Philippe Monsel
Étudiant-chercheur en économie-politique et anthropologie
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Billet de blog 27 mars 2021

L'ACCOUCHEMENT D'UNE ÈRE NOUVELLE

Le temps de ce monde, chacune et chacun le perçoit bien à présent, est objectivement arrivé à son terme, il va céder devant un autre ordre politique et social appelé par les temps nouveaux et dont nous sommes la classe porteuse.

Philippe Monsel
Étudiant-chercheur en économie-politique et anthropologie
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’ACCOUCHEMENT D'UNE ÉPOQUE NOUVELLE

« On ne résout pas un problème
avec les modes de pensée qui l’ont engendré »
Albert Einstein 

I
Urgence vitale !

Il y a vingt-huit ans, en 1992, l'Union of Concerned Scientists et plus de 1 700 scientifiques indépendants, dont la majorité des lauréats de prix Nobel de

sciences alors en vie, signaient le « World Scientists' Warning to Humanity, Alerte des scientifiques du monde à l’humanité ». Répétition inlassable et amplification du signal : le diagnostic fut réaccrédité vingt-cinq ans après avec le manifeste « Pour éviter une misère généralisée et une perte catastrophique de biodiversité », signé par 15 364 scientifiques de 184 pays, publié le lundi 13 novembre 2017 dans la revue « BioScience ».

La mise en œuvre en urgence d’une radicale bifurcation était donc — dès 1992 — requise sous la menace de la disparition du vivant sur Terre dès la fin de notre siècle. L’évidente gravité de cette échéance est très largement ressentie par toutes et tous sur l’ensemble de la planète. Face à cette réalité déniée au niveau mondial à l’unisson par toutes les classes dirigeantes, un puissant mouvement réel des peuples avance, s’amplifie en vue d’abolir l’état existant. Il est de notre responsabilité d’écouter nos nouvelles perceptions, de mettre en œuvre ce qu’elles nous inspirent par l’acquisition de nouveaux savoirs grâce auxquels nous pourrons nous engager dans les pratiques salvatrices requises ouvrant une « nouvelle époque » pour l’humanité. Car à peine estompés dans nos mémoires les désastres du XXe siècle — résultant des convulsions du système capitaliste —, nous voici aux prises avec une crise inédite qui envahit l’intégralité de nos espaces physique, géographique et mental. Elle nous submerge à la manière d’un irrésistible tsunami. Aucune digue spatiale ni temporelle ne peut empêcher son déferlement. Alors qu’elle semble progresser, un peu à l’instar de cette fameuse vague de quinze mètres de Fukushima, au ralenti, car l’effroi nous leurre dans une hallucination-dénégation, voici qu’elle nous percute et nous fracasse. La redoutable pandémie du coronavirus est vécue par tous, sans exception, femmes et hommes de la Terre. Planétaire, biosphérique, aucun territoire ne peut y échapper. Dans le même temps, a émergé dans les consciences la signification profonde de cette crise : nous nous trouvons, en fait, confrontés à un nid de crises. Une avalanche de crises : sanitaire, écologique, économique, sociale, culturelle, démocratique, un véritable pullulement de crises qui agissent à l’unisson sur nous. Toutes engendrées par un système affichant par là même sa dangerosité du fait de sa péremption largement dépassée. Elles sont confluentes, aboutissement unitaire d’un processus arrivé au terme de son désordre historiquement annoncé et qui à présent nous échappe totalement. L’heure de la relève a sonné. C’est une urgence ! La crise sanitaire n’est en réalité que l’une de ces crises qu’engendre perpétuellement le système, devenu lui-même un nouvel « ancien régime » qui se figure en vain être encore légitime. Cette crise-ci, partie d’un point de la planète, l’envahissant tout entière est aujourd’hui la plus flagrante parce que directement ressentie — engendrant à nouveau la mort — par tous les humains-terriens menacés. Elle agit comme preuve flagrante du collapsus du mode de production qui détruit l’humanité, le monde humain, le vivant, la société et la planète. Cette crise du coronavirus préfigure en vrai — qui ne le pressent pas ? —, nous fait vivre par anticipation les fléaux qu’annoncent les destructions écosystémiques en cours. Elle est à prendre en compte comme l’un des implacables signaux d’alarme nous alertant du danger global de ce mode de développement imposé à marche forcée, comme s’il était l’unique modèle — « There really is no alternativ », M. Thatcher, Londres, 1980 — et qui condamne irréductiblement l’humanité entière à son propre anéantissement, à défaut d’une radicale et impérieuse bifurcation. Le coronavirus atteste le caractère paroxystique de notre rapport au monde qui conduit le genre humain dans cette impasse anthropologique. Nous nous y trouvons bel et bien nassés, à présent. Le vivant planétaire se voit d’ores et déjà, pour une part, irréversiblement condamné à son définitif effacement. Personne ne peut vraiment garantir que les générations futures puissent sortir indemnes des destructions irrémédiablement causées à notre environnement. Hors de toute fatalité, ces crises outragent notre humanité comme ce ne fut encore jamais le cas dans notre histoire. Nous endurons tous les jours les symptômes de cet ébranlement qui accable le monde, la planète et les sociétés dans leur intégralité. Aujourd’hui, qui est encore dupe de l’imposture d’un soi-disant projet capitaliste ? Cette organisation économique « idéale » qu’on nous a tant vantée durant des décennies comme étant la seule pouvant satisfaire tous nos besoins essentiels, sociaux, matériels et spirituels — qui, paraît-il eut même une époque dite « glorieuse » et d’abondance — est en complète faillite terminale. Ce diktat systémique du capital met définitivement en cause tous nos espoirs quant à la possibilité de pouvoir construire cette démocratie vivante, citoyenne et créatrice qui est l’unique moyen de résoudre tous les problèmes de l’heure et sur le long terme. « Liberté, Égalité, Fraternité » n’est dans les faits qu’une devise révolutionnaire usurpée, en particulier pour les deux derniers termes que la Révolution de 1789 n’a jamais fait que proclamer en vain. Le point de non- retour a d’ores et déjà été franchi. Ce régime nous a amenés dans une impasse ontologique, écologique et sanitaire. La conscience collective de ce constat gagne chaque jour en puissance. En témoigne de manière cinglante la défection-sanction populaire massive infligée au rituel politicien, simulacre fatigué du politique exsangue de toute citoyenneté : les taux d’abstention de 80, voire 90 % ont été atteints, lors des récentes élections législatives partielles. Les citoyen.ne.s ne répondent plus, sauf par leur indifférence — acte politique à percevoir comme offensif —, afin de ne pas être eux-mêmes corrompus par ce viol de la démocratie. Le roi est nu 1(1). La donne doit être changée de fond en comble.

