6eme Plan contre les violences sexistes Lettre ouverte

Présenté à tort comme "inédit", ce plan n'a malheureusement rien d'une première. Avant lui, cinq plans interministériels (le premier a été lancé en 2005) ont été consacrés à la lutte contre les violences faites aux femmes.

Le sixième plan contre les violences conjugales!


Le Figaro.fr avec AFP publient le 1er octobre 2018 à 09:35 : « Marlène Schiappa a annoncé aujourd'hui une série de mesures pour "enrayer le fléau" des violences conjugales et faire en sorte que "les femmes partent avant qu'il soit trop tard".


Extrait du Huffington post du 1er octobre 2018 (https://www.huffingtonpost.fr/2018/10/01/de-jacqueline-sauvage-au-plan-schiappa-pourquoi-est-ce-si-difficile-denrayer-le-fleau-des-violences-conjugales_a_23547016/


Présenté à tort comme "inédit", ce plan n'a malheureusement rien d'une première. Avant lui, cinq plans interministériels (le premier a été lancé en 2005) ont été consacrés à la lutte contre les violences faites aux femmes.
La France n'est d'ailleurs pas le seul pays à se heurter à cette impasse. Malgré d'importantes avancées législatives, [la France] notre pays comptait en 2016, 225.000 femmes majeures déclarant avoir été victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint. La même année, moins d'une victime sur cinq a porté plainte et plus de la moitié n'a fait aucune démarche auprès de professionnels.
C'est à cette absence de réaction des victimes et de leur entourage que les mesures dévoilées par Marlène Schiappa veulent répondre en priorité en promouvant une "société de vigilance". "Quand vous êtes témoin d'un cambriolage, vous dénoncez, vous témoignez. Quand vous êtes témoin de violences conjugales, vous devez les dénoncer", a expliqué la ministre pour justifier les clips télévisés lancés dimanche en direction des témoins de violences sexistes et sexuelles. Financée à hauteur de 4 millions d'euros, cette campagne intitulée "Réagir peut tout changer" invite proches, entourage et voisins à intervenir lorsqu'ils soupçonnent des cas de maltraitance dans la sphère intime.
Malheureusement comme toutes les années, nous apprenons qu’une centaine de femmes sont déjà mortes sous les coups de leur partenaire ou ex-partenaire. Des personnalités connues se font les porte-paroles de toutes ces femmes silencieuses qui ont honte, peur et qui souffrent. Des voix connues s’élèvent. La colère monte, la rue gronde. Avec les réseaux sociaux, les dernières mobilisations féministes « #me-too », « Balance Ton Porc » ont redonné de la voix aux associations.

Et alors, comme en 2018, une communication politique répond avec un plan inédit, cette fois avec une coloration « gilets jaunes » dû à la nécessité du compromis, de la négociation historique, en un mot le Grenelle.
Le gouvernement annonce le Grenelle des violences conjugales.

Tous les acteurs de terrain qui travaillent au quotidien auprès des victimes (adultes et enfants) comme auprès des auteurs se réjouissent d’une telle volonté politique. Mais très rapidement, les discours clivés, clivants réapparaissent. Les ondes sont saturées de vieilles ritournelles remâchées : absence de formations, problèmes dans l’accueil des victimes, manque de moyens et de places dans les accueils d’urgence ou les CHRS (centres d’hébergement et de réinsertion sociale), absence de poursuites pénales ou peines insuffisantes pour les auteurs de violences…
Depuis des années, nous rencontrons des femmes et hommes, Délégué(es) Départemental(es) aux Droits des Femmes et à l’Egalité, investis(es) dans leurs missions, qui n’ont de cesse de proposer régulièrement des formations sur cette problématique, où tous les acteurs départementaux sont invités et répondent présents dans la mesure de leur possibilité et des contraintes de service. Ces formations sont l’occasion d’entendre les difficultés de terrain : manque de places pour répondre aux demandes d’hébergement des victimes, absence de structures spécialisées pour accompagner les auteurs ou délais d’attente extrême dans les services de soins, manque de moyens humains pour permettre à des enfants de voir leur parent en toute sécurité (visites médiatisées), lenteur des procédures, absences de poursuites malgré les dépôts de plainte, lassitude, impuissance des professionnels que ces problématiques humaines, familiales épuisent. Des évaluations de réseaux départementaux violences conjugales faits dans différents départements (urbains ou ruraux), ces dernières années, ou les observatoires mis en place ont pu également mettre à jour, sur la base du recueil de la parole de professionnels, de victimes et d’auteurs, un certain nombre de constats dont certains reviennent de manière constante : nombre de places d’accueil d’urgence insuffisant, structures de soin saturés avec délais d’attente trop long (CMP…), absence de structures pouvant accueillir des hommes pour les aider,... Mêmes les victimes de violences ont cette demande : des structures pour aider ces hommes à apprendre à faire autrement ! Madame La Secrétaire d’Etat, Monsieur le Premier Ministre ces états des lieux existent, il est parfois des économies de temps et d’argent qui peuvent être faites en s’appuyant sur des documents de terrain existants (cf. observatoires départementaux, évaluation des réseaux départementaux violences conjugales).


