements de subversion de cet ordre économico-social tardif, obsolète, exigeant l’innovation politique radicale porteuse des solutions d’avenir. Qui, en ces heures-ci, aurait encore la moindre confiance en ceux qui gouvernent les États ? L’ampleur de cette défiance générale ne provient pas seulement de l’impéritie de la plupart des gouvernements qui se sont montrés incapables de correctement protéger les populations des ravages de la pandémie qui a tué à ce jour entre quatre  et cinq millions de terriens. En réalité, nous avions à faire initialement à une épidémie et non à une pandémie, maladie qui s’attaque à presque tous les habitants d’une région. Au départ, le coronavirus était bel et bien vernaculaire, propre à un lieu unique. Depuis le XIXe siècle, nous savons l’origine des pandémies. Avec la multiplication des voyages intercontinentaux, l’humanité entrait dans l’âge des pandémies. En 1865, le « choléra maritime » fit le tour du monde grâce aux steamers. Idem avec la grippe « russe » de 1889-90. Nos dirigeants ignoraient-ils ce que les scientifiques décrivaient, à savoir : l’entropie du système allait décupler la propagation de la maladie. En 2017, l'ASN a enregistré 36,8 millions de vols, l'équivalent de 1,16 vol chaque seconde réalisé par quelque 27.000 avions de ligne. C'est la première fois que l'on dépassait le nombre de 4 milliards de passagers transportés par l'aviation civile dans le monde : autrement dit, 127 passagers prenaient l'avion chaque seconde. Des mesures efficaces à prendre immédiatement n’ont pas été prise alors que l’on savait les risques encourus. D’où cette défiance globale qui concerne bien plus largement la plupart des aspects essentiels de nos existences qui sont mises continuellement en danger et en permanente souffrance grave en raison des récurrentes aberrations consubstantielles au système. 

LES LUTTES

La légitimité du monopole de l’exercice du pouvoir économique et d’État que s’est arrogée la bourgeoisie n’a jamais cessé d’être mise en cause par les luttes ouvrières contre les injustices. Certaines ont débouché sur de réelles avancées anticapitalistes sans cesse attaquées en retour, pour être détruites par les « réformes ». S’approfondit, en effet, la crise chronique du système qui, du fait de l’ampleur atteinte par la suraccumulation du capital en quête de rentabilité et de fluidité, contraint celui-ci à en intensifier la financiarisation et a donner libre cours à ses turpitudes ; nouvelle mutation qui s’apparente dorénavant à un acharnement thérapeutique sans issue et donc terminal. C’est précisément la violence de cette phase d’agonie d’un système condamné que nous endurons à présent. Parce que les plus grandes entreprises du système n’ont plus rien à négocier socialement, elles mettent en place des pouvoirs autoritaires prêts à la violence défensive. La perspective à moyen et long terme n’échappera pas à ces cataclysmes et soubresauts qui donneront lieu à davantage de violences policières, de restrictions des libertés individuelles et publiques, donc de fureur répressive sans limites, dans le vain espoir de quelque improbable prolongation de la domination. La défiance et la peur s’enracinent dans les consciences et la question vient à l’esprit de chacune et de chacun : qu’est-ce qui justifie encore désormais cette hégémonie ? Nous avons jour après jour, dans notre pays, le spectacle affligeant de dirigeants obstinés, dogmatiques démontrant leur duplicité ; se vantant qu’ils gèrent les crises qui nous assaillent alors qu’ils sont eux-mêmes les servants cyniques du système qui en accouche. Empêtrés qu’ils sont dans leurs contradictions, ils ont de surcroît, démontré non seulement leur incapacité à faire preuve d’anticipation lors des tout premiers développements du coronavirus, mais leur grossière inaptitude à prendre — sans la collaboration du corps médical dans son ensemble — les bonnes décisions pour en juguler la progression envahissante. Les exemples foisonnent des pires décisions aberrantes qui furent prises. Ce constat s’est imposé dès qu’on a eu un peu de recul sur le processus évolutif de l’épidémie. Vécu par les médecins et soignants paramédicaux et par toute la population, ce désastre résulte des politiques hospitalières menées par les politiciens successifs — de droite comme de gauche — qui se sont relayés aux affaires depuis quarante ans. Politiques dont le zèle idéologique va invariablement dans le même sens : oblation au capital de la baisse de toutes les dépenses publiques, y compris de santé, pour assurer la préservation de son taux de profit.