II
L’hégémonie du pouvoir est mise en cause

Symptôme massif du syndrome systémique, ce grave accident sanitaire achève de révéler la crise de l’hégémonie de la classe dirigeante. Pour la première fois, depuis son avènement révolutionnaire de 89, son hégémonie est massivement mise en cause, et ce, à l’échelle internationale, car le même modèle économico-social s’étant institué dans le monde, les populations se rendent toutes à cette évidence, comme en attestent les mouvements partout visant la subversion de cet ordre économico-social du passé par l’innovation politique radicale porteuse des solutions d’avenir. Qui, en ces heures-ci, aurait encore la moindre confiance en ceux qui gouvernent les États ? L’ampleur de cette défiance générale ne provient pas seulement de la pitoyable incompétence avec laquelle, en France et ailleurs, les gouvernements s’y sont pris pour protéger la population de la pandémie qui menace les vies. Cette défiance globale concerne bien plus largement la plupart des versants de nos existences mises en souffrances graves par toutes les crises engendrées par le capitalisme contemporain. La légitimité du monopole de l’exercice du pouvoir économique et d’État que s’est arrogée la bourgeoisie n’a jamais cessé d’être mise en cause par les luttes ouvrières pour combattre les injustices consubstantielles au système. Certaines ont débouché sur de réelles avancées anticapitalistes qui sont sans cesse attaquées pour être détruites par les soi-disant « réformes ». S’exacerbe, en effet, la crise chronique du système qui, du fait de l’ampleur atteinte par la suraccumulation du capital en quête de rentabilité et de fluidité, le contraint à en généraliser la financiarisation et a laisser libre cours à toutes ses turpitudes ; nouvelle mutation apparentée à un acharnement thérapeutique sans solutions ni issue et terminal. C’est précisément la violence de cette phase d’asphyxie agonique d’un système obsolète que nous endurons à présent. Notre perspective à long terme pourrait être d’avoir à longuement supporter encore ces multiples cataclysmes et soubresauts engendrant toujours davantage de violences sociales, de restrictions des libertés individuelles et publiques et la violence policière corrélative sans limites, dans le vain espoir de quelque improbable prolongation de la domination. Une fois enracinée dans les consciences, la défiance ne manque pas d’induire la question frappée au coin du bon sens : qu’est-ce qui pourrait encore, pour nous, justifier désormais cette hégémonie ? Nous avons jour après jour le spectacle affligeant de dirigeants obstinés, dogmatiques démontrant leur duplicité, leur jésuitisme ; assurant qu’ils gèrent les crises qui nous assaillent alors qu’ils sont eux-mêmes les servants du système qui les engendrent. Empêtrés qu’ils sont dans leurs contradictions, ils ont de surcroît, démontré non seulement leur incapacité à faire preuve d’anticipation lors des tout premiers développements du coronavirus, mais leur grossière inaptitude à prendre les bonnes décisions pour en juguler la progression envahissante. Les exemples foisonnent des pires décisions aberrantes qui furent prises. Ce constat s’est imposé dès qu’on a eu un peu de recul sur le processus évolutif de la pandémie. Se vit par toute la population le désastre qui devait forcément résulter des politiques hospitalières menées par les politiciens successifs de droite comme de gauche qui se sont relayés aux affaires depuis trente ans : politiques invariables, sacrifiant à l’unique axiome idéologique obsessionnel — religion des autorités européennes, ces esprits tutélaires non élus conduisant nos destins — de la baisse à tout prix des toutes les dépenses publiques, y compris de santé, comme l’un des moyens privilégiés pour consolidé le taux de profit du capital. L’une des dramatiques conséquences de ces politiques dogmatiques est cet immonde dilemme assigné, de facto, aujourd’hui aux médecins, leur imposant le viol de leur serment d’Hippocrate en les contraignant à sélectionner, parmi les patients atteints gravement du coronavirus, celle ou celui qui vivra, celle ou celui qui mourra, et ce, en fonction d’un critère matériel et comptable tout à fait étranger à leur savoir et pratique de la science de la médecine et du soin, à savoir : le nombre de respirateurs et de lits de réanimation disponibles. Comment ne pas être défiant envers ces dirigeants qui ont décidé, en toute illégitimité démocratique, pour obéir à l’oukase du capital, de supprimer 100 000 lits d’hôpital en vingt ans, rien qu’en France ? À quel niveau de priorité a jamais figurée la prise en compte de la santé des citoyen.ne.s dans leurs décisions politiques en matière de santé publique ? La crise du coronavirus est ici encore très significative de nouveaux dénis de démocratie. Infantilisés durant tout le déroulé des dispositions prises par l’État, les citoyen.ne.s n’ont été d’aucune façon associé.e.s aux décisions prises face à la pandémie. Qui est l’auteur de la stratégie sanitaire ? Ni le Parlement, ni aucune de ses commissions, ni le Gouvernement. Alors qui ? Le Conseil de défense qui a été créé en 1959 aux fins d’élaboration de stratégies « militaires » et ayant pour fonction de fixer les objectifs et de coordonner la politique de sécurité et de défense du pays. Il s’agit bien d’une mise entre parenthèses autoritaire des instances représentatives, sommées d’enregistrer les décisions sanitaires prises par le chef, sans débat, sans contrôle démocratique, dans le cabinet noir du palais. Un conseil restreint et secret décide sans rendre aucun compte (il n’y a pas de compte rendu des réunions du CD). Les chefs militaires, du renseignement en sont les principaux membres. Or la lutte contre une pandémie qui menace nos vies ne doit-elle pas en premier lieu être dirigée par le corps scientifique médical et se mettre en œuvre dans la plus grande transparence démocratique ? Peut-on espérer vaincre le coronavirus sans le concours le plus actif possible de la population menacée ? Alors que l’exécutif s’est révélé déficient depuis le début dans la confrontation à cette pandémie, était-il pertinent de s’en remettre aux états-majors des armées qui depuis un siècle et demi n’ont jamais vraiment démontré leur talent de stratèges sur les divers champs de bataille qui cependant ont fait des millions de morts parfaitement inutiles parmi les jeunes générations. Cette crise et sa multitude de symptômes violents ne font qu’amplifier le grand doute populaire quant à la légitimité de cette suprématie de classe handicapante. Devient de plus en plus évidente cette fissure profonde dans l’hégémonie du bloc historique de forces sociales sur l’ensemble de la société. Gramsci nous avait très bien décrit, dans ses Cahiers de prison, 1926-1937, cette hégémonie en tant que moyen permettant à une classe sociale de maintenir sa domination non seulement politique et répressive, mais intellectuelle et morale en métamorphosant sa puissance pratique et économique en autorité éthico-culturelle bien plus large — intériorisée par ceux sur qui elle s’exerce — et par là capable de se faire non pas simplement obéir, mais reconnaître.

III
Crise de l’hégémonie sur le travail

Au cœur de ces bouleversements, la pandémie agit comme un agent chimique de précipitation. Cette acuité des consciences qui s’accroît sur ce qui conditionne nos vies en est le précipité social et politique qui fait que le mouvement d’émancipation avance. Dans la société qui nous est imposée, se trouve totalement dévoyé ce qui a fait depuis des centaines de siècles toute la noblesse du travail, de la mise en œuvre des capacités des humains à vivre en harmonie avec la biodiversité et leur environnement, à pouvoir transformer la nature sans la dégrader, grâce à leurs sciences, savoir-faire et activités créatrices. Le mépris anthropologique dans lequel nous tient le système capitaliste depuis bientôt deux siècles aboutit à ce que nous soyons aujourd’hui complètement coupés des buts et des moyens de notre travail, de nos activités, dimension essentielle selon laquelle s’enrichit notre existence, se confortent notre humanitas, le monde humain, les rapports sociaux, nos civilisations qui, au fil des siècles, construisirent jusqu’à nous chaque nouvelle génération. Une majorité des citoyen.ne.s vit maintenant chaque jour avec une interrogation quant au sens de leurs vies. Ils et elles ressentent un dégoût vis-à-vis de leur travail, jusqu’à même en subir un supplice quotidien que le management maquille en « souffrance au travail » et stigmatise en tant pathologie individuelle. La raison en est ailleurs. Quelle que soit leur position dans la production et l’activité économique, les salarié.e.s désapprouvent la façon dont leurs directions, en dépit de leurs artifices managériaux démagogiques, conduisent le travail. Le « faire » et la finalité du travail imposés aujourd’hui sont d’un monde ancien, dépassé et contraire à notre déontologie. Les managers et leurs sous-fifres sont désormais incapables de faire adhérer à leurs choix et stratégies de production. Est devenue insoutenable cette obsession de la classe dirigeante à renforcer encore son monopole de la maîtrise du travail. Eux seuls décident de ce qui est du travail, de ce qui n’en est pas, jugent de ce qui a valeur et de ce qui n’en a pas. Qui ne voit pas qu’est devenu totalement archaïque, au regard des enjeux anthropologiques et écologiques de notre temps, le fait que celles et ceux qui assurent le travail, les salarié.e.s, cadres, indépendant.e.s, etc., soient déresponsabilisés, ne décident de rien concernant leur propre travail. Que produire ? Comment produire ? Quelle rémunération, en tant que salarié.e.s, comme indépendant.e ? Où produire ? Avec qui produire ? Actrices et acteurs du travail sont refoulés comme étrangers — aliénés, au sens étymologique du mot — aux réponses à ces questions. Elles et ils sont nié.e.s comme souverains sur la production, alors que ce sont elles- mêmes et eux-mêmes qui produisent et qui consomment. Impossibilité de se prononcer sur la validité sociale, le sens écologique et économique de la valeur d’usage produite, alors que souvent celle-ci est absurde à l’aune des priorités humaines à privilégier actuellement.