Dans une interview au Parisien ( 2 septembre 2019 à 19h24, modifié le 2 septembre 2019 à 19h41 http://www.leparisien.fr/societe/marlene-schiappa-il-faut-severement-sanctionner-les-auteurs-de-feminicides-02-09-2019-8144157.php. « Ce mardi, nous serons le 3 septembre 2019, soit le 3919, date du lancement du Grenelle contre les violences conjugales qui se déroulera jusqu'au 25 novembre ») mais aussi sur diverses radios Madame Marlène SCHIAPPA évoque le sentiment d’impunité des auteurs et l’importance d’y mettre fin par des sanctions sévères. Le mot « punir » semble être le seul qu’elle connaisse concernant les auteurs de violences conjugales. Il est fort regrettable que les exemples du Québec (que l’on aime si souvent prendre en exemple dans notre pays sur les problématiques de violences intrafamiliales) mais également celui de l’Espagne ou de la Belgique ne fassent pas partie de ses références en la matière. Pensons-nous vraiment que seule la sanction permettra à ces auteurs d’apprendre à faire autrement. Quelle tristesse d’entendre encore en 2019, de tels propos. Serait-il impossible (ou sacrilège ?) de penser une réponse à deux têtes : la loi et le soin ? La pensée inclusive peut-elle faire partie de notre mode de pensée ? La pensée complexe peut-elle trouver une formulation non manichéenne qui permette d’entrevoir une approche à la hauteur d’un humanisme tel que Robert BADINTER l’avait défendu pour dépasser l’extrême sanction et mobiliser l’intelligence collective dans des réponses à plusieurs étages?


Dans le même journal «Le Parisien », à la question sur ce qui est prévu quant à la prise en charge des auteurs, la réponse est « Vous avez raison, c’est très important (-) les initiatives sont encore trop peu nombreuses. Nous y travaillons ». Madame La Secrétaire d’Etat, Monsieur le Premier Ministre ont-ils connaissance du nombre d’associations ou de centres qui travaillent auprès des auteurs, en France ? Depuis combien de temps ? Certaines depuis 1987. Les ont-ils recensés ? Les ont-ils invités au Grenelle ? Quelques départements ont fait cette démarche mais combien sont-ils ? Savent-ils qu’un certain nombre de ces associations ont vu leurs subventions diminuées voire être totalement supprimées ? Comment expliquer que malgré une demande de la Fédération Nationale des Associations et Centres pour Auteurs de Violences Conjugales (FNACAV) de participer aux débats, celle-ci n’ait pas été conviée ? Y-a-t-il autour de la table une association qui travaille auprès des auteurs ou sont-elles exclues et condamnées, associées dans un imaginaire collectif qui crie vengeance aux personnes qu’elles accompagnent ? Comment expliquer qu’il n’y ait jamais de campagnes de prévention qui s’adressent aux auteurs (comme il existe des campagnes de prévention à l’adresse des personnes dépendantes à l’alcool, à la cigarette) alors même que sur le terrain nous savons qu’une émission télévisée, un débat sur cette problématique provoque des appels d’auteurs dans les structures spécialisées ?
Madame SCHIAPPA rappelle régulièrement le fait qu’« un homme violent n’est pas un bon père » ? Serait-ce un discours sexiste de sa part ? Que dirait-elle d’une mère qui exercerait des violences sur ses enfants ? Imagine-t-on la déchéance parentale pour tous les parents (père et/ou mère) qui exercent des maltraitances, des abus sexuels, des négligences graves sur leurs enfants ?
Loin de nous, l’idée de nier qu’un enfant qui vit dans un contexte de violences conjugales n’est pas un enfant en danger et en souffrance. Loin de nous, la volonté de minimiser les lourdes conséquences sur sa santé, lorsqu’il est exposé à de telles scènes. Un enfant exposé à des violences conjugales est une victime directe. Mais poser la question ou y répondre en termes de « bon » ou « mauvais » renvoie à la dimension judéo-chrétienne du bien et du mal, à une vision manichéenne et clivée. Ces formulations réductrices, compréhensibles par tous, de manière immédiate, ont une fonction politique. Selon Alexandre Dorna et Patrice Georget (Quand le contexte surdétermine le discours politique. Le journal des psychologues - 2007/4 n°247 p23-28) : « Un discours politique n’est pas un discours comme les autres. La raison en est simple : l’enjeu essentiel du discours politique est la recherche de l’approbation sous la forme d’une propagande de masse light. Le but est de créer les conditions pour installer une idéologie (représentation collective) concernant le changement ou le maintien d’une réalité humaine, à un moment donné ou d’une certain forme de pouvoir et d’organisation de la cité ». En désignant explicitement l’auteur comme mauvais parent, toute pensée complexe est anéantie.

