L'agression ordinaire d'une travailleuse du sexe ordinaire.

Le 17 décembre est la Journée internationale pour l'élimination des violences faites aux travailleur.euse.s du sexe. C'est également la journée où j'ai pris la décision de raconter mes aventures, pas toujours drôles notamment la dernière agression que j'ai subit il y a quelques jours.

L'AGRESSION ORDINAIRE D'UNE TDS ORDINAIRE

 

I : Le voyage angoissant

  Depuis la loi de pénalisation des clients de prostituées, il est devenu plus compliqué de travailler. Pour pouvoir maintenir le même niveau revenus qu’avant la loi, j’ai mis en place beaucoup de nouvelles stratégies : je propose des pratiques que je ne faisais pas avant (et que jamais je ne pensais pouvoir faire), j’ai baissé mes tarifs et je fais des tours.
  Un tour, c’est aller dans une ville autre que celle où l’on vit, y faire de la publicité et recevoir des clients qu’on ne connait pas. Si l’on a des collègues dans son cercle de connaissance qui vivent dans cette ville, on peut se mettre en relation avec elles, mais on est plus isolées en tour que dans notre ville de base et donc plus en danger. 



  Pour les agresseurs, les violeurs, les braqueurs de prostituées, les tours sont une bénédiction. Ils peuvent repérer les travailleuses qui sont nouvelles, isolées et les cibler plus facilement.
  Je suis donc parti en décembre à quelques heures de chez moi, dans une ville où je n’avais jamais mis les pieds et dans l’espoir de trouver de nouveaux clients. Le but était de refuser le moins d'hommes possible, gagner la somme nécessaire pour financer un voyage dans le but de voir ma famille à Noël ainsi que de payer les dépenses habituelles.

  Je reçois mes clients plutôt que de me déplacer chez eux, pour ce faire, je loue un appartement et leur donne l’adresse lorsqu’ils prennent rendez-vous. Au fur et à mesure des années j’ai mis en place de petites techniques pour ne pas leur donner l’adresse directement. Parfois, lorsque je suis chanceuse, l’appartement que j’ai loué me permet de voir mon client par la fenêtre et ce sans qu’il ne me voit, j’ai alors quelques secondes pour décider si je lui donne l’adresse et le reçoit ou non. C’était le cas dans l’appartement que j’ai loué cette fois-ci.


 

II : L’agression ordinaire

  Ma première journée s’est bien passée, je n’avais pas encore beaucoup travaillé et j’angoissais que trop peu de clients ne viennent cette semaine là, mais ceux qui sont venus ont été gentils, un peu léger sur la ponctualité, mais respectueux.

  Christian m’a contacté comme un client classique une semaine avant que j’arrive, il est poli, il me vouvoie, il écrit bien, pas de fautes d’orthographes ou de syntaxe, je décide que je peux le recevoir sans danger. 
Le jour du rendez-vous, il s’embrouille beaucoup dans les consignes, il ne confirme pas à la bonne heure, il veut être en avance, finalement il sera un peu en retard et ça m’enquiquine, ça bouscule ma tranquillité et mon organisation. Je le lui dit lorsqu’il arrive, mais il est là, j’ai besoin d'argent, je l’accepte et le fait rentrer chez moi.

  Dans mes prestations, depuis la loi de pénalisation des clients, il y a des pratiques SM. Mes clients qui pratiquent le sexe SM ne sont pas brutaux, il font attention, à eux et à moi. Christian, ne fait pas attention du tout. En gorge profonde il m’attrape la tête et ne me laisse plus sortir. Il me fait vomir, je cours à la salle de bain pour cracher et reviens comme si rien ne s’était passé. À ce moment là je sais qu’il faut que je finisse ma prestation si je veux avoir une chance qu’il parte sans histoires. Je décide donc de passer à la suite :
 " Il faudra aller plus doucement dans ma chatte que dans ma gorge, je pourrais pas supporter autant, lui dis-je.
- Pourtant, les filles aiment ça quand c’est fort et brutal" me répond-t-il.