IV
Démonstration entre mille

Ainsi que le bon sens et la logique de l’efficacité l’avaient instituée à l’origine, dès sa création en 1946, notre production de soins hospitaliers (l’hôpital public sous la forme des CHU) a été, jusqu’à la fin des années soixante, entièrement gérée en totale autogestion par les médecins et personnels soignants eux-mêmes. La construction, selon les lois libératrices de 1946, du système hospitalier et de l’université de médecine (CHU) français a commencé à partir du début des années 50. L’hôpital, à l’époque, est un mouroir géré par les bonnes œuvres religieuses. En 2000, notre système hospitalier-CHU tenait le premier rang mondial, en matière de qualité de la production de soins. La construction du nouveau système d’une efficacité considérable — l’espérance de vie passant, pour les hommes, de 63,4 ans, en 1950, à 78,2 ans, en 2011 — a été financée entièrement par la caisse d’assurance maladie, au moyen de la subvention provenant des cotisations maladie salariales et patronales, donc sans aucun crédit capitaliste et sans versement de rente d’intérêt parasitaire aux actionnaires des banques. Et c’est ce salaire socialisé (les cotisations sont du salaire, car prélevées sur du salaire brut, donc sur la valeur produite par le travail) qui a également, en sus de la subvention de l’investissement des achats fonciers, pour la construction des bâtiments, les achats des équipements médicaux, payé les salaires à vie et à la qualification des personnels soignants qui créent, par la production de soins, une valeur économique (reprise dans la comptabilité nationale et intégrée au PIB). L’entièreté de ce processus de trente ans s’est déroulée complètement en dehors des institutions du capitalisme, à savoir : l’emploi, le marché des travailleurs et le crédit. Cette institution — à l’époque unique au monde — d’une production de soins couplée à l’université de la médecine (CHU) et à la recherche médicale, nantie d’une structure clinique de soins du plus haut niveau a été financée exclusivement par la subvention de l’assurance maladie du Régime général et hors de tout lien avec le marché financier privé spéculatif. De surcroît, la propriété de l’outil a échappé à la logique capitaliste patrimoniale lucrative. Il s’agissait d’une propriété collective non lucrative remise en propriété d’usage aux personnels soignants parce qu’il savent mieux que quiconque la meilleure façon de produire du soin. Ils étaient copropriétaires d’usage de leur outil de production, élisant démocratiquement leurs directions. C’était la reconnaissance actée dès 1950 que le personnel hospitalier dans son ensemble est créateur de valeur économique. Il y a bien production de soins et non « dépenses » de soins, contrevérité idéologique dont on nous rebat les oreilles à longueur de plaidoyers néolibéraux, afin de convaincre de la sacro-sainte nécessité de leur réduction qui nous a conduits là où nous en sommes. Dit-on qu’il y a « dépenses » de produits électroniques, d’acier, de semences pour caractériser ces productions ? Qui ne voit pas qu’il faut cesser ces processus de déresponsabilisation imposés à ces personnels hospitaliers hautement qualifiés, sous prétexte d’une soi-disant rationalisation gestionnaire et managériale calquée sur les méthodes de gestion du capitalisme financier ? On sait maintenant, preuves multiples à l’appui, que cette dérive aboutit aux graves dysfonctionnements dont nous souffrons dans nos chairs aujourd’hui. Les médecins et personnels soignants hospitaliers n’ont aucun besoin de la bureaucratie des ARS, des directions d’établissements autoritaires nommées d’en haut, de « DRH », de gestionnaires de centres de profits, d’« auditors », de « bed managers », d’organigrammes opérationnels, de protocoles managériaux, de « business processes » et autres pitreries néolibéralo-managériales de ce genre.
 C’est au contraire, aux médecins et aux personnels soignants eux-mêmes — qui, seuls, disposent des savoirs scientifiques et médicaux — de s’organiser, de s’autogérer démocratiquement (avec, bien sûr, toutes assistances techniques de gestion nécessaires, à leur demande et sous leur contrôle exclusif), mais sans perdre aucunement le pouvoir de décider souverainement en dernier ressort et en tous domaines régissant leurs activités de santé publique qui doivent échapper à toutes formes d’étatisation n’agissant que pour mettre en place des normes de gestion financière capitalistes calamiteuses. Le chaos qui résulte de la gestion néo- libérale du secteur hospitalier ne peut être dissimulé, nous l’avons sous les yeux à l’occasion de cette crise sanitaire. Est inhumaine cette application des critères d’optimisation financière à la prise en charge des patients et à la pratique des soins thérapeutiques. Déshumanisation forcée qui démotive les acteurs de la filière de soins pour cause de dénaturation insensée de leur travail. Beaucoup plus largement, l’avenir des salarié.e.s dans tous les champs de l’économie doit s’élaborer dans le creuset d’une démocratisation conduisant à l’autogestion sur tous les lieux de travail, sans exception et d’abord en termes de responsabilité sur les productions. N’est désormais plus supportable ce diktat du capital et de son management, cette volonté étrangère au bon sens et attentatoire au biens communs qui soumet toutes les activités productives à leurs propres fins exclusives, quitte à mettre le collectif et la société elle-même en échec et en grande souffrance. Le fait que les salarié.e.s et indépendant.e.s soient ainsi devenus étrangers à leur propre travail est le résultat désastreux de cette privation de responsabilité et de liberté, de cette confiscation de leur souveraineté sur le travail qui perd ainsi toute vertu d’activation, de développement de soi, de sorte que sont frustrés du contenu de leur vie réelle la plupart des salarié.e.s, cadres, paysan.ne.s., tous les travailleu.r.se.s en général et à tous les échelons de qualification. Le summum de l’aberration est atteint : produire du temps libre pour une classe en transformant tout le temps de vie de toutes et tous en temps de travail soumis.

V
Fin de l’hégémonie sur la définition de notre avenir

La preuve éclatante est posée que la production capitaliste de la marchandise, comme le tout-marché pour la réguler, produisent des dérèglements sociaux et écologiques planétaires croissants et attentatoires aux conditions normales de vie des citoyen.ne.s et, à court terme, à la survie de l’humanité et du vivant sur la planète. Il y a des choix radicaux urgents à faire et notamment restaurer l’équilibre dans nos rapports à la nature, s’il en est encore temps. La production capitaliste est totalement indifférente aux conséquences humaines, sociales et écologiques des valeurs d’usage qu’elle produit. Le seul et unique critère de leur conception, de leur mise en production et de leur commercialisation est la valorisation du capital par la prédation de la valeur créée par le travail, et ce, pour l’investissement toxique et la distribution de dividendes aux actionnaires devenus les parasites économico-socio-écologiques. Les marchés financiers qui sont nés de l’accumulation du capital et dont l’évolution est démentielle, destructeurs de l’économie réelle et prospective, sont plus que jamais hors de tout contrôle démocratique et nous exposent collectivement en permanence à de nouveaux cataclysmes financiers et sociaux. Or, il est patent que les forces productives, c’est-à- dire cette union vertueuse des savoirs issus des recherches scientifiques, applications technologiques, les savoir-faire de fabrication, la culture générale des techniques de production, la maîtrise des processus de création, y compris les plus complexes dans tous domaines (énergies nucléaire, renouvelables, à inventer pour anticiper les raretés à venir, exploration spatiale, armement, technologie médicale d’avant-garde, robotique, outils numériques, etc.), les capacités d’invention les plus anticipatrices n’ont jamais atteint une telle maturité de développement général grâce aux intelligences intellectuelles, manuelles dans les gestes de création, d’imagination et aux capacités d’innovation de tous les salarié.e.s, à tous les niveaux. Si l’on sait, depuis la critique marxienne de l’économie, qu’ « aucune forme de sociétés ne disparaît avant d’avoir épuisé toutes ses possibilités de développement. » 2, force est d’observer aujourd’hui que le capital prédateur rentier se pose dorénavant comme le principal obstacle à ce libre développement largement capable d’apporter toutes les solutions harmonieuses à la plupart des problèmes actuels auxquels est confrontée l’humanité. Faute d’être appropriées par toutes et tous, les immenses puissances sociales d’aujourd’hui ne sont plus maîtrisables par personne. Après avoir été vecteurs de progrès en dépit de son cortège d’injustices, les rapports sociaux qui caractérisent notre mode de production sont à présent devenus violemment maléfiques et n’induisent plus que destructions et dangers. Le capitalisme devient directement incompatible avec le progrès de l’humanité, avec sa survie. Il est devenu urgent et vital de le subvertir par un nouveau mode de production.

