Coronavirus macronensis : l'obscurantisme

On pourrait penser que les réponses à l’épidémie de coronavirus relèvent de la médecine et de la santé publique. Or; dans un contexte où le ministère de la santé brille par son effacement et où toute instance fait de la politique sanitaire; ressort l’association entre maladie et péché, la mortification devenant un remède. Ce qui conduit à des mesures qui favorisent la dissémination de l’épidémie.

Le cinquième des motifs dérogatoire au confinement focalise les initiatives contre-productives : "déplacements brefs, à proximité du domicile, liés à l'activité physique individuelle des personnes, à l'exclusion de toute pratique sportive, et aux besoins des animaux de compagnie." Ce qui relève de la santé physique et psychologique des personnes confinées, des "besoins" non seulement "des animaux de compagnie" mais aussi des humains, est retraduit en terme moraux, d'acte sans nécessité, de confort, d'acte sans peine, voire de plaisir.

La plage cristallise rapidement l'association entre le cinquième motif dérogatoire de déplacement et le plaisir, entraînant la fulmination d'interdictions d'accès aux plages de la part de maires et de préfet-ète-s.

Le virus se transmet par les gouttelettes de salive qu'on projette en parlant, respirant, toussant, et par le contact physique. Aucun rapport avec le fait de se promener sur une plage. Au contraire, plus il y d'espace, plus on peut tenir ses distances, plus les possibilités de contagion sont faibles.

Alarmés par l'évolution prévisible de l'épidémie et par le manque de moyens du système de santé pour y faire face, ne rencontrant pas d'écoute de la part du ministère de la santé et du gouvernement, des médecins saisissent le Conseil d'État pour que la justice impose au gouvernement un confinement total.

L'affaire est délicate. Le Conseil d'État n'a pas de compétences en matière de médecine, de santé publique, d'épidémiologie. Le sujet est sensible, le contexte tendu. Le Conseil d'État est aussi une institution à l'indépendance fragile (un tiers de ses membres sont nommés par le gouvernement, ses magistrats ne sont pas inamovibles).

Le Conseil d'État rend donc une décision a minima :

"Il est enjoint au Premier ministre et au ministre de la santé, de prendre dans les quarante-huit heures les mesures suivantes :
- préciser la portée de la dérogation au confinement pour raison de santé ;
- réexaminer le maintien de la dérogation pour « déplacements brefs, à proximité du domicile » compte tenu des enjeux majeurs de santé publique et de la consigne de confinement ;
- évaluer les risques pour la santé publique du maintien en fonctionnement des marchés ouverts, compte tenu de leur taille et de leur niveau de fréquentation."

Dans laquelle le deuxième point renvoie à l'énoncé du cinquième motif dérogatoire de déplacement.

On peut s'interroger sur le troisième point concernant les marchés "ouverts", mais pas les marchés couverts, ni les supermarchés dont la fréquentation serait exempte de "risques pour la santé publique". Le Conseil d'État n'a de toute façon aucune compétence ni aucune possibilité d'appréhender la manière dont la "taille" et le "niveau de fréquentation" (plutôt que d'autres critères) sont des facteurs de "risques pour la santé publique" dans le cas des marchés ouverts, mais nullement dans le cas des marchés couverts, des supermarchés ou d'autres commerces, ou d'autres lieux que des commerces. Soit le Conseil d'État est emporté par ses préjugés, soit il botte en touche par rapport à la question qui lui est posée de l'organisation d'un confinement total avec approvisionnement de la population, et jette en pâture les marchés ouverts, parce que le dehors renvoie au sale, au désordre.

S'ensuivra une cacophonie gouvernementale sur l'autorisation des marchés ouverts.

Le deuxième point entraîne une modification du cinquième motif dérogatoire de déplacement : celui-ci devra se faire dans un rayon d'un kilomètre autour du domicile.

Au centre d'une grande agglomération, ça ne change pas fondamentalement les choses, mais à la périphérie, dans de plus petites villes, à la campagne, si.

Quand on fait un effort physique, on ventile beaucoup plus, et on projette des gouttes de salive, porteuses de virus si on est infecté, beaucoup plus loin. En terme de santé publique, on devrait donc inciter les gens à s'égayer dans la campagne, à faire de l'exercice physique en forêt, sur la plage, partout où il y a de l'espace et où on peut se tenir loin les un-e-s des autres. On fait l'inverse, on concentre les gens dans les villes. Où une personne qui fait son footing sur le trottoir, généralement sans masque, partage généreusement, à bien plus d'un mètre, ses gouttelettes de salive avec les personnes qu'elle croise, généralement sans masque. Si elle est infectée, le virus circule.

Mais ce n'est pas le ministère de la santé qui s'occupe du confinement, c'est le ministère de l'intérieur. Hors en terme de contrôle policier, une distance, un kilomètre, est un critère objectif permettant de sanctionner.

Des agents de police et des gendarmes, souvent sans masque, contrôlent donc des personnes qui font de l'exercice physique, souvent sans masque, en se tenant à une distance d'à-peu-près un mètre, puisque c'est ça qui est préconisé en France (en Suisse, la distance préconisée est de deux mètres), alors que la personne en situation d'effort ventile plus fort et projette ses gouttelettes de salive plus loin. Le contrôle dure plus ou moins longtemps. Les agents de police circulent côte-à-côte dans leur véhicule, souvent donc sans masque. Et vont être en contact d'autres personnes pendant leur journée.

Alors bien sûr pour la transmission du virus il y a des questions de distance, de temps d'interaction, mais c'est un virus qui se transmet apparemment bien, et les politiques publiques créent des conditions favorisant sa transmission, à partir de préjugés, ou de critères qui n'ont rien à voir avec la santé publique.

 

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