Les sociétés matriarcales, c'est quoi?

Dans ce billet, je me réfère au travail de cette chercheuse allemande, Heide Goettner-Habendroth, qui a consacré sa vie à l'étude du matriarcat dans le monde et dans l'Histoire.

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Préambule

Je ne suis pas sociologue, ni anthropologue et donc pas spécialiste des sociétés matriarcales ! Cependant, ami du cheval, je me suis penché sur les sociétés animales matriarcales : la société des chevaux est matriarcale, comme celle des éléphants et comme de nombreuses autres. Dans la Nature, le matriarcat n'a rien d'exceptionnel !

D'où mon intérêt pour le livre de Heide Goettner-Habendroth !

La question des société matriarcales fait l'objet de nombreuses polémiques ! En premier, les chercheurs ont des difficultés à se mettre d'accord sur une définition. On parle de sociétés matriarcales mais aussi de sociétés matrilinéaires. Pour certains, le matriarcat serait un mythe (Françoise Héritier) ! Des chercheuses prétendent que la question du matriarcat a été délibérément mise sous le tapis par des chercheurs hommes ! Les sociétés matriarcales auraient été sous estimées, voir niées ! La question du matriarcat n'est pas simple !

Dans ce billet, je me réfère donc au travail de cette chercheuse allemande, Heide Goettner-Habendroth qui a consacré sa vie à l'étude du matriarcat dans le monde et dans l'Histoire. Son livre vient d'être traduit en français.

Si l'on peut contester le travail de cette chercheuse, elle a au moins le mérite de remettre la question du matriarcat à sa place, c'est à dire au centre de tout ce qui concerne le fonctionnement des sociétés humaines depuis leurs origines. Ce livre va certainement donner lieu à des controverses et c'est tant mieux ! Au moins peut-on s'attendre à ce que la question du matriarcat soit désormais abordée avec moins de sexisme, avec plus d'objectivité et de sérénité !

Comme cette chercheuse, je n'entrerai pas dans le débat des définitions, allant au plus simple : une société est dite matriarcale quand les femmes y occupent une place centrale.

Premier constat : contrairement à l'idée reçue et véhiculée, les sociétés matriarcales ne sont en aucun cas une "image en miroir" des sociétés patriarcales, elles sont "différentes" ! Le montrer est l'objectif de cet billet.

Origines des sociétés matriarcales, grandes lignes

Historiquement, elles auraient été la norme dans le passé ! Le patriarcat ne serait apparu que bien plus tard, il y a moins de 6.000 ans (-3.000-4.000 ans AC) ! Lire ici.

Les sociétés matriarcales fonctionnent au sein de communautés plutôt restreintes. On parle de groupes, de "clans".

Le culte des ancêtres est au cœur de ces sociétés. Les sociétés matriarcales sont donc d'essence religieuse. Une forme de sacralisation accorde la prééminence aux femmes.

Dans ces société, il existerait une forme de "continuité" entre les ancêtres sacrés et la communauté. Cette continuité serait assurée par le biais d'une "référente" adoubée. La position prédominante de la femme dans ces temps très anciens est assez simple à comprendre et repose sur un constat : la femme est indispensable à la pérennité du groupe. Sans femme, pas de naissances ! Le rôle de l'homme, comme élément indispensable à cette pérennité, ne sera "intégré" que plus tard.

Une femme-référente, la matriarche, occupe donc une place centrale dans la vie de ces "clans". Elle est choisie par le groupe. Ce n'est pas la domination, l'autoritarisme ou la force qui assurent la stabilité du groupe mais bien ce consensus autour de celle qui en assure la gestion. La matriarche, librement et démocratiquement choisie pour son expérience et ses capacités à maintenir la pérennité du groupe,  personnifie en quelque sorte les croyances religieuses du groupe.

Personne ne remet en question cette continuité sacrée entre les ancêtres, la matriarche et le clan. Personne ne met en cause la place de la matriarche car cela reviendrait à s' "auto-excommunier", à s’exclure ipso facto de la communauté.

C'est là une première grande différence avec les sociétés patriarcales : l'autorité au sein de ces communautés ne s'appuie pas sur la force mais sur un consensus religieux sacré. Ici, point d'armée, aucune police, aucun service d'ordre ! A tout moment, éventuellement, si les circonstances l'imposent, la matriarche peut être destituée et remplacée !

Un grand nombre de sociétés matriarcales existent encore dans le monde, même si elles ne concernent plus qu'un petit nombre d'individus. C'est le constat de Heide Goettner-Habendroth. Un constat qui va à l'encontre de l'idée reçue selon laquelle les sociétés matriarcales n'ont jamais joué qu'un rôle exceptionnel, marginal, épisodique, voir mythique !

Faits religieux

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La référence au culte des ancêtres est régulièrement réaffirmée à l'occasion de manifestations "religieuses" au cours desquelles "officient" des femmes chamanes, douées de pouvoirs spéciaux. Des sacrifices animaliers et/ou humains concrétisent le lien entre les ancêtres et les vivants.

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Il existe des figures divines sacrées, très souvent représentées sous la forme d'une Déesse-femme. Figures souvent associée à la Lune. Les ancêtres sacralisés sont essentiellement des femmes. Elles sont personnifiées par des menhirs et des dolmens. Les dolmens représenteraient des femmes allongées.

Beaucoup de symboles de ces sociétés se retrouvent un peu partout dans le monde : menhirs, dolmens, traces de sacrifices, figures féminines sacralisées, chamanes femmes, culte des ancêtre, sacralisation de  la Lune.

Et on ne retrouve aucune forme d'esclavagisme ou de  colonialisme dans les sociétés matriarcales.

