Parce qu'il faudra bien

Tribune pour le spectacle vivant. Par Philippe Penguy, metteur en scène, directeur artistique de la compagnie Cyclone.

Parce qu’il faudra bien qu’on remonte sur scène. Après tout ça. Après cette expérience inconnue, inédite et inattendue. Parce que nous autres, artistes, techniciens, ne savons pas, ne voulons pas, faire autre chose.

Parce qu’il faudra bien que les comédiens répètent, jouent et cherchent, cherchent et jouent, que les clowns nous émeuvent, que les mimes recherchent le geste parfait, que les ingénieurs du son installent les micros et règlent les balances, que les éclairagistes grimpent accrocher les projecteurs, que les cascadeurs cascadent et s’escriment et tombent et chutent de cheval, que les danseurs soient à la barre et bondissent sur le théâtre, que les costumières se piquent les doigts à leurs aiguilles et taillent et cousent, que les cintriers évoluent parmi les faux ciels étoilés, que les chanteurs chantent à se casser la voix, que les chanteuses nous sopranent jusqu’au plus profond de nous, que les maquilleuses nous rendent belles et beaux, affreux et terrifiants, que les habilleuses jouent à la magie avec nos costumes, que les magiciens nous