  Bien sur  je suis méfiante, bien sur je sais qu’il a dépassé mes limites. Si vous vous demandez pourquoi je ne l’ai pas mis dehors à ce moment là, ou même plus tôt, laissez moi vous expliquer en peu de mots : je voulais rester en vie. Et mon plan était le bon puisque je vous écrit et que je suis vivante. 

Il n’est pas plus doux dans mon vagin, bien au contraire. Il éjacule vite, sans vraiment s’en apercevoir et ça le met en colère. Je vois là une opportunité de le mettre dehors sans avoir de nouveaux rapports sexuels. On parle, de son école, de mon travail, il est très flou dans ce qu’il raconte, rien de spécifique, tout ce que je dis n’est que mensonges, pour qu’il ne puisse rien utiliser contre moi.

  Je me lève et commence à me rhabiller, il me dit qu’il veut encore baiser, cette fois en levrette et qu’il est sur d’avoir payé pour deux rapports. Je ne peux physiquement pas le faire, je négocie pour qu’il parte. Il est 19h45, il aurait du arriver à 18h45 mais est arrivé en retard, il décide donc que je l’arnaque sur le temps. 

Il commence à se rhabiller, très en colère. Puis d’un coup, je ne sais pas ce qui l’a déclenché mais son ton et son attitude changent :

"Tu me prends vraiment pour un con en fait ? Tu vas voir que je suis pas un con ! Hurle-t-il à plusieurs reprises en se déshabillant de nouveau et en s’approchant de moi. 

J’essaie de le calmer :
- Si je croyais que tu es un con, tu penses bien que jamais je ne t’aurai fait monter chez moi, je suis pas bête, bien sur que t’es pas con.
"

   Mais il ne se calme pas, il est en caleçon et tout proche de moi, on se tourne l’un autour de l’autre. J’ai mon téléphone dans les mains. Je lui dit que s’il ne part pas, j’appelle la police, ce à quoi il répond que je n’ai qu’à appeler. Je déverouille mon téléphone et il me l’arrache des mains en hurlant : "Tu crois que tu fais quoi là ?!"

  Il va vérifier que la porte d’entrée soit bien fermée à clefs et revient. On tourne encore l’un autour de l’autre, je me rue vers la porte d’entrée, à peine cinq mètres. Il me court après, m’attrape par les épaules et me claque contre le mur. Je lui arrache le téléphone des mains, le pousse de toutes mes forces mais ne le fait même pas tomber. J’ouvre le verrou le plus vite possible. À peine ai-je passé la tête par l’embrasure que je crie “au secours” de toutes mes forces. Je reste dehors, et j’appelle un ami.

  Cet ami, Alphonse est un ancien client. Il a prouvé a de nombreuses reprises que je peux compter sur lui et lui faire confiance, il connait ma famille et je connais la sienne. 
Je parle avec lui au téléphone et lui explique que mon client refuse de partir. Christian reste à la porte quelques secondes, je pense pour vérifier qu’il y a bien quelqu’un au bout du fil et entendant une voix grave, il rentre dans l’appartement et va dans la chambre.

 Je regarde de temps en temps par la porte ce qu’il se passe, il fouille la chambre rapidement toujours en caleçon, sans doute dans l’espoir de récupérer son argent, mais je l’ai caché en tout début de rencontre dans un endroit précis et il lui aurait fallu plus de temps pour le trouver. Finalement, toujours en criant sa colère il se rhabille, il sort, je reste le plus hors de portée possible et il est descend lentement les escaliers. Dès que je le vois assez loin pour avoir une chance de rentrer chez moi, je m’y rue et ferme la porte à clefs.

 

III : Et après ? Il manque un verre et du maquillage

  Je parle avec Alphonse au téléphone, j’ai pu lui raconter ce qu’il venait de se passer, sans doute avec beaucoup moins de détails et me calmer un peu, assez pour reprendre mes esprits et prévenir un maximum de collègues. Entre collègues, on essaie de s’organiser tant bien que mal, nous nous parlons par sms, par téléphone, via les messageries des réseaux sociaux, mais tout ça est illégal, nous devons nous cacher, nous n’avons pas le droit de nous donner des conseils ou les numéros des agresseurs, cela fait de nous des proxénètes. 

