Brève tentative d' " anatomie " de l'époque

On peut penser que le projet révolutionnaire s'est égaré dans la volonté généreuse, mais vaine, de changer, libérer les hommes. En retour, la réaction s'est traduite par un cynisme, une apathie et une privatisation croissante des individus, et le concept de liberté ne semble guère plus qu'un sujet de controverse scolaire.

Pour l'individu privatisé actuel, qui effectue son travail comme un gagne-pain puis vaque à ses occupations, il n'y a pas l'once d'une réflexion, je dirais même qu'il faut refuser toute réflexion, sur son être propre – réflexion qui pourrait créer les conditions d'une libération. « Agir », ne surtout pas réfléchir, credo des organisations pour instrumentaliser ces forces et les faire servir. Tout ce qui était mis en question par les grands philosophes, dont le but était l'éveil à l'être (le thaumazein, l'étonnement), et les grands révolutionnaires, les structures de l'aliénation humaine, semble aller de soi et trouve dans cette évidence trompeuse – dans l'absence de pensée - leur plus forte assise. La consommation sous toutes ses formes, y compris « culturelle », sert, sous la tutelle bureaucratique, de substitut au sens manquant des existences. Ce qui n'est sans doute pas pire que de suivre le credo dogmatique, et d'ailleurs faux, d'un parti censé préparer des lendemains qui chantent, mais qui réduit l'homme à une forme d'action négatrice de ce qui l'entoure.

On peut parcourir la littérature philosophique et révolutionnaire, qui semble concerner de moins en moins l'époque, comme on parcourt des ruines, avec une nostalgie lancinante des hauteurs où l'homme a pu s'élever. On peut aussi y trouver des idées plus vivantes que les fantômes du présent, dont la compagnie stimulante pour l'esprit peut être préférée parfois à la l'hypocrite comédie sociale tournant à vide.

Mais il subsiste aussi ces individus rétifs à l'embrigadement et à l'endoctrinement, ces forces des « minorités », femmes, jeunesse, face aux conditions que leur fait une société toujours fondée sur la domination (de l'homme, de l'âge ). De la « malchance » (d'être différent, d'être née femme, d'être né lors de la crise, d'être rejeté par un système brutal et tournant à vide) renaît la révolte.

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