VI
Crise de l’hégémonie sur le modèle de société

Le modèle de société dans laquelle s’est installée une telle violence dans les rapports sociaux et qui vise néanmoins à renforcer encore l’application de sa loi d’airain que la richesse des uns est fondée sur l’écrasement des autres fait l’objet d’un rejet majoritaire. De plus en plus de jeunes, y compris des hauts diplômés de l’enseignement supérieur, se trouvent en état de décrochage idéologique avec les normes que veut leur imposer le système dominant et entrent en dissidence, produisant à leur échelon, dans leurs localités, diverses alternatives révolutionnaires. Ils explorent empiriquement des processus « communistes » de production, de mise en valeur et de distribution alternatives novatrices. Nous sommes dans les affres des derniers moments très anxiogènes d’un système qui a outrepassé sa limite historique. Son agonie peut cependant durer encore très longtemps. Étant arrivé au terme de son époque, désormais impuissant de toute innovation de civilisation, suintant la toxicité par tous les pores, ce désormais « Ancien Régime » offre une béance idéologique abyssale. Dans sa vigueur révolutionnaire conquérante le capitalisme fut porté par les plus grands génies philosophes de l’époque : Descartes, Rousseau, Kant, entre de nombreux autres. Au cours de son apogée triomphant, il eut pour fondements philosophiques ceux de Hegel, Nietzsche, etc., allant tous dans le même sens d’une métaphysique idéaliste justifiant les rapports sociaux de production consubstantiels au régime capitaliste ou les ignorant dans leur métaphysique. Il en va de même, évidemment, pour ce qui est des théories d’économie politique. Les économistes idéologues tels Smith, Ricardo, Say, Mill, Malthus, etc., lui élaborèrent le socle théorique originel et évolutif ad hoc qu'allait scientifiquement critiquer et désarmer Karl Marx, l’allié de la classe combattante de remplacement. Crise aussi de son hégémonie culturelle, le système capitaliste ne dispose plus aujourd'hui d'aucun appui idéologique, et pour cause, il incarne l’archaïsme, stérilisant d’avance toute novation culturelle et philosophique. Dans les moments de sa propre phase révolutionnaire, un vide similaire s’était de même produit du côté de l'idéologie de l'aristocratie obsolescente qui ne pouvait plus produire non plus, en raison de son déclin politique et culturel, aucune production intellectuelle ou théorie économico-sociale crédible à la veille de son propre ensevelissement.

VII
Relève idéologique

Aujourd’hui, la bourgeoisie n'a plus guère que des Zemour et des Onfray — pathétiques répliques des Drumont et Proudhon du 19e siècle — et autres sinistres tartuffes, comme idéologues de pacotilles d’un guignol de terreur culturelle. N’y a-t-il pas lieu de s’interroger dans le dénuement théorique d’aujourd’hui sur notre avenir d’humanité ? Assumons-nous notre prétention à être des opposants ? Ne restons-nous pas sur la défensive idéologique, empêtrés dans un présent prédominant des plus confus ? Ainsi que nous y assigne la classe dirigeante, nous nous cantonnons au premier degré revendicatif en soignant les traumatismes et plaignant les souffrances. Dans le domaine des idées, le terrain a été abandonné et nous ne l'investissons pas. Ce faisant ne sommes-nous pas complices de notre propre désarmement idéologique ? Au milieu de la cascade de crises, plus personne en face n’est désormais en mesure de justifier la pérennité du système mortifère en place. D'où la libre occupation de l’esplanade publique par les perpétuelles grossières diversions politiciennes du pouvoir : bouc-émissariats fascisants classiques, incitation à la haine de l’autre greffée au thème de l’insécurité comme perpétuel épouvantail. Tous les procédés politiciens démagogiques les plus vulgaires dégoulinent sur les écrans. Qu’attendons-nous pour démontrer, preuves à l’appui, que l’essor des forces productives a réduit à néant toute justification fonctionnelle du maintien des rapports sociaux capitalistes. En effet, objectivement, toute notre économie peut porter ses fruits sans le capital, sans les actionnaires, sans banques, sans crédit, sans tous ces parasites. C’est devenu une évidence. Cependant, serions-nous affectés d'un déficit aigu de lucidité politique ? Car il est clair qu’un autre facteur indispensable au basculement de classe est en dormance. La lutte de classe est l’unique moyen de réussir progressivement et pacifiquement la métamorphose sociale dont le pays à grand besoin (et pas seulement le nôtre). C'est donc à cela que nous devrions travailler, au lieu de gérer la défense des travailleurs agressés par le système. Enlevons-nous de l'esprit que ce sont des victimes. Ils sont bel et bien les héros de la lutte de classe, les preuves en sont multiples dans l’histoire des siècles passés. Travaillons donc à ce qu'ils en prennent à nouveau conscience et qu’ils s’arment de cette clairvoyance de classe et de cette énergie. Ce sont eux les acteurs de leur propre désaliénation. Alors, qu’en revanche, nous disposons de tous les appuis théoriques historiques, opérationnels, ressources scientifiques nécessaires pour mener le combat sur le terrain idéologique. Il est une critique toujours indépassée du système et qui n'a pas pris une ride. Il suffit d'en prendre connaissance. L'anthropologie marxienne doit être réinvestie de toute urgence. Elle nous fournit toutes les idées, concepts et outils de pensée indispensables pour poursuivre le cheminement révolutionnaire qui a déjà conduit en France à d’importantes avancées anticapitalistes. Il y a urgence à nous extirper du piège idéologique dans lequel nous à enfermés l’hégémonie de la classe dominante et son historiographie officielle qui s’attache sans relâche — et on comprend pourquoi — à faire l’amalgame entre les expériences caricaturales désastreuses dites « socialistes », voire « communistes » du XXe siècle qui n’en furent que de monstrueuses falsifications et la visée communiste marxienne originelle qui n’a jamais encore nulle part été mise en œuvre. Mettons tout cela au jour grâce, notamment, aux travaux récents de grande ampleur de chercheurs et philosophes, comme Lucien Sève (3). Entre autres conséquences de cette domination de l’idéologie en lambeaux de la bourgeoisie, mais artificiellement persistante grâce à sa médiasphère globale, demeure l'idée qu'afficher des positions marxiennes communistes serait inapproprié. Des chercheurs en histoire et sciences sociales comme Bernard Friot (4)parviennent cependant à démontrer, par leurs travaux sur l’histoire contemporaine, les conquêtes communistes qui structurent notre société : le statut des fonctionnaires, le Régime général de la Sécurité sociale, le salaire à la qualification de la personne ou du poste, comme reconnaissance du statut du producteur de valeur économique, le salaire à vie qui concerne aujourd’hui plus de douze millions de personnes chez nous (fonctionnaires, salariés à statut et retraités), etc.

VIII
À quelque chose malheur est bon

Cette expérience douloureuse du coronavirus aura au moins un mérite en servant de démonstration dans le réel des événements vécus : nous donner la conscience claire que nous ne pouvons plus fonder notre vie en commun sur les normes sociales caduques du capitalisme qui subordonnent toutes les applications des savoirs scientifiques et les pratiques dans tous domaines aux impératifs courtermistes de rentabilité et à l’obsessionnelle rétraction continue des dépenses publiques, quels que soient la vastité des dommages humains qui en résultent sur le court et long terme. Dans le domaine de la recherche fondamentale, la situation est pareillement gravissime. En témoignait Noëlle Charpentier, notre jeune brillant Prix Nobel de Chimie 2020 qui a dû fuir la France pour accomplir son œuvre — l’outil d'édition du génome — : « Je ne sais pas si, étant donné le contexte, j’aurais pu mener à bien en France le projet du CRISPR- Cas 9. La santé de la recherche en France n’est pas au mieux et je suis touchée, voire déprimée, lorsque j’en discute avec mes collègues français. » Le budget de la France pour la recherche est six fois inférieur à celui de l’Allemagne qui n’est pourtant pas pour autant un modèle, s’agissant des divers sujets traités ici.

IX
Décider de nos vies sans les actionnaires

Les préjudices humains colossaux qui sont vécus dans le domaine de la santé, démontrant l’incapacité structurelle de notre secteur hospitalier à faire face à une pandémie, sont au cœur des angoisses du pays. Manifestation actuelle la plus voyante du caractère intrinsèquement inadapté du système capitaliste, celle-ci ne devrait pas manquer de faire prendre conscience de son illégitime prétention à conserver la responsabilité de soigner sur tous les plans humains ou techniques nos sociétés développées.