Les professionnels sont alors enfermés dans une réalité, limités dans une vision linéaire et figée. Nous prenons ainsi le risque de la mise en place de réponses partielles et partiales, oubliant la complexité de chaque situation. Plus besoin d’évaluation lorsque les professionnels du Conseil Départemental sont saisis d’une information préoccupante, plus besoin d’expertise individuelle ou familiale, d’enquête sociale. La messe est dite ! Une mise aux bans est prononcée, faut-il l’accompagner d’une déchéance de l’autorité parentale ?
Construire sa pensée de manière binaire entraine des simplifications qui nous paraissent dangereuses et peuvent engendrer elles-mêmes de la violence. La violence entraine la violence. Alors comment en tant qu’intervenants(es) de la police, de la justice, du social, du soin ne pas ajouter de la violence aux violences exercées et subies ? Comment ne pas se laisser submerger par nos émotions, nos représentations et les laisser prendre le pas sur toutes nos décisions ?
Il n’y a pas de « bon » ou « mauvais » parent. Il y a des parents en difficulté, ne sachant pas ou plus produire les soins nécessaires au développement harmonieux de leurs enfants. Des parents (père ou mère) n’ayant pas reçu eux-mêmes ce minimum dont tout enfant a besoin, ayant appris les violences, les ayant eux-mêmes subies, n’ayant pas eu la chance de rencontrer dans leurs parcours de vie des personnes leur proposant d’autres modèles que ceux de la violence, de la maltraitance, des abus. Il y a des parents abimés par des conditions de vie difficiles, la précarité, la misère, qui survivent et ne sont plus en capacité d’offrir à leurs enfants des relations empreintes d’attention, d’écoute et d’échanges. Il y a des parents dont les pathologies psychiatriques les rendent incapables d’être parents à temps complet.
Mais face à ces parents, il y a aussi des enfants. Des enfants qui parfois ont besoin d’être protégés, rassurés et accompagnés par la société, lorsque les parents n’en sont plus capables. Doit-on rappeler, qu’il y a quelques mois, des magistrats (juges des enfants) ont alerté les pouvoirs publics quant à la protection de l’enfance. Depuis la loi de décentralisation, la protection de l’enfance dépend des Conseils départementaux.
Combien d’enfants sont aujourd’hui maintenus à domicile, dans des contextes de violences intrafamiliales par manque de familles d’accueil, de places en MECS ou foyer alors qu’un juge des enfants a ordonné un placement. A quoi a-t-on alors assisté ? A une passe d’armes entre politiques : l’Etat rappelant la compétence des Départements en la matière, ces derniers rappelant le coût financier de ces mesures et l’impossibilité d’y faire face seuls. Pendant ce temps, des enfants continuent de souffrir, continuent à être victimes de violences, à apprendre qu’ils n’ont rien à attendre des adultes qu’ils croisent sur leur chemin en matière de protection, continuent à apprendre la violence, à développer des troubles graves qui auront des répercussions sur leur scolarité, leurs relations sociales, leur futur vie d’adulte, de couple.
Que faudra-t-il qu’il se passe pour qu’un jour en France, notre pays des droits Humains , des libertés, de la pensée issue des Lumières, nous comprenions que la lutte contre les violences conjugales passe par la prise en compte de tous les membres de la famille à savoir la victime adulte, l’auteur et les enfants, avec une reconnaissance de la place de chacun (victimes et auteur) ; certes que si des sanctions sont nécessaires, des accompagnements spécifiques le sont tout autant, afin que les victimes se reconstruisent et les auteurs apprennent d’autres comportements que la violence?
Que pour ce faire, il faut des moyens financiers, humains, matériels conséquents dans tous les secteurs qui travaillent sur cette problématique. Des moyens qui permettent un accueil de qualité, des accompagnements dans la durée et la cohérence, un véritable travail de partenariat et de réseau : police, gendarmerie, justice, soins, protection de l’enfance… et non des réductions de budget, une diminution de nombre de fonctionnaires au service du public, des fermetures de lits en pédopsychiatrie et psychiatrie, des baisses ou pertes de subventions des associations sur fond de ratios budgétaires et de moyennes arithmétiques…
Que pour ce faire, il faut des moyens qui permettent à toutes les victimes de réaliser des démarches y compris quand il s’agit de l’épouse d’un notable, d’un édile car les violences conjugales n’ont pas de frontières sociales.
Que s’il est essentiel que l’auteur des violences soit condamné, il n’en demeure pas moins un être humain qui a besoin d’être accompagné par des services spécialisés pour apprendre à ne plus agir les violences et que les sanctions aussi sévères soient elles ne seront pas suffisantes et ne permettront pas à elles seules de prévenir la récidive. Faut-il obérer la possibilité d’agir sur l’avenir par l’unique sanction, ce qui annihile toute possibilité de changement ?

