Lettre à Mme Buzyn, Ministre de la Santé

Lettre d'un vieux pédiatre au Ministre de la Santé

Madame la Ministre,

Médecin, comme vous, je vous écrit aujourd'hui pour évoquer ce que le grand public appelle "l'affaire des bébés nés sans bras".

Comment ne pas réagir avec ses tripes en prenant connaissance de ce drame : un nombre anormalement élevé de bébés nés avec des malformations plus ou moins importantes des membres supérieurs.

Hématologue, vous avez aussitôt compris, comme moi, que l'hérédité n'était aucunement concernée par ce drame. Ce type de malformations n'a jamais été relié à une éventuelle consanguinité, comme c'est le cas, par exemple, pour l'hémophilie, maladie sur laquelle vous vous êtes penchée dans votre spécialité.

Nous sommes donc bien en présence d'une malformation dont la cause est à trouver à "l'extérieur", en dehors des gènes familiaux. Vous le savez, les médecins parlent "d'agents tératogènes" pour nommer ces responsables.

La liste en est, hélas, longue : mercure, diabète, alcool, antidépresseurs ISRS, infections durant la grossesse (virus CMV, Rubéole, Varicelle, Syphilis, Toxoplasmose, grippe), obésité, Thalidomide, pesticides, radiations, et j'en passe.

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Vous êtes née en 1961, trop jeune pour avoir vécu la terrible histoire de la Thalidomide, banal anti-nauséeux aux effets tératogènes catastrophiques (enfants nés sans membres). C'était dans les années 60, je commençais mes études de médecine. Un procès avait fait la Une des journaux dans toute l'Europe. Cela se passait à la fin de 1962, dans ma ville natale, Liège. Une mère, utilisatrice du Softenon (Thalidomide), avait délibérément donné la mort à son enfant, né avec de graves malformations. Accusée d'homicide, elle avait été acquittée.

Nous pensions ne plus jamais revivre un tel drame. Mais d'autres allaient cependant survenir.

Vous vous souvenez très bien de cette affaire récente du Distilbène, un médicament provoquant des pathologies graves chez les filles de mères concernées. Le Distilbène fut interdit en 1971 aux USA et...seulement 6 ans plus tard en France, en 1977. N'aurait-il pas mieux valu agir plus vite ? N'aurions-nous pas pu agir plus tôt ?

Et dans l'affaire du sang contaminé : n'avons nous pas interdit les transfusions à retardement ?

Et dans l'affaire de l'hormone de croissance, pourquoi avoir toléré aussi longtemps l'usage de produits contaminés ?

Pourquoi avoir attendu si longtemps pour interdire l’amiante, pour interdire le Chlordécone ?

On pourrait multiplier ces exemples dans lesquels il semble que l'intérêt de la santé n'ait pas été la priorité...Passons.

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Aujourd'hui, voyons la réalité en face.

Si toute la lumière n'est pas encore faite sur ce drame, la Raison (et les médecins se revendiquent de la Raison) nous dit d'agir. Et c'est votre position : "faire toute la lumière, enquêter, avoir des résultats début 2019, maintenir les moyens financiers des chercheurs". Je vous félicite pour tenir ce discours. Il va dans le bon sens. Vous parlez comme un médecin et comme un  politique responsable. Patientons...mais.

Oui, mais, car reste une chose à faire. Une chose à faire pour conserver notre confiance, une chose facile à faire, qui ne tranche aucunement sur les causes du drame, une chose toute simple : lever la menace de licenciement qui pèse toujours sur Mme Amar, la Directrice de REMERA, et son équipe. Faites ce geste. Il ne coûte rien mais il aura une portée symbolique immense à la fois chez les parents des enfants concernés et également pour l'ensemble de la population.

Si vous voulez que je continue à penser que vous êtes là pour défendre la santé de nos concitoyens et que vous n'êtes pas sous l'influence du lobby de l'industrie agricole, faîtes ce geste, levez cette menace qui pèse toujours sur REMERA, actez de la levée d'un éventuel licenciement,

D'avance, merci.

Recevez, Madame Buzyn, l'expression de toute ma considération

 

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