Car dans tous les secteurs industriels et économiques, y compris dans le tertiaire et dans la distribution, les uniques critères de choix de production auxquels obéissent aveuglément les directions sont ceux qui leur sont dictés par les actionnaires. La rentabilité du capital est l’unique fondement des décisions de tout ce que nous produisons, quels que soient les dangers pour la santé et la vie des populations, pour la préservation de la biodiversité et pour la pérennité de l’équilibre climatique de notre planète et la protection de sa biosphère. C’est la raison pour laquelle nous disqualifions les DRH et les managers harceleurs dépourvus de conscience et d’esprit critiques et sourds aux avertissements indéfiniment répétés. Nous refusons tout lien entre leur évaluation paramétrée idéologiquement et notre salaire. Nous sommes empêchés de travailler selon notre éthique. Or nous ne voulons plus faire des travaux avec lesquels nous sommes en désaccord — produire pour la mort —, c’est-à-dire sans prendre en compte, la menace écologique et l’unique sens pour l’humain que devrait dès lors revêtir toute production. Il est de notre responsabilité de mettre un terme à tout cela, car c’est nous qui assurons toutes les productions. Grandi la prise de conscience de la nécessité d’investir dans les « communs » au lieu de détruire systématiquement les services publics et se livrer à la privatisation de toutes les activités humaines quelles qu’elles soient, course à l’abîme à laquelle on assiste depuis plus de vingt ans. Se manifeste ainsi le désir populaire grandissant pour l’auto-organisation des salarié.e.s dans nos entreprises comme dans nos administrations, parce que nous savons mieux qu’eux (les directions qui sont aux commandes) ce qui est bon pour nous et pour sauver notre planète. Cette aspiration nouvelle et puissante à s’approprier, à accroître les « communs » exprime aussi notre volonté de ne plus travailler désormais que sur des produits et des services selon des choix et des méthodes correspondant à ce dont nous avons — salarié.e.s et usagers réunis — démocratiquement délibéré collectivement. Notre avenir doit s’élaborer dans le creuset d’une démocratisation radicale de plus en plus horizontale, et d’abord en matière de responsabilité des travailleur.se.s sur les productions. N’est désormais plus supportable ce diktat du capital et de son management, cette volonté étrangère au bon sens soumise à des critères a-humains, au sens de privés d’humanité et non seulement inhumains, au sens de cruels, qui soumet nos activités à leurs propres fins exclusives, quitte à mettre la société elle-même en grand danger de déséquilibre mortel. Le fait que nous sommes ainsi devenus étrangers à notre propre travail est le résultat désastreux de cette privation de liberté, de cette confiscation de notre souveraineté sur le travail qui perd ainsi toute vertu d’activation, d’individuation, de sorte que sont frustrés du contenu de leur vie réelle la plupart des salarié.e.s, des paysan.ne.s., de tous les travailleur.se.s en général et à tous les échelons de qualification. Dans ce contexte se manifestent heureusement la montée grandissante des dissidences et la consolidation d’une nouvelle Résistance. Les salarié.e.s exigent d’avoir voix au chapitre sur l’organisation et les conditions de leur travail et les buts des productions dans leurs entreprises et leurs administrations, car celles-ci ont pour vocation naturelle à devenir, à terme, des « communs ». De plus en plus de trentenaires diplômés refusent de se prostituer pour les intérêts du capital en excellant dans les mathématiques algorithmiques de l’ « optimisation fiscale » et/ou de la finance spéculative « hedge funds ». Ils se projettent dans des initiatives de productions alternatives, notamment en milieu rural. De leur côté, les nouvelles générations de paysan.ne.s prennent le pouvoir sur leurs méthodes de culture, d’élevage, de transformation et de vente de leurs productions, en créant de nouvelles structures d’échange et des dynamiques locales efficaces auxquelles participent activement les citoyens consommateurs qui sont de plus en plus enclins à réduire au minimum leur fréquentation de la grande distribution dont les actionnaires font cause commune avec ceux de l’industrie et de l’agrobusiness. Au lieu de se gorger du mot politiquement correct « communs » concept édulcoré à dessein, idéologiquement castré, osons — un peu de bravoure ! — réactiver « communisme » qui en clarifie le sens aux fins d’en actualiser l’authentique visée marxienne gangrenée au XXe par les monstrueuses caricatures de « socialisme » qu’en firent notamment Staline et Mao Zedong, trahissant son ambition anthropologique originelle d’émancipation individuelle et collective. Débarrassons-nous des stéréotypes idéologiques qui parsèment la majeure partie de l’historiographie contemporaine sur le sujet. S’affirme de plus en plus le désir collectif d’un avenir économique et social construit sur la nouvelle base d’un ensemble d’associations coopératives pouvant délibérer démocratiquement en alliant producteurs souverains et consommateurs, d’abord en citoyens, à tous les échelons de la société pour régler toutes les productions selon un plan arrêté en commun. Qu’est-ce, sinon l’évocation d’un très possible communisme contemporain, loin de ses travestissements du XXe siècle ? Le champ de ce pouvoir citoyen devient illimité : les grandes entreprises, par exemple, n’appartiennent-elles pas de fait aux communs ? Tous leurs actifs sont-ils autre chose que de la valeur qui fut créée par le travail collectif de tous les membres de la société et accumulée dans des propriétés privées au seul motif d’un rapport social imposant cet accaparement de la valeur créée ? Le capital n’est donc pas une puissance attachée à une personne ou à un groupe de personnes, il est une puissance inhérente à la société. Dans le même temps serait mis un terme définitif aux retentissements délétères attentatoires à nos vies résultant de la gestion de ces entreprises géantes concernées qui ne prennent jamais en compte dans leurs décisions l’intérêt « commun », justement ? C’est aux salarié.e.s., et aux citoyens réunis de s’arroger la responsabilité d’orienter leurs activités dans le sens des intérêts communs. Elles et ils disposent de toutes les compétences pour ce faire. Lorsqu’on fait du capital une propriété collective appartenant à tous les membres de la société, ce n’est pas la propriété personnelle qui se transforme en propriété collective. Ce qui est changé, c’est le caractère social de la propriété. Elle cesse d’être une propriété de classe. Demain, la maîtrise des biens communs n’abolira pas la propriété privée, elle abolira la propriété lucrative bourgeoise.

X
Changer de boussole, prendre le relais au gouvernail

Quel est le premier enseignement de la pandémie qui nous saute aux yeux ? Lorsqu’une proportion significative de salarié.e.s ne travaille pas, les PIB nationaux chutent fortement (probablement 15 % de baisse en moyenne cette année, pour les pays d’Europe). Sachant que le PIB indique le volume de valeur économique créée, voici donc, pour ceux qui en doutaient encore, l’évidence que c’est bien le travail des salarié.e.s — et exclusivement le travail des salarié.e.s — qui crée la valeur économique. Qui d’autres que les salarié.e.s., paysan.ne.s, indépendant.e.s, ingénieur.e.s, technicien.ne.s, cadres, chercheu.re.s, savant.e.s, diplômé.e.s dissident.e.s, etc., créent les valeurs d’usage, supports de la valeur économique ? Un arrêt général de travail signifie assurément absence de création de valeur économique, donc PIB = 0 ! Les plus de 2 300 milliards de valeur économique créée en 2020 seront donc exclusivement le fruit du travail des salarié.e.s. Émerge donc bien naturellement cette idée que si cette valeur a bien été créée par le travail, elle serait parfaitement identique en étant générée sans les actionnaires, sans les prêteurs-banquiers et sans le capital qui s’avèrent n’être que des cleptoparasites entravant sans cesse les processus économiques bénéfiques socialement et écologiquement. C’est de plus en plus criant pour la plupart des citoyens. L’écran idéologique n’est pas loin de l’implosion révélant la possibilité de l’économie alternative, sans manipulation dogmatique. Ce qui crève les yeux dans le même temps est que les propriétaires des capitaux et leurs directions en place sont, au vrai, totalement dépendants de celles et ceux qui créent la valeur, car eux en sont incapables, par eux-mêmes. S’ouvre ainsi nettement le nouvel horizon, la nouvelle perspective, la nouvelle aspiration qui rassemblera tous les suffrages : conquérir enfin la souveraineté sur le travail et par conséquent sur la valeur économique. Il en sera fini d’avoir à quémander en vain à longueur d’année — et de manifs réprimées dans le sang — des moyens pour prendre soin des humains, moyens jamais obtenus, tant la maîtrise de la valeur économique est monopolisée, détournée à des fins privées et pour des usages délétères contraires aux urgences sociales et vitales pour l’humanité et sa planète. C’est donc le déplacement de l’axe des luttes qui est à l’ordre du jour. Nous ne sortirons pas les fusils, mais nous savons à quel endroit il faut viser. Cœur des futures mobilisations collectives, la conquête de notre souveraineté sur notre travail nous donnera la pleine maîtrise des options d’usage de cette valeur, de sa distribution égalitaire — et non pas « équitable » — et des investissements au bénéfice d’un meilleur futur qui ait le sens qui soit à notre convenance. Cette maîtrise des investissements doit justement porter sur ces fameux « communs » dont tout le monde désire l’appropriation, afin de nous conférer le pouvoir de faire souverainement nos choix de productions, en toute liberté, comme nous l’entendons, en tant que travailleur.se.s-citoyen.ne.s-souverain.e.s, décideur.se.s quant à tout ce qui fait notre vie individuelle et collective.