Une fois sa description, son contact et l’histoire de l’agression en ligne, je rappelle Alphonse ainsi que mon mari, et j’essaye de réfléchir à quelle serait la meilleure option pour moi suite à l’agression. Nous décidons qu’Alphonse parcourra les plusieurs heures de route qui le sépare de moi le lendemain matin et conduira encore plusieurs heures pour me ramener chez moi. J’ai pu grâce à lui rentrer chez moi sans avoir à mettre le nez dehors seule.

  Je met au moins une heure à pouvoir seulement bouger. Je suis toujours dans ma robe de travail, avec un sweat-shirt par dessus, sans sous-vêtements. Je n’ai qu’une envie, enfiler une culotte pour me sentir plus en sécurité. Mais le simple fait de bouger m’est impossible. Je parle longtemps à mes collègues. Je reçois des dizaines, peut être des centaines de messages de leur part. Des messages de colère contre l’agresseur, des messages de soutien, des propositions de m’aider de quelque façon que ce soit. Une collègue a de la famille dans la ville prête à venir me chercher à n’importe quel moment.

  Je peux finalement aller enfiler des vêtements confortables, faire un brin de toilette, me faire à manger et même vérifier la fenêtre voir si Christian est toujours là. Je ne le vois pas.
Je fais également du rangement dans l’appartement, je m’aperçois que le verre de cola que je lui ai servi a disparu. Il s’agit d’un verre sans valeur, le genre de verre que l’on trouve dans les cantines. Je soupçonne qu’il l’ai pris pour l’utiliser comme arme contre moi s’il en avait eu l’occasion. Il a également volé une petite palette de maquillage sans valeur, pensant sans doute qu’elle en avait, ou ne voulant juste pas partir les mains vides. Je peux dormir quelques heures.

  Je rentre chez moi.



  Le matin suivant, en allumant mon téléphone, j’ai une mauvaise surprise. Christian m’a appelé dix fois et envoyé un sms m’informant qu’il avait eu vent de mon “post sur internet”, que je suis une menteuse et que de plus j’ai donné son vrai nom. Si je ne supprime pas mon témoignage il déposera une plainte contre moi. Je n’ai pas un seul instant peur qu’il aille en justice, mais j’ai peur pour ma vie. Je ne comprends pas comment il a pu avoir accès à cette information, je n’en ai informé que des collègues.



  Il faut enquêter des heures avec des amies pour savoir ce qu’il s’est passé. Une collègue a envoyé sa description sur un site internet d’annonces de prostitution, pour essayer de prévenir un maximum de personnes. Elle n’a pas pensé à rendre anonyme mon message de base et l’a copié/collé. Christian a ensuite appelé des collègues de ce site, sans doute pour aller en agresser d’autres et l’une d’entre elle lui a répondu qu’elle ne pouvait pas le rencontrer car elle a lu mon témoignage de l’agression.

 

IV : Les conséquences

  Les conséquences physiques sont peu importantes, j’ai mal à la gorge, mal au dos, je suis exténuée. J’ai du mal à manger de la nourriture humide. Mais tout rentre dans l’ordre petit à petit. Je suis épuisée, je dors beaucoup et reste allongée le plus possible. Sur le long terme, je sais que ces agressions peuvent avoir des conséquences plus graves, mais je n’y pense pas.

  Psychologiquement je vais étrangement bien pour le moment. Je ne fais pas de cauchemars, de crises d’angoisse ni rien de tout ça. Ça n’est pas la première agression que je subis, et je suis habituée à avoir de gros problèmes psychologiques suite à elles. Mais apparemment pas cette fois, ou alors pas tout de suite.



  Financièrement les conséquences sont désastreuses. Cette semaine de travail devait me permettre de prendre quelques jours de repos à la fin de l’année. Je vais devoir compenser les pertes de revenus à cause de cette agression en travaillant d’autant plus, en effet, j’ai investis de l’argent pour partir en tour. J’aimerai m’arrêter pendant deux semaines et me reposer de cette agression, reprendre confiance en moi doucement. Mais je n’ai pas ce luxe.

