Calais et la frontière britannique

Paru entre la destruction de la partie sud du bidonville de Calais et sa destruction finale, un article sur le contexte politique de la situation inédite que l'on connaît alors à Calais, ville-frontière au cœur de l'Europe, au moment d'une prise de conscience dans la société britannique.

Article paru dans le n° 39 de la revue Après-demain, juillet 2016 http://www.fondation-seligmann.org/147

 

CALAIS ET LA FRONTIÈRE BRITANNIQUE

 

Calais et la frontière britannique est un lieu où se manifeste la mise en tension des contradictions européenne révélée par l'arrivée aux frontières et sur le territoire européen d'un nombre d'exilé-e-s sensiblement plus important que les années précédentes, mais qui ne représente après tout que 0,2 % de la population de l'Union européenne. Le phénomène acquiert là une visibilité liée à une triple frontière, faite d'un obstacle à franchir, la mer, d'une frontière institutionnelle, entre l'espace Schengen et un pays qui n'en est pas membre, et d'une politique d'externalisation des contrôles sur le territoire des États voisins, la France principalement, la Belgique, et d'une manière méconnue parce que quasi-invisible les Pays-Bas.

 

La frontière

 

Pour comprendre de quoi il s'agit, il convient de définir ce que l'on voit – et ce que l'on ne voit pas. Ce qui est visible ce sont des regroupements de personnes dans des formes d'habitat précaire, campements, squats, bivouacs. L'existence de ces campements est liée à un moyen de passer la frontière maritime avec le Royaume-uni, se cacher dans des véhicules, principalement des camions, qui embarquent sur les ferries ou sur les navettes ferroviaires du Tunnel sous la Manche. 95 % du trafic camions entre le continent et le Royaume-uni passent par Calais, ferries et Tunnel, ce qui explique un plus grand nombre de personnes à cet endroit, mais aussi l'existence de campements près des parkings autoroutiers en amont de Calais, de la Picardie à la Belgique. Ce qu'on ne voit pas ce sont des moyens comme l'utilisation de faux documents d'identité ou l'embarquement sur des bateaux de plaisance, de pêche ou des cargos avec la complicité de l'équipage, qui ne supposent pas de tels regroupement. Les tentatives qui échouent sont comptabilisées dans les statistiques de police, les tentatives qui réussissent pas définition ne le sont pas.

Cette visibilité des campements et du passage par les camions permet celle de l'action des autorités, qui se donne donc à voir. En amont de l'ouverture du Tunnel sous la Manche, qui résonne dans l'opinion publique britannique comme une perte d'insularité et de la sécurité qui lui est liée, le protocole de Sangatte est la première étape de l'externalisation du contrôle de la frontière britannique sur le sol français. Il prévoit des contrôles par des fonctionnaires britanniques à l'accès du Tunnel et dans les gares à l'accès à l'Eurostar, le TGV qui dessert Londres par le Tunnel. La seconde étape est le traité du Touquet, qui accompagne en 2003 la fermeture quelques mois tôt plus du Centre de Sangatte, qui a abrité pendant trois ans les exilé-e-s près de Calais. Il prévoit l'extension dans les ports de la Manche et de la Mer du Nord des contrôles britanniques sur le sol français.

Ces deux accords prévoient une réciprocité avec des contrôles français sur le sol britanniques, même si dans la réalité il n'y a pas de symétrie des mouvements migratoires non désirés par l'État de destination. Les deux séries d'accords qui leur succèdent, en 2009 et en 2014 – 2015, portent eux clairement sur les mesures mises en œuvre sur le sol français et visant les exilé-e-s à proximité de la frontière. De l'automne 2008 à l'été 2009, le nombre d'exilé-e-s à la frontière augmente fortement. Le gouvernement français organise une séquence médiatique sur l'ensemble de l'année 2009, qui culmine au début de l'automne par la destruction de la quasi-totalité des squats et campements du Calaisis, notamment la très médiatisée « Jungle des Afghans ». Les accords franco-britanniques portent sur les infrastructures et les équipements de contrôle de la frontière, la coopération policière, la dispersion des regroupements d'exilé-e-s, une action en direction de nationalités – cibles comprenant le renvoi vers le pays d'origine, et un partage des dépenses. Ceux de 2014 – 2015 reprennent le même schéma, avec une plus grande visibilité de la participation financière britannique, et le principe d'une coopération franco-britannique au sein des institutions européennes pour durcir la politique de contrôle des frontières extérieures de l'Union. L'année 2015 a d'ailleurs vu l'axe sécuritaire franco-britannique prendre le pas sur l'axe traditionnel franco-allemand qui avait été le moteur de la construction européenne.

S'il n'y a pas de contrôles britanniques dans les ports belges (mais il y en a au terminal Eurostar de Bruxelles), on retrouve sur le sol belge le même processus d'externalisation, sécurisation des ports, contrôles au faciès dans les transports desservant le littoral, dispersion des regroupements d'exilé-e-s, harcèlement policier, opérations policières sur les parkings autoroutiers.

 

Contrôle vs solidarité

 

L'augmentation du nombre d'exilé-e-s à la frontière britannique commence à se faire sentir bien avant sa médiatisation, dès l'automne 2013, avec des fluctuations liées à la navigabilité saisonnière de la Méditerranée et aux obstacles rencontrés dans les Balkans. Elle ne semble pas avoir été anticipée par les autorités, qui paraissent fin 2013 vouloir nouer un dialogue constructif avec les associations pour améliorer la situation des exilé-e-s. La concertation mise en place est rompue à la fin du mois de mai 2014 par un retour à la politique d'expulsion sans solution des squats et campements qui prévalait depuis la fermeture du Centre de Sangatte. Les exilé-e-s réagissent en occupant le lieu aménagé pour la distribution des repas. Cette occupation militante se termine un mois plus tard par une expulsion, accompagnée de l'évacuation de trois squats ouverts par des militant-e-s, avec arrestations et placements en rétention. Les associations réagissent par une manifestation qui se termine par l'ouverture d'un grand squat en centre-ville. Ces deux occupations successives ont remobilisé les solidarités locales, mais aussi transformé les actions de solidarité qui passent de manière croissante par des initiatives individuelles ou de petits groupes, et un investissement sur les lieux de vie des exilé-e-s.

Après une période de statu quo, l'État amorce un tournant de la politique menée depuis la fermeture du centre de Sangatte. On va passer de l'expulsion des exilé-e-s de lieu en lieu à leur concentration sur un terrain à l'écart de la ville, avec une tentative d'instrumentalisation des associations et de contrôle de ce nouveau lieu et des personnes qui y habitent ou s'y investissent.

À la rentrée 2014, l'État et la mairie se bousculent pour annoncer la création d'un accueil de jour dans ce secteur au-delà de la rocade, puis la préfecture fait savoir aux associations que les exilé-e-s seront « toléré-e-s » sur un terrain à proximité. En mars, la police passe quotidiennement dans les squats et campements menacer les personnes qui les habitent d'une expulsion violente si elles ne partent pas d'elles-mêmes vers le nouveau terrain. À la fin du mois, une partie des acteurs associatifs s'impliquent dans l'expulsion de fait, rebaptisée « déménagement ». Les personnes qui seront restées dans les différents squats et campements en seront expulsées en juin et septembre. La quasi-totalité des exilé-e-s du Calaisis sont alors concentré-e-s sur le nouveau lieu.

Mais les solidarités qui s'étaient tissées autour des anciens lieux ont aussi « déménagé », et le terrain inhospitalier sur lequel les exilé-e-s ont été contraint-e-s de s'installer se construit et s'organise rapidement. L'éloignement du centre-ville et le nombre de personnes sur le site amènent la création de boutiques, restaurants, lieux de culte, tandis que des écoles, des cuisines collectives, un théâtre, une radio, une bibliothèque, des lieux d'activité pour les enfants, les femmes, les jeunes, des dispensaires sont créés avec des volontaires. Le nombre de personnes dépasse aussi les capacités des solidarités locales, amenant des ONG actives à l'international à s'impliquer, tandis que la médiatisation du mois d'août entraîne l'arrivée de volontaires européens, et en particulier britanniques, ce qui transforme profondément le tissu associatif.

La réponse des autorités à la croissance du bidonville, à la médiatisation de la situation et à la pression des acteurs associatifs repose sur la prise de contrôle par une présence policière aux alentours, exerçant une pression sur les habitant-e-s et les soutiens ; la violence, avec des rafles et envois en rétention à l'automne, le bombardement récurent du bidonville à la grenade lacrymogène, la destruction partielle du bidonville, dont la dernière, celle de sa partie sud, a concerné 3500 personnes ; des concession humanitaires, que l'État détourne en moyen de contrôle, comme la création sur place d'un camp semi-fermé de containers, ou de dispersion avec la création partout en France de Centres d'accueil et d'orientation, qui eux-mêmes entraînent un essaimage de la mobilisation solidaire.

La difficulté de passer à Calais, due au nombre de personnes et au renforcement des contrôles, a entraîné dès 2014 une dispersion plus large des exilé-e-s et des campements sur le littoral, de la Bretagne aux Pays-Bas, dans des ports offrant moins d'opportunités (moins de ferries, moins de camions), et le long des autoroutes, près de parkings plus petits ou plus en amont des ports. De nouvelles associations de soutien se créent. L'État réagit par des expulsions de squats et de campements. La ville de Grande-Synthe, près de Dunkerque, connaît une situation particulière. Face à l'augmentation rapide du nombre de personnes, l'État a été obligé de concéder la création d'un véritable camp de réfugié-e-s, et tente d'en reprendre le contrôle.

 

Pour la première fois, la situation à la frontière britannique fait l'objet d'une mobilisation des deux côtés de la Manche, avec un début de coordination. Mais si ce mouvement de solidarité réussit à obtenir des concessions, il se heurte à la rigidité de gouvernements qui semblent incapables de sortir de leur logique restrictive et sécuritaire.

 

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