XI
Le modèle : les femmes, fer de lance de la lutte

Comment réorienter notre combat, afin de ne plus être défensifs, CONTRE telle ou telle énième « réforme » régressive supplémentaire, mais offensifs, POUR le projet d’une conquête politique et sociale globale inédite ? Les énergies de Résistance sont puissantes et nombreuses, démonstration en est faite sans relâche depuis 2018. Au surgissement imprévu de la massive révolte des « Gilets jaunes » qui s’est développée sur plus d’un an et demi et se poursuit ont succédé les multiples mobilisations, grèves et manifestations pour protester contre le projet de « réforme » dite « des retraites » qui vise bien plus fondamentalement à abolir le salaire à la qualification, le statut des fonctionnaires et la pension de retraite basée sur la continuité du versement d’une proportion du salaire jusqu’à notre mort ; le but final étant de nous transformer toutes et tous en travailleur.se.s « indépendant.e.s » sans droits corvéables et taillables à merci sur le marché de la force de travail-marchandise et des biens et services, c’est-à-dire en employés « liquéfiés » — consolidant le « cash flow » (flux de monnaie) du capital —, à l’instar des UBER et autres DELIVEROO. Les conséquences de la crise anthropologique, dont les effets sont encore amplifiés par les circonstances du coronavirus, créent une multitude de foyers de luttes dans tout le pays appelant à l’unification des mobilisations sur le projet radicalement nouveau et commun de l’émancipation de l’aliénation économique et sociale. S’agissant de s’affranchir de toute domination, le moteur de nos mobilisations ne devrait-il pas être justement la lutte des femmes pour leur émancipation, unique remuement — avec le mouvement LGBT — de conquêtes de droits nouveaux dans notre société au cours des trois dernières décennies. Universellement les plus aliénées, les femmes disposent d’expérience experte, étant les victimes de la plus ancienne, de la plus primitive des dominations : la domination masculine, domination sur laquelle celles que nous subissons collectivement, cette fois — sociale, politique, économique —, se sont calquées. En tant que fer de lance de la lutte, les femmes ne pourraient s’émanciper elles-mêmes sans mettre fin à l’aliénation générale et en en libérant par là même la société tout entière. Pareille émancipation ne peut s’accomplir qu’au moyen d’une lutte à la fois sociale et politique, puisqu’il faut transformer de fond en comble les rapports sociaux en mettant fin à toute sujétion économique, politique et patriarcale. S’il y a aujourd’hui une visée révolutionnaire, c’est bien celle qu’assument les femmes avec courage et succès pour la conquête de la liberté de leur corps, de l’égalité de leur salaire et de leur pension avec ceux des hommes et pour l’accès égalitaire aux savoirs et au pouvoir. Il n’y aura pas de renouveau politique sans la féminisation du mouvement général qui est en route : Aragon : L’avenir de l’homme est la femme (6).

L’histoire des lapins...
C’est à nos générations qu’il appartient d’ouvrir cet avenir. Qu’en est-il d’ailleurs de l’histoire des femmes ? Qu’en sait-on exactement ? Quel en est le récit « officiel » ? Revenons, par exemple, sur cette formidable offensive féministe des années 70’. Les femmes bataillent alors pied à pied pour leur émancipation, pour s’approprier leur corps et leur histoire qui ne se confond pas avec celle des hommes, mutilante, pour le moins, du point de vue des femmes ? « Tant que les lapins n’auront pas d’historien, l’histoire des lapins sera racontée par les chasseurs. », nous avertissait Howard Zinn, l’historien critique américain. Des historiennes féministes comme Silvia Frederici, Mariarosa Dacosta et Selma James, entre autres, ont participé activement à ce combat, l’ont pensé et documenté et en témoignent de nos jours auprès des nouvelles générations. Elles montrent comment le pouvoir est depuis des siècles rompu à la répression de toute velléité d’émancipation, de révoltes des femmes. Dès le moyen-âge, notamment par la création du mythe des sorcières, entre autres. Il s’agissait déjà de neutraliser le pouvoir social considérable des femmes qui furent très en pointe dans les luttes contre le pouvoir féodal. D’ailleurs les femmes occupèrent une place prépondérante dans le mouvement hérétique dont la base idéologique était autant politique et sociale que religieuse. Tout cela est tu, dans l’histoire « officielle » produite et enseignée par l’idéologie. Pour se développer, le capitalisme naissant devait discipliner la femme qui a toujours été l’élément fondamental de la structure sociale. Contrôler le corps de la femme, discipliner sa sexualité, c’était s’assurer le contrôle de la production et de la maintenance de la force de travail, unique origine de la création des valeurs d’usage et économique, donc nécessité consubstantielle au mode de production capitaliste. L’époque de la manufacture, puis la révolution industrielle, l’essor du capitalisme au XIXe siècle allaient précipiter les choses. La machinerie requérait à présent l’embauche de toute la population disponible : hommes, femmes, enfants — dès l’âge de six ans — pour des journées de travail longues de dix-huit heures, et ce, six voire sept jours par semaine, avec parfois même la contrainte de la présence permanente sur le lieu de travail, avec paillasse à côté des établis et pitance consommée à la becquée pour les plus jeunes enfants. Il ne fallait surtout pas arrêter les machines. Le capital dénaturait de la sorte le travailleur-chef de famille en marchand d’esclaves louant, en plus de la sienne propre, la force de travail de femme et enfants. Le passage à la grande industrie, les progrès techniques firent évoluer les besoins des propriétaires, exigeant d’autres paramétrages de la force de travail (cf. Karl Marx, son étude du capitalisme en Angleterre au XIXe siècle)(5) : les inspecteurs commencèrent à descendre dans les fabriques, rendant des rapports édifiant quant aux conditions d’enfer vécues par la classe ouvrière. L’espérance de vie ne dépassait pas trente-cinq à quarante ans. La mortalité infantile atteignait des sommets : 10 à 26 %, dans certains districts (elle est 3,5 pour mille, en 2019, en France). Progresser dans l’accumulation du capital allait nécessiter des réformes sociales stratégiques. Il fallait une main-d’œuvre plus durable, mieux éduquée, apaiser les révoltes qui montaient, faire accéder les enfants à l’enseignement élémentaire. L’âge minimum d’embauche de ceux-ci fut relevé à douze ans. Pour ces raisons il devenait indispensable de créer les conditions d’un possible maintien au domicile des femmes qui allaient ainsi avoir le loisir d’offrir le sein à leurs nourrissons au lieu de les empoisonner au Godfrey’s Cordial (un sédatif à base d’opium) lorsqu’elles étaient bloquées à l’usine. Afin de concrétiser ces modifications structurelles d’importance, le capital fit promulguer par l’État de nouvelles lois ad hoc portant sur la régulation du travail et de la famille. On abaissa quelque peu la durée de la journée de travail. Pour gérer les dépenses en subsistances du foyer qui chiffraient le prix de la force de travail, une augmentation des rémunérations des hommes allait permettre à la femme de quitter l’usine et de s’occuper du ménage, de la production et l’entretien de la force de travail. La maison devenait une sorte de petite « fabrique » où se produisait — et se reproduisait — la force de travail d’une qualité meilleure et mieux adaptée au progrès de la production. Le capital se voyait indirectement remboursé de sa hausse de salaire aux hommes par tout ce travail de production de valeur économique provenant du labeur invisible de leurs femmes. Dans le même temps, le capital sous-traitait ainsi à l’homme, via le revenu, la surveillance de la production féminine. C’est l’homme qui sera donc au premier plan dans la lutte de classe et la femme soumise à son occultation sociale, à son état de dépendance économique au désormais unique revenu du mari pour le ménage. Qu’en est-il aujourd’hui ? Sur le fond, rien n’a changé, ou presque, du point de vue de la femme. La seconde journée des femmes est considérée comme très utile, certes, mais ce n’est pas du « travail ». Elles sont, certes « méritantes », mais elles ne créent pas de valeur économique, au sens capitaliste. Naturaliser cette réalité sociale, c’est en faire une nécessité de nature, comme si elle échappait aux rapports sociaux et donc à l’histoire. Selon l’ étude de l’INSEE de l’année 2010 en France, soixante milliards d’heures de travail féminin créateur de valeur économique sont totalement invisibilisées, non prises en compte dans la comptabilité nationale. La moyenne journalière s’établit à 3 heures par femme, se répartissant en courses d’approvisionnement, ménage, lessive, repassage, cuisine, soins et éducation des enfants, etc. Le montant de valeur ainsi souterrainement créée est estimé à 660 milliards d’euros, soit 33 % du montant du PIB (deux mille milliards d’euros en 2010, année de référence de l’étude). Le PIB est la somme des valeurs ajoutées produites par la classe laborieuse en une année. De surcroît, la même étude montre que ce nombre d’heures de travail domestique non payées représente 160 % du volume total d’heures de travail rémunérées, ce qui signifie qu’une heure de travail domestique est évaluée à une valeur cinq fois moindre que la moyenne nationale qui était de 13 euros net, en 2014. Les évaluations monétaires existantes du travail domestique féminin reproduisent donc en l’amplifiant fortement l’inégalité dont les femmes sont victimes dans la sphère du salariat. Pour mémoire, un trader en « hedge funds » est rémunéré, en moyenne, à dix fois le SMIC. Il est, de surcroît, officiellement considéré comme créateur de valeur. Laquelle ?! Revenons à la stratégie du mouvement féministe des années 70. Parmi les revendications figurait celle du « salaire ménager », mais la demande en était faite à l’État, donc sous la forme d’un revenu compensateur, d’une « assistance solidaire », comme en raffole le pouvoir libéral, aux antipodes de cette exigence d’une reconnaissance salariale de la valeur économique créée par le travail domestique des femmes. Entre-temps, si les dirigeants dans le monde — jusqu’à l’ONU —, la classe dominante internationale, accompagnèrent, sans enthousiasme, les revendications d’émancipation féministes, ils firent toutefois en sorte de les limiter strictement à des causes « sociétales », déniant autant que possible leur caractère éminemment politique et économique subversif et révolutionnaire en matière de rapports sociaux et de pouvoir. C’était donc sous la condition expresse que les réformes visées interviennent dans les limites des normes de la société telle qu’elle est immuablement instituée et normée que les capitalistes allaient tolérer ce courant d’émancipation de la femme. Ce fut cependant sans conteste la période de puissantes conquêtes de droits nouveaux pour les femmes, notamment en matière de souveraineté quant à la disposition de leur corps et de leur vie. Ces gains de liberté et d’autonomie furent d’ailleurs largement détournés, le marketing et les médias instrumentalisant le nouvel être féminin à des fins commerciales et publicitaires promouvant le mythe de la femme libérée comme incitation généralisée à la consommation pulsionnelle, encourageant par là même — en réaction défensive — l’ascendance du pouvoir masculin dans la sphère privée et la misogynie violente, voire violeuse, à tout les échelons de la société, dans les administrations comme dans les entreprises. Le mouvement féministe accompagna sans stratégie politique révolutionnaire l’insertion massive des femmes dans le monde du travail tel qu’il était régenté, c’est-à-dire dans la soumission au chantage à l’emploi, sans aucune revendication concernant la maîtrise du travail et la souveraineté des décisions sur celui-ci. On mesure aujourd’hui les effets délétères et déséquilibres induits par les évolutions consécutives à ces choix. La femme assume toujours, au-delà de son travail salarié, le travail domestique dans les pires conditions de frustrations, vu le manque de temps qu’elle peut consacrer à l’éducation des enfants et avec les graves dégâts collatéraux qui en résultent. Insatisfaction permanente que ressentent aussi les femmes du fait du manque de temps qu’elles pourraient consacrer à leurs propres activités d’individuation et d’épanouissement personnels. De surcroît, les femmes sont les plus sujettes à la précarité. Elles occupent couramment deux, voire trois emplois partiels pour subvenir aux nécessités de la famille. Le salaire des femmes est encore inférieur de 19 % à celui des hommes. Tous les métiers de soins auprès de la petite enfance, en tant que personnel soignant, pour l’aide à domicile aux personnes âgées et handicapé.e.s, etc. sont assurés à 95 % par les femmes pour un salaire à hauteur du SMIC. Le montant de la pension de retraite des femmes est encore de près de 40 % inférieur à celui des hommes. Les femmes seules élevant leur(s) enfant(s) symbolisent aujourd’hui la plus grande pauvreté. C’est bien sûr, le signe confirmant, si besoin était, que nous sommes bien engagés dans le processus de paupérisation généralisée envisagé par Karl Marx comme étant la conséquence des crises inhérentes au capitalisme et résultant des contradictions internes indépassables de ce mode de production. Il n’y a pas si longtemps, évoquer cette justesse d’analyse faisait traiter de ringard celui qui s’y risquait. Qu’en est-il aujourd’hui ? Qui, à ce jour, pour en douter ? En ce XXIe siècle, n’est-ce pas la nécessité des luttes unies qui est à l’ordre du jour ? En prenant exemple sur ces multiples combats que mènent les femmes et notamment celui contre leur assujettissement sexuel et les violences machistes. Également au vu de leurs mobilisations héroïques contre la répression criminelle généralisée dont les États sont coupables, face à la contestation grandissante des pouvoirs absolus. Elles créent et prennent la tête des multiples mouvements qui dénoncent les exécutions policières racistes de plus en plus fréquentes. Productrices de la vie, de l’ensemble des actes matériels et immatériels reproduisant et entretenant la force de travail, matrice de la reproduction sociale, cependant, les femmes ne produisent de la valeur économique qu’à la condition d’avoir un emploi valorisant le capital.
Valeur du « poulet frites » ? Quelle différence y a-t-il entre la femme qui prépare un « poulet frites » à la maison, celle qui prépare des coquillettes au jambon à la cantine scolaire municipale et celle qui prépare de la choucroute au rayon traiteur d’un Auchan ? La « ménagère » au « poulet frites » prend soin de sa famille, certes, mais elle ne travaille pas : pas de valeur économique créée. La cantinière, fonctionnaire territoriale, elle ne travaille pas non plus, elle dépense de l’argent public, creuse la dette, le déficit public. Enfin, la salariée d’Auchan, elle seule travaille, crée de la valeur économique, car son emploi valorise le capital de la famille Mulliez. Mépris anthropologique, qu’est ce déni de reconnaissance de création de valeur. C’est un jugement de classe imposé par la force qui n’a de justification que par la violence d’un rapport social déterminé. C’est le mode de production, le capitalisme, en l’occurrence qui décide de qui travaille et qui ne travaille pas. Qui crée de la valeur, qui n’en crée pas. N’est-il pas là l’enjeu des luttes à venir : la maîtrise du travail, la souveraineté sur la valeur créée. L’ensemble des salarié.e.s et travailleur.se.s indépendant.e.s sont concernés par cet impératif d’être enfin reconnus comme producteur de la valeur économique.

XII
Comment faire ?