 

V : Ce que des lois plus justes permettront

  La loi sur le proxénétisme en France interdit à toute personne d’aider une prostituée à faire son travail. Il faut comprendre que tout ce soutien que j’ai reçu est illégal et que tout le monde risque de se faire accuser de proxénétisme et de subir de lourdes peines. Le plus souvent, ce sont des collègues migrantes qui sont visées par cette loi, les accuser de proxénétisme permet de les expulser des lieux où elles reçoivent leurs clients et de la france.

  Pour moi, l’impact de ces lois est différent, je suis née en france et ne risque pas d’expulsion, ça ne veut pas dire qu’il n’y a aucune conséquence cependant.

  Alphonse n’a pas le droit de m’aider, il ne peut pas m’emmener ou venir me chercher dans un endroit ou je travaille quand bien même ça serait pour ma sécurité.

  Mes collègues et moi même n’avons pas le droit de nous tenir informées des bons et des mauvais clients et nous n’avons pas le droit de travailler ensemble dans le même appartement ou le même immeuble.

  Mon mari n’a pas le droit d’être mon mari. Quand bien même il gagne sa vie, vivre avec une prostituée c’est prendre le risque d’être accusé d’être son proxénète.

  Si la loi sur le proxénétisme n’étaient pas si mal faite, si elle visait les vrais proxénètes, les patrons violents et abusifs, tout se serait passé différemment pour moi lors de cette agression. Si nous avions le droit de nous organiser, nous aurions un fichier national qui enverrai des alertes à toutes les collègues qui voudraient s’y inscrire. J’aurai pu envoyer la description de Christian dessus. Il s’est remis à la chasse tout de suite après m’avoir agressé, sans doute aurait-il fait moins de victimes dans le futur.


  Si les lois sur le proxénétisme n’étaient pas si mal faite, la première question que je me serai posée lorsque j’ai appelé Alphonse aurait été “que dois-je mettre en oeuvre pour rester en vie”. Mais à la place je me suis demandé : “suis-je suffisamment en danger pour prendre le risque de lui apporter des ennuis avec la justice”. Cette hésitation aurait pu me coûter la vie. Cette hésitation coûte la vie chaque année à des travailleuses du sexe. Nous hésitons à crier, de peur que les voisins ne sortent et comprennent ce qu’il se passe. Nous hésitons à appeler nos proches à l’aide de peur que l’aide qu’ils nous apportent ne leur soit reprochée.

  Si les lois ne nous interdisaient pas de travailler à plusieurs, je ne travaillerai qu’avec des collègues. Ça n’aurait pas empêché cet agresseur de venir, mais en donnant l’alerte il aurait été mis dehors dès le début de la prestation, sans que j’ai besoin de la subir si longtemps.

  Si les lois ne nous interdisaient pas de nous former les unes les autres, de nous entrainer à l’auto-défense, des formations existeraient partout en france, j’aurais encore mieux réagit, plus vite, plus fermement, je lui aurai fait encore plus peur. Ma collègue aurait pu être formée à la sécurité sur internet en tant que travailleuse du sexe et ne m’aurait pas mise en danger contre sa volonté. 



  Si les lois encadrant la prostitution n’étaient pas stigmatisantes et n’étaient pas rédigées et appliquées dans le seul but de nous cacher et de nous éradiquer, tout irait mieux.

 

VI : Et maintenant ?

  Comme à chaque agression, je me demande pourquoi je ne change pas de travail. La vérité c’est que je fais celui-ci depuis des années et que je le fais bien. C’est le travail qui m’apporte la plus grande aisance économique, sans être riche, je peux vivre correctement, ça ne serait sans doute pas le cas en étant hôtesse de caisse.

  Enfin, j’ai travaillé dans d’autres secteurs et y ai été agressée sexuellement également, sans aucun soutien de la part de mes collègues ou de mes patrons. Une des choses qui me pousse à rester dans le travail du sexe, c’est la solidarité infaillibre qu'il y a entre les travailleuses. C'est elle qui m’a permis à chaque fois de me relever et de continuer à avancer, encore plus forte qu’avant.

 

Philomène Mouron

 

 

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