Lettre de Monsieur Inconnu Soldat à Monsieur Jaune Gilbert

Monsieur Gilbert Jaune

Je m’appelle Inconnu. Soldat Inconnu. Je réside Place de l’Etoile à Paris. Je n’y fais pas grand-chose, et à vrai dire je m’y emmerde depuis un siècle. Alors quand une kermesse se déroule autour de moi, je suis content. Bien sûr certains râleront que tu as graffité ton nom sur mes murs, que tu as cassé maladroitement un peu de statuaire, mais bon, c’est pas grave, tous ces ornements lourdingues me pèsent sur le corps depuis presque cent ans. Et s’il me restait un bras valide, sois sûr que depuis longtemps j’en aurais tagué des choses sur l’arche du faux triomphe.

Mais cher Gilbert Jaune, je t’écris en vérité pour autre chose. Si je ne me sentais pas aussi faible, si j’avais quelque chose à me mettre sur les os, je monterais bien te rejoindre, toi et tes copains. En effet je vous soutiens dans votre colère. Ceux qui vous condamnent aujourd’hui pour des violences savent de quoi ils parlent, puisqu’ils sont les héritiers économiques, politiques, idéologiques, de ceux qui ont exigé de ma génération d’aller se faire broyer pour défendre leurs intérêts. Ce sont eux les fauteurs de violence, ceux-là qui en 1914 ont décidé de broyer par la guerre les tentatives ouvrières et syndicales d’améliorer la Vie, ceux-là qui ont déclenché la Première guerre mondiale pour installer le capitalisme industriel et financier à l’échelle…mondiale. Pour massacrer des millions de mes camarades, il leur fallait habiller l’escroquerie de jolis mots : patrie, devoir, dévouement, courage.

C’est une belle ironie de voir en 2018, à peine un mois après le grand cirque du 11 novembre où les grands dirigeants du monde, les héritiers-vendeurs de mines et de missiles, sont venus déverser leurs larmes de crocodiles sur ma pauvre dépouille, c’est une belle ironie de voir les gens-de-peu, les gens-de-rien, se révolter face aux grandes fortunes, refuser les mensonges de la culpabilisation et de la soumission.

Alors crois-moi cher Gilbert Jaune, et transmets à tes copains, n’écoute pas ceux qui s’offusquent de la prétendue offense à mon monument. Qu’ils s’offusquent d’abord de la misère imposée au vieillard abandonné, à l’infirmière essorée, au travailleur méprisé, à la mère épuisée, à l’enfant déculturé.

A toi mon cher Gilbert, à tes potes aussi, à vous tous de dresser à présent un monument bien plus joli et plus solide que le mien, un monument de lumière et de solidarités.

Reviens quand tu veux me visiter, mais sans l’air compassé des officiels, amène plutôt une bouteille de bon rouge, et du fromage des montagnes.

Phil Romand / Lan Kerlouan

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