VIOL DU SERMENT D’HIPPOCRATE

L’une des dramatiques conséquences de ces politiques dogmatiques est cet immonde dilemme assigné, de facto, aux médecins, les forçant au viol de leur serment d’Hippocrate en les contraignant à faire le tri, parmi les patients atteints gravement du coronavirus, entre celle ou celui qui vivra, et celle ou celui qui mourra, et ce, en fonction d’un critère matériel et comptable tout à fait étranger à leur savoir et pratique de la science de la médecine et du soin, à savoir : le nombre de respirateurs et de lits de réanimation disponibles. Comment investir encore la moindre confiance en ces dirigeants politiques qui ont décidé, en toute illégitimité, pour obéir à l’oukase du capital, de supprimer 100 000 lits hospitaliers en vingt ans ? À quel niveau de priorité n’a jamais figuré la prise en compte de la protection des citoyens dans leurs décisions politiques en matière de santé publique ? La crise du coronavirus est ici encore très significative de nouveaux dénis de démocratie. Infantilisés durant tout le déroulé des dispositions prises par l’État, les citoyens n’ont jamais été d’aucune façon associés aux décisions prises face à l’épidémie. Qui est l’auteur véritable de la stratégie sanitaire ? Ni le Parlement, ni aucune de ses commissions, ni le Gouvernement.  Contre toute attente logique, ce rôle a été attribué à un Conseil de défense. Créé en 1959 aux fins d’élaboration de stratégies « militaires », ayant pour fonction de fixer les objectifs et de coordonner la politique de sécurité et de défense du pays, on s’interrogea à propos des réelles compétences de cette instance en matière d’épidémiologie et de gestion de soins médicaux. Il s’agit bien du bâillonnement politique autoritaire des instances représentatives scientifiques et professionnelles compétentes, sommées d’enregistrer les décisions sanitaires prises par le chef, sans débat, sans contrôle démocratique, dans le cabinet noir du palais. Un conseil restreint et secret décide sans rendre aucun compte (il n’y a pas de compte rendu des réunions). Les chefs militaires du renseignement en sont les principaux membres. Or la lutte contre une grave épidémie qui attente à nos vies se devait évidemment d’être dirigée par le corps médical — médecins et et tous les soignants — qui dispose de tous les savoirs, d’une très longue expérience et des pratiques expertes en la matière. Cette lutte sanitaire exigeait impérativement de surcroît d’être mise en œuvre dans la plus grande transparence démocratique. Il est absurde d’espérer vaincre le coronavirus — non seulement les variants qui circulent aujourd’hui, mais ceux à venir — sans le concours le plus actif possible de la population menacée elle-même et en premier lieu des médecins et des soignants pour l’accompagner. Alors que l’exécutif s’est révélé déficient depuis le début dans cette confrontation à cette maladie, était-il pertinent de s’en remettre aux états-majors des armées qui n’ont dans le passé jamais fait preuve de probité, d’habileté et encore moins de moralité, l’histoire en atteste. Cette crise et sa multitude de symptômes de souffrances ne font qu’amplifier le grand doute populaire quant à la légitimité de cette suprématie d’une classe obsolète. Est de mieux en mieux perçue cette profonde illégitimité de l’hégémonie qu’un bloc historique de forces sociales exerce sans justification sur l’ensemble de la société. Tout le monde se rend compte à présent qu’il s’agit de l’instrument qui permet à une classe sociale fortement minoritaire de maintenir sa domination non seulement politique et répressive, mais intellectuelle et morale en métamorphosant sa puissance pratique et économique en hégémonie éthico-culturelle bien plus large — intériorisée par ceux sur qui elle s’exerce — et par là capable de se faire non pas simplement obéir, mais reconnaître. De sa geôle, dans ses Cahiers de prison, 1926-1937, Gramsci nous en avait déjà avertis.

3

CRISE DE L’HÉGÉMONIE SUR LE TRAVAIL

Au cœur de ces bouleversements, la maladie a agi comme un agent révélateur. Cette acuité des consciences qui s’accroît sur ce qui conditionne nos vies en est le précipité social et politique qui fait que le mouvement d’émancipation avance très largement. Dans la société qui nous est imposée, se trouve totalement dévoyé ce qui a fait depuis des centaines de siècles toute la noblesse du travail, de la mise en œuvre des capacités des humains à vivre en harmonie avec la biodiversité et leur environnement général, à pouvoir transformer la nature sans la dégrader, grâce à leurs sciences, leur savoir-faire et leurs multiples activités créatrices. Le mépris anthropologique dans lequel nous tient le système capitaliste depuis bientôt deux siècles aboutit à ce que nous soyons aujourd’hui complètement coupés des buts et des moyens de notre travail, dimension essentielle selon laquelle s’enrichit notre existence, se confortent notre humanité, le monde humain de la transmission, les rapports sociaux, nos civilisations qui, au fil des siècles, construisirent jusqu’à nous chaque nouvelle génération. La majorité des citoyens vit maintenant chaque jour avec une interrogation quant au sens de leurs vies.