Vie sociale, économique et culturelle

La matriarche organise régulièrement des réunions des membres de la communauté pour décider de ce qui est le mieux pour le groupe. Les décisions y sont prises sur la base du "consensus". Aucune décision n'est prise arbitrairement par la matriarche. Les hommes sont présents lors des réunions communautaires, ils y prennent part, ont leur mot à dire.

La vie de tous les jours s'organise autour de  l'agriculture. Les femmes cultivent la terre. Elles organisent des marchés où les produits sont échangés.

Dans ces sociétés, il n'existe pas de biens privés. La matriarche ne possède pas non plus ces biens : elle ne fait qu'en assurer la gestion au sein du clan. Les biens appartiennent à la communauté. Ils sont partagés sur un pied d'égalité entre les deux sexes. Ces biens sont transmis automatiquement de générations en générations au fur et à mesure du remplacement de la matriarche par une autre. Cette dernière, comme la précédente, est choisie sur la base de sa sagesse et de ses capacités à défendre le groupe.

L'échange occupe une place primordiale dans les sociétés matriarcales. Le don y est encouragé. Les biens ne sont pas vendus, ils sont échangés et, parfois, donnés. Le don cimente les relations sociales, il n'a pas de caractère commercial. Le don renforce les liens sociaux, exactement comme l'épouillage renforce les liens sociaux dans quantités de sociétés animales !

On le voit, l'objectif du groupe est sa survie, sa pérennité et non l'accumulation de biens. Les sociétés matriarcales sont incompatibles avec toute forme de capitalisme.

La terre occupe la première place. C'est elle qui nourrit le groupe. La Nature et l'environnement sont respectés. Le groupe tire ses ressources de la Nature et ne vise pas à la détruire. Si la terre ne suffit plus à nourrir le groupe, il se déplace. On a ainsi pu retracer le déplacement de sociétés matriarcales des confins de l'Inde vers la Chine, la Polynésie, l'Amérique du Sud.

La matriarche vit dans une grande maison richement décorée, avec sa famille : ses parents, ses frères et/ou sœurs, ses enfants, filles et garçons. Une grande pièce est réservée aux réunions  au cours desquelles sont prises en commun (consensus) les "bonnes" décisions.

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Les femmes peuvent avoir des compagnons mais ceux-ci ne vivent pas dans la maison de leur compagne. Ils vivent ailleurs, parfois en groupe, parfois chez leur mère. Ils ne rendent visite à leur compagne que furtivement, en fin de journée. Ils y passent la nuit puis s'en vont.

Il n'existe pas de "contrat de mariage". L'accord est confirmé lors de rencontres entre les deux familles. Habituellement, ce sont les femmes qui choisissent leur compagnon. Les relations du "couple" sont basées sur les sentiments. L'adultère n'existe pas, la femme et l'homme ayant toute liberté. Une séparation peut survenir si la femme s'oppose aux visites de son compagnon. Aucune procédure officielle n'accompagne cette séparation. Il est loisible à la femme de recevoir la visite de plusieurs hommes. S'ils se retrouvent devant le domicile de la femme, le premier arrivé est le premier à entrer !

Les hommes n'ont pas non plus de comptes à rendre concernant leur vie sexuelle.

Les hommes aident les femmes dans leurs travaux, construisent des maisons par exemple. Habituellement, les hommes sont chasseurs et pêcheurs. Ils peuvent alors, contrairement aux femmes, s'écarter assez loin du lieu de vie du groupe. On les voit organiser des "expéditions lointaines". Comme les femmes, ils ne ne sont propriétaires de rien.

Les enfants grandissent auprès de leur mère, le plus souvent sans connaitre leur géniteur. Le référent masculin des enfants est souvent un frère de la mère : un oncle. Les enfants peuvent échanger avec leur géniteur mais ce n'est pas obligatoire. Le père n'a pas de responsabilité en ce qui concerne l'éducation de ses enfants. Quand les garçons atteignent leur maturité sexuelle, ils sont amenés à quitter le domicile maternel. Ils peuvent alors vivre chez leur père, chez un oncle, chez un cousin.

Les vêtements revêtent beaucoup d'importance. Ils sont très richement confectionnés. De même pour la toilette. Le visage des femmes est souvent souriant. Beaucoup de ces femmes donnent une image de grande beauté.

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Épilogue

Au terme de ce trop court et incomplet tour d'horizon concernant les sociétés matriarcales, quelques réflexions.

La première est que, oui, vraiment, l'étude des sociétés matriarcales est passionnante : que de différences par rapport aux sociétés patriarcales !

C'est un peu dans un autre monde que nous pénétrons. On change de paradigme.

Autre interrogation : comment se fait-il que, pendant si longtemps (et encore aujourd'hui !) une place si minime ait été réservée à l'étude de ce type de société ? Machisme, sexisme ?

Et qu'est-ce qui a fait que ces sociétés ont progressivement quasi disparu ? Était-ce inévitable ?

Est-ce en prenant conscience de son rôle de mâle indispensable à la procréation que les hommes se sont alors imposés ?

Sont-ce les hommes qui ont imaginé de nouvelles religions leur assurant un hégémonie sacrée sur les femmes ?

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Est-ce l'ignorance de ce statut de mâle "indispensable" qui permet encore aujourd'hui à de très nombreuses sociétés matriarcales de perdurer dans le monde animal ?

Pouvons-nous imaginer ce que serait aujourd’hui notre monde s'il fonctionnait selon les valeurs des sociétés matriarcales ?

J'ai toujours été frappé par le calme et la sérénité des chevaux. La violence y occupe une place très réduite. Le consensus semble être la règle. Est-il possible que nous en conservions quelques chose ?

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