Un auteur de violences conjugales disait dans un groupe que nous animons : « j’ai commis de graves fautes, lourdes de conséquences, ma femme a déposé plainte, elle a eu raison, j’ai été sanctionné (prison avec sursis, aucune obligation de soin, il vient de manière totalement volontaire) mais ce qui est le plus important pour moi c’est que je puisse montrer à mes enfants (4 enfants, seul le dernier est un adolescent mineur – 16 ans) que l’on peut faire des erreurs dans sa vie mais que le plus important c’est de tout mettre en place pour ne pas les reproduire ». Mais nous entendons déjà des voix s’élever ou chuchoter « Les psys se font manipuler » ou encore « Ce n’est pas un vrai auteur de violences ».
Que les enfants qui vivent dans un contexte de violences intrafamiliales sont des mineurs en danger et doivent bénéficier d’une évaluation fine - faite par des professionnels formés à ces problématiques, avec une méthodologie rigoureuse - de leur situation dans le cadre de la loi de la protection de l’enfance, avant toute décision les concernant. Cette évaluation doit être faite sans idéologie militante (au sens étymologique du terme)
Que les violences conjugales sont un phénomène complexe, multifactoriel et que les hommes, femmes et enfants qui en souffrent, méritent que nous sortions des enjeux politiques et politiciens avec un débat de fond, sans préjugés et non un traitement médiatique par le jeu des effets d’annonce.
Aussi, Monsieur le Président de la République, Monsieur le Premier Ministre, Madame la Secrétaire d’Etat, comme vous vous êtes rendus au 3919 ou dans des associations qui accueillent des femmes victimes, nous vous invitons à venir rencontrer les associations et centres qui travaillent dans l’ombre et accompagnent des auteurs au quotidien, dans la durée afin qu’ils n’exercent plus de violences. Nous invitons

Messieurs, Mesdames les journalistes à informer le public, hommes et femmes, qu’il existe des structures d’accueil qui peuvent les recevoir avant qu’il ne soit trop tard. Nous invitons tous les présidents(es) et directeur(rices) d’associations, quelles qu’elles soient à contribuer à une prévention primaire en affichant (en plus de celles pour les victimes) des affiches invitant les auteurs à faire une démarche volontaire. Nous invitons tous les professionnels de la protection de l’enfance à faire remonter au gouvernement le nombre d’enfants qu’ils accompagnent dont les mesures de protection prononcées par des magistrats ne sont pas effectives et qui continuent d’être exposés aux violences, maltraitances, négligences, abus au risque de développer des comportements de violence.


Il s’agit de construire des réponses à la hauteur d’une société évoluée qui se bat pour la paix, une haute idée de l’humanité, peut être un projet politique au sens premier d’une vie en société qui équilibre éducation et justice au service des femmes, hommes et enfants. Sortir des logiques de guerre qui sont tellement répandues, clivantes, pour aller vers des réponses complexes, individualisées, exigeantes, permettant de rehausser le vivre ensemble, de construire un avenir en dehors des répétitions stériles : violences, condamnation sans soins, répétition de la violence par la génération suivante, répétitions d’effets d’annonces, incapacité de dépasser le stade de la préhistoire.


Catherine VASSELIER NOVELLI
Psychologue – thérapeute familiale
Accompagne des victimes, adultes et enfants, et des auteurs de violences conjugales depuis de nombreuses années.
A travaillé en CHRS auprès de femmes et enfants victimes de violences conjugales.


Cécile BOSQUET
Educatrice spécialisée – thérapeute familiale
A travaillé de nombreuses années en protection de l’enfance.
Anime des groupes thérapeutiques pour auteurs de violences conjugales.
Centre de consultations psychothérapeutiques SCOP LA DURANCE – Marseille (adhérente à la FNACAV

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