SOUFFRANCE AU TRAVAIL

Ils et elles ressentent un dégoût vis-à-vis de leur travail, jusqu’à même en subir un supplice quotidien que l’idéologie managériale traite en tant que « souffrance au travail », voire stigmatise, le cas échéant, et qualifie de pathologie individuelle. Le traitement de cette souffrance au travail ne manque d’ailleurs pas de faire les affaires des officines spécialisées dans le business des « soins » correspondants. Quelle que soit leur position dans la production et l’activité économique, les salariés désapprouvent la façon dont leurs directions, en dépit de leurs dispositifs idéologiques managériaux manipulatoires, conduisent le travail. Les modalités du « faire », comme les finalités des actes du travail qui sont imposées aujourd’hui sont condamnées, usées jusqu’à la corde. Elles enfreignent notre déontologie. Les managers et leurs sous-fifres sont désormais totalement incapables d’obtenir la moindre adhésion collective à leurs choix et stratégies de production. Des fortunes sont même dépensées, aux fins de soigner en vain cette désaffection-déprime générale. Est devenue insoutenable cette obsession de la classe dirigeante à conserver coûte que coûte son monopole de la maîtrise du travail. Eux seuls décident de ce qui est du travail, de ce qui n’en est pas, jugent de ce qui a valeur et de ce qui n’en a pas. Qui ne voit pas qu’est devenu totalement archaïque, au regard des enjeux anthropologiques et écologiques de notre temps, le fait que celles et ceux qui assurent dans le réel le travail, les salariés, cadres, indépendants, etc., soient déresponsabilisés, ne décident de rien concernant leur propre travail. Que produire ? Comment produire ? Quelle rémunération, en tant que salariés, en tant qu’indépendants ? Où produire ? Avec qui produire ? Actrices et acteurs du travail sont refoulés comme étrangers aux réponses à ces questions. Ils sont aliénés, au sens étymologique du mot. Ils sont niés comme souverains sur leur production, alors que ce sont elles-mêmes et eux-mêmes qui produisent tout ce qui existe. Cette aliénation est également leur lot, en tant que consommateurs. Impossibilité de se prononcer sur la validité sociale, le sens écologique et économique de la valeur d’usage produite, alors que souvent celle-ci est proprement absurde à l’aune des priorités humaines et des critères de rationalité qui sont à privilégier dorénavant, sachant ce que l’on sait des dangers écologiques.

4

DÉMONSTRATION ENTRE MILLE : LA PRODUCTION DE SOINS

Ainsi que le bon sens et la logique de l’efficacité l’avaient reconnu et acté dès la création du Régime général de Sécurité sociale, en 1946, notre production de soins hospitaliers (l’hôpital public sous la forme des CHU) a été, jusqu’à la fin des années soixante, entièrement gérée en complète autogestion par les médecins et personnels soignants eux-mêmes. La construction, selon les lois libératrices de 1946, via le Régime général, de l’ensemble de notre système hospitalier, de l’université de médecine (CHU) et de la recherche médicale a commencé à partir du début des années 50. L’hôpital, à l’époque, est un mouroir géré par les bonnes œuvres religieuses. En 2000, notre système hospitalier-CHU avait conquis le premier rang mondial en matière de qualité de la production de soins. La construction du nouveau système d’une efficacité considérable — l’espérance de vie passant, pour les hommes, de 63,4 ans, en 1950, à 78,2 ans, en 2011 — a été financée entièrement par la caisse d’assurance maladie, au moyen de la subvention provenant des cotisations sociales, donc sans crédit capitaliste, sans versement de rente d’intérêt parasitaire aux actionnaires des banques et sans dette.

LES SOIGNANTS PROPRIÉTAIRES D’USAGE DE LEUR OUTIL DE PRODUCTION

C’est ce salaire socialisé ( les cotisations sont du salaire, car prélevées sur du salaire brut, donc sur la valeur produite par le travail ) qui a également, en sus de la subvention de l’investissement des achats fonciers, de la construction des bâtiments, des achats des équipements médicaux (plateaux techniques évolutifs), payé les salaires à vie et à la qualification personnelle des soignants qui créent, par la production de soins, une valeur économique (reprise dans la comptabilité nationale et intégrée au PIB). Ce processus s’est déroulé durant trente ans complètement en dehors des institutions économiques du capital, à savoir : l’emploi, le marché du travail ( les soignants avaient le statut de fonctionnaire ) et le crédit. Cette institution — à l’époque unique au monde — d’une production de soins cliniques couplée à l’université de la médecine (CHU), donc à l’enseignement et à la recherche médicale, nantie d’une structure de soins cliniques du plus haut niveau a été financée exclusivement par la subvention de l’assurance maladie du Régime général et hors de tout lien avec le marché financier privé spéculatif procédant, par nature, à la prédation de la valeur économique. De surcroît, la propriété de l’outil était une propriété collective (d’État) remise en propriété d’usage aux personnels soignants parce qu’ils savent mieux que quiconque la meilleure façon de produire les soins. Ils étaient copropriétaires d’usage de leur outil de production, élisant démocratiquement leurs directions. Leur qualification attachée à leur personne était, par surcroît, la reconnaissance que le personnel hospitalier dans son ensemble est créateur de valeur économique. Il y a bien production de soins et non « dépenses » de soins, contrevérité idéologique dont on nous rebat les oreilles à longueur de plaidoyers néolibéraux, afin de convaincre de la sacro-sainte nécessité de leur réduction qui nous a conduits là où nous en sommes aujourd’hui en matière de services publics. Dirait-on qu’il y a « dépenses » d’automobiles ou d’acier, pour caractériser ces productions ? Il faut de toute urgence cesser ces processus de maquillage et de déresponsabilisation imposés à ces personnels hospitaliers hautement qualifiés, sous prétexte d’une soi-disant nécessité de rationalisation gestionnaire et managériale calquée sur les méthodes de gestion du capitalisme financier ? On sait maintenant, preuves multiples à l’appui, que cette dérive a abouti aux graves dysfonctionnements dont nous souffrons dans nos chairs aujourd’hui. Les médecins et personnels soignants hospitaliers n’ont aucun besoin de la bureaucratie des ARS, des directions d’établissements nommées autoritairement d’en haut, de « DRH », de gestionnaires de centres de profits, de « speedup-lean management », d’« auditors », de « bed managers », d’organigrammes opérationnels, de protocoles managériaux, de « business processes » et autres pitreries néolibéralo-managériales de ce genre. N'est-ce pas, au contraire, aux médecins et aux personnels soignants eux-mêmes — qui, seuls, disposent des savoirs scientifiques et médicaux — de s’organiser, de s’autogérer démocratiquement, de prendre leurs décisions (avec, bien sûr, toutes assistances techniques de gestion nécessaires, à leur demande et sous leur contrôle exclusif), sans perdre jamais le pouvoir de décider souverainement en dernier ressort et en tous domaines régissant leurs activités de santé publique. Ils doivent refuser toutes formes d’étatisation qui n'agissent que pour mettre en place les normes de gestion financière capitalistes calamiteuses.

FORCER LES SOIGNANTS À FAIRE MAL LEUR TRAVAIL

Nous avons, sous les yeux, à l’occasion de cette crise sanitaire, le chaos qui résulte de la gestion néolibérale du secteur hospitalier. Est inhumaine cette imposition des critères d’optimisation financière à la prise en charge des patients et à la pratique des soins thérapeutiques. Cette déshumanisation démotive massivement les acteurs de la filière de soins pour cause de violente ingérence insensée dans les processus de leur travail qui les oblige à mal faire leur travail. L’avenir des salariés, dans tous les champs du travail, doit s’élaborer dans le creuset de la démocratisation vivante de l’autogestion sur tous les lieux de travail, et d’abord en termes de responsabilité souveraine sur les productions. Et cela est indispensable dans tous les secteurs de l’économie sans exception. N’est désormais plus supportable ce diktat du capital et de son management, cette volonté étrangère au bon sens et attentatoire à la protection des biens communs qui soumet toutes les activités productives à leurs propres fins actionnariales exclusives, quitte à mettre le collectif et la société elle-même en échec et en grande souffrance. Le fait que les salariés et indépendants soient ainsi devenus étrangers à leur propre travail est le résultat désastreux de cette privation de responsabilité et de liberté, de cette confiscation de leur souveraineté sur le travail qui perd ainsi toute vertu d’activation, de construction de soi, de sorte que sont frustrés du contenu de leur vie réelle la plupart des salariés, cadres, paysans, tous les travailleurs en général et à tous les échelons de qualification. Le summum de l’aberration est ainsi atteint : produire du temps libre pour une classe en transformant les vies de toutes et tous en temps de travail soumis.

Philippe Monsel

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