Lettre à une victime de violences conjugales

J'ai imaginé la lettre que j'aurai écrite à ma petite soeur si elle était décédée sous les coups de son conjoint. Encore trop nombreuses sont les femmes qui subissent des violences conjugales et qui en meurent. Des solutions existent pour les protéger mais elles ne sont pas misent en place, ou trop lentement. Pourtant, nous aurions tous pu être l'auteur de cette lettre, ou le destinataire.

« Ma petite Émilie, 

Une vague de souvenirs déferle sur la vaste plage de mes songes. Je revois nos promenades apaisantes des soirs d’été, nos longues discussions improvisées, nos fous rires incontrôlés. Je repense aux conseils que nous nous sommes échangés, aux secrets que nous nous sommes confiés, aux innombrables repas que nous avons partagés. C’était d’ailleurs notre passion commune : manger. Sucré, salé, épicé, nous n’étions pas compliquées. Surtout toi. D’ailleurs, tu ne l’as jamais été. Facile à vivre, tu étais pour beaucoup le rayon de soleil des journées ratées.  Partout où tu allais, tes belles boucles dorées et ton inaltérable bonne humeur étaient remarquées. Je t’ai vu grandir, évoluer, traverser tes premières peines de cœur, subir des déconvenues scolaires ou amicales. Moi-même, je t’ai trop souvent mené la vie dure, rôle de grande-sœur, mais je t’ai aussi toujours soutenue et défendue. Tu t’es parfois découragée, mais tu t’es toujours relevée. Tu as réussi avec brio tes études de Nez, don hors du commun, à ton image, et témoignant de ta sensibilité. L’enfant rieuse et curieuse que tu étais est devenue une adolescente souriante et intrépide, puis une adulte altruiste et enjouée. Je ne te l’ai jamais dit, mais tu es ma plus grande fierté. 

Cependant, tu n’étais pas assez égoïste : c’était ton plus gros défaut. La flamme qui t’animait et qui réchauffait le cœur de tous était étouffée par des angoisses, des soucis dont tu ne voulais pas parler. Au contraire, tu avais toujours une oreille attentive à laquelle on pouvait tout confier, tu étais l’épaule rassurante sur laquelle on pouvait se reposer. Tu avais toujours le mot réconfortant pour les autres, celui qui dans les heures sombres éclaircissait l’horizon, redonnait espoir en la chose que tu aimais le plus : la vie. Mais il te l’a ôtée. Il t’a assassinée, froidement, lâchement, cruellement. L’homme que tu as tant aimé. A qui tu as tout donné. Trop donné. Je peine à lire ses lignes tant ma vue est troublée par les larmes qui coulent sans cesse depuis l’annonce de ta mort. 

Cette nuit là, nous avions passé la soirée ensemble pour célébrer la signature du bail de mon nouvel appartement. Nous avons regardé des émissions de télé-réalité débiles en sirotant une bouteille de vin premier prix. Tu semblais tracassée et particulièrement anxieuse mais tu as refusé de me dire pourquoi. Comme d’habitude, tu ne voulais pas parler de toi. Tu craignais de troubler le moment de bonheur simple que nous partagions. Je distinguais l’inquiétude dans tes yeux, la crispation dans tes gestes, mais je n’ai pas insisté. Je t’ai laissée rentrer, seule. Je ne le savais pas encore, mais c’était la dernière fois que je te serrais dans mes bras. J’étais également à mille lieux de m’imaginer qu’il t’attendait devant chez toi, avec la ferme intention de te tuer.

À présent, je comprends. Tu étais terrorisée parce qu’il t’avait menacée. Il te harcelait jour et nuit car il ne supportait pas que tu puisses refaire ta vie sans lui. Sans le dire à personne, tu avais porté plainte et demandé la mise en place d’un bracelet anti-rapprochement (je n’en connaissais même pas l’existence) qui l’aurait tenu éloigné. À l’issue une longue procédure pénale, ce dispositif n’a pas été jugé nécessaire. Pourtant, il t’aurait sauvé la vie car ce soir là, ton bourreau n’aurait pas pu t’approcher. Pendant de nombreux mois, tu as lutté, contre lui mais aussi contre la justice. Les quelques bracelets disponibles ne peuvent satisfaire les milliers de femmes menacées par leur conjoint en France. La justice n’a pas entendu, ni même écouté tes appels à l’aide et elle ne t’a pas tendu la main quand tu en as eu besoin.  L’urgence de la situation me pousse à militer avec ferveur : il faut à tout prix augmenter significativement le nombre de bracelets anti-rapprochement disponibles. J’insiste, mille sur tout le territoire, ce n’est pas suffisant. Je suis en colère contre le gouvernement, trop lent, trop peu efficient sur ce sujet. Il dit faire des violences conjugales une priorité mais 146 femmes sont encore tombées sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint l’année dernière. Le meurtre de ma petite sœur aurait pu être évité. Une innocente a une nouvelle fois été tuée et si rien n’est fait, cela va tragiquement continuer. Les mots me manquent pour exprimer la haine, la détresse et la culpabilité qui me rongent et jamais le chagrin ne s’estompera.

Nous sommes tous réunis aujourd’hui pour te dire un dernier au revoir. Je ne le veux pas, je ne l’accepte pas mais il le faut, je crois. Les meilleurs partent en premier, j’en suis convaincue désormais. Je n’oublierai jamais ton sublime sourire, ton rire si communicatif et ton immense bienveillance. Où que tu sois, j’espère que tu as été bien accueillie et que tu ne t’ennuies pas trop. Il doit bien y avoir la Wifi, au paradis. Je t’aime Émilie. »

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.