Agir en s’appuyant sur les acquis des conquêtes ouvrières. Car les moyens structurels sont en place. Ils sont déjà-là. Un « déjà-là » idéologiquement invisibilisé, et pour cause. En 1946, Ambroise Croizat et ses collègues communistes concrétisèrent une offensive révolutionnaire d’une ampleur complètement occultée de nos jours en instituant, avec l’appui de dizaines de milliers de militants de la CGT, le Régime général de la Sécurité sociale, le statut du fonctionnaire, le salaire à la qualification personnelle dans la fonction publique, du poste de travail dans le privé, encadrée par les Conventions collectives, les allocations familiales comme salaire du travail domestique, la copropriété de la valeur d’usage de l’outil de travail des structures hospitalières, les nationalisations de l’énergie, des transports publics, de l’industrie pharmaceutique, le statut des électriciens et gaziers, des cheminots, les marchés internes dans la banque, la chimie et la métallurgie, etc. Ce fut une décisive avancée révolutionnaire alternative. Une massive remise en cause de la définition capitaliste de la valeur. Le travail invisible des femmes à la maison fut reconnu comme producteur de valeur économique et donc éligible au salaire. Ce fut le cas à partir de 1947, avec l’attribution d’allocations familiales allant jusqu’à équivaloir au salaire d’un ouvrier spécialisé dans la métallurgie et représentant donc une forte proportion des revenus du ménage. Le paiement de ce salaire est assuré par les cotisations-salaires patronales et salariales de tous les salarié.e.s. ; cette fameuse cotisation-salaire, une institution arrachée au capital et encore trop impensée aujourd’hui. C’est bien du salaire, du salaire socialisé qui rémunère alors la création de valeur économique par le travail domestique de la femme. Le concept de salaire est essentiel, car il qualifie le statut du producteur, il reconnaît les travailleur.se.s comme producteur.ice de valeur économique. Alors qu’à l’origine de cette avancée, en 1946, De Gaulle, la droite et les sociaux-démocrates furent évidemment vent debout contre ces réformes de classe, c’est un gouvernant « socialiste », Rocard, en l’occurrence, la « deuxième gauche », qui quatre décennies plus tard mettra un terme au dispositif, arguant que ce ne pouvait être du salaire, mais une contribution aux « frais d’enfants ». Mépris anthropologique, encore. Il inventera ainsi la CSG, un impôt « solidaire » qui efface la relation salariale à la création de valeur économique et allège d’autant les cotisations patronales dans le but d’accroître la plus-value provenant de la prédation sur la valeur créée par le travail. Ce fut une défaite politique et sociale lourde de conséquences qui dopera le mental du capital dans son obsession à détruire toutes les conquêtes de 46, comme en témoigne encore maintenant, notamment, la mise à bas du Code du travail et de toute la construction révolutionnaire du Régime général, avec notamment les répercussions désastreuses et mortelles de la désorganisation de nos services hospitaliers que nous vivons en ce moment en direct avec le coronavirus. Désastre annoncé pour les mêmes motifs avec la soi-disant réforme des retraites qui est en réalité extensive. Ce qui est visé est l’anéantissement total et définitif du régime du salariat gagné de haute lutte sur le capital il y a plus d’un siècle. Nous devons demeurer des « quémandeur.se.s d’emploi ». Notre statut de travailleur.se.s, est transmué en celui d’« employé.e.s », terme passif qui masque notre réalité de producteur.ice.s de valeur économique. On a oublié que le salaire fut le résultat d’un rude combat de classe pour arracher au capital ce nouveau statut de producteur.ice régi par un contrat de travail ; statut qui se substituait au contrat de louage d’ouvrage. Les travailleur.se.s étaient jusque-là invisibilisé.e.s, essentialisé.e.s comme des êtres de besoin, définis par leur manque et ayant droit à du pouvoir d’achat couvrant leurs subsistances. Je suis payé pour ce que je fais au prix de ce que je consomme. Nous étions posé.e.s comme des mineur.e.s économiques. Pour contrecarrer tous ces plans de régression sociale, nous n’avons donc même pas à inventer quoi que ce soit, mais à généraliser ce que nos anciens ont déjà conquis pour nous — le Régime général et la Sécurité sociale —, à les réinvestir comme base politique pour leur amplification à venir en les appliquant à une majorité de secteurs clés de la vie collective. Nous avons à nous réapproprier la pleine propriété collective ce que les pouvoirs successifs — de droite comme de gauche qui se sont relayés depuis trente ans — nous ont volé. Il s’agit donc de recouvrer au plus vite le plein et entier usage de ce qui fut opérationnel et porteur de progrès, à la plus grande satisfaction de toutes et tous. Par exemple, les soixante-cinq millions de cartes « vitale » en France dont la capacité monétaire est financée — via les cotisations — par notre production de valeur socialisée. Il faut élargir le Régime général de Sécurité sociale aux autres secteurs de productions : l’alimentation, le logement, les transports de proximité, l’énergie, l’éducation, la culture, etc. S’affranchir de notre intériorisation des institutions de classe de la servitude. Se former à la coresponsabilité dans la souveraineté sur la valeur économique en donnant la priorité à ce qui magnifie conjointement l’humanisation de l’espèce et de la planète. Devenir les décideurs en matière de choix énergétiques, de nouveaux modes de productions agricoles, de transports, de matériaux, d’objets techniques, d’alimentation, de formation, d’éducation et sur les capacités délibératives des citoyens. En tant que citoyens, nous serons, en effet, plus à même d’articuler harmonieusement les productions des biens et services marchands et celles des services publics. Toutes les militances actuelles auraient à se fédérer autour de ce noyau de lutte révolutionnaire que sont les femmes.

Cet ordre social, ce monde qui nous domine à commencé à un moment donné dans l’histoire de l’humanité, il fut le résultat d’un combat gagné par certains, perdu par d’autres. Le temps de ce monde, chacune et chacun le perçoit bien à présent, est objectivement arrivé à son terme, il va céder devant un autre ordre politique et social appelé par les temps nouveaux et dont nous sommes la classe porteuse.

1 Le Roi nu, pièce en deux actes d’Evgueni Schwartz, d’après le conte de Hans Christian Andersen,
Les Habits neufs de l’empereur.

2 Karl Marx, préface à la Contribution à la critique de l’économie politique,
 Éditions Sociales, 1972, Paris.

3 Lucien Sève, Penser avec Marx aujourd’hui, Tétralogie
(en quatre tomes et cinq volumes), Éditions la Dispute, Paris, 2004 - 2019.

4 Bernard Friot, Vaincre Macron, 2017 ; Le travail, enjeu des retraites, 2019 ; Un désir de communisme (avec Judith Bernard),
Éditions Textuel-Hors-Série, 2020.

5 Karl Marx, Le Capital, Livre premier, La grande industrie révolutionne la manufacture, Éditions Sociales, 2016, Paris.

6 Louis Aragon, Le Fou d’Elsa, Poème ou Zadjal de l’avenir,
 Éditions Gallimard - NRF, 1963.

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L’action des policiers a causé la mort de Cédric Chouviat
D’après l’expertise médicale ordonnée par le juge d’instruction, la clé d’étranglement et le plaquage ventral pratiqués par les policiers sur Cédric Chouviat, alors que celui-ci portait encore son casque de scooter, ont provoqué l’arrêt cardiaque qui a entraîné sa mort en janvier 2020.
par Camille Polloni
Journal
Julian Assange garde un espoir de pouvoir contester son extradition
La Haute Cour de justice de Londres a autorisé les avocats du fondateur de WikiLeaks à déposer un recours devant la Cour suprême contre la décision des juges d’appel qui avaient autorisé son extradition vers les États-Unis.
par Jérôme Hourdeaux

La sélection du Club

Billet de blog
La cynique et dangereuse instrumentalisation du mot « génocide »
La répression des Ouïghours existe au Xinjiang. Elle relève très probablement de la qualification juridique de « crimes contre l’Humanité ». Mais ce sont les chercheurs et les juristes qui doivent déterminer et les faits et leurs qualifications juridiques, et ce le plus indépendamment possible, c’est à dire à l’écart des pressions américaines ou chinoises.
par Bringuenarilles
Billet de blog
Agir pour faire reconnaître le génocide ouïghour. Interview d'Alim Omer
[Rediffusion] l’Assemblée Nationale pourrait voter la reconnaissance du caractère génocidaire des violences exercées sur les ouïghour.es par la Chine. Alim Omer, président de l’Association des Ouïghours de France, réfugié en France, revient sur les aspects industriels, sanitaires, culturels et environnementaux de ce génocide.
par Jeanne Guien
Billet de blog
Génocide. Au-delà de l'émotion symbolique
Le vote de la motion de l'Assemblée Nationale sur le génocide contre les ouïghours en Chine a esquivé les questions de fond et servira comme d'habitude d'excuse à l'inaction à venir.
par dominic77
Billet de blog
« Violences génocidaires » et « risque sérieux de génocide »
La reconnaissance des violences génocidaires contre les populations ouïghoures a fait l’objet d’une résolution parlementaire historique ce 20 janvier. C'était un très grand moment. Or, il n'y a pas une mais deux résolutions condamnant les crimes perpétrés par l’État chinois. Derrière des objets relativement similaires, se trouve une certaine dissemblance juridique. Explications.
par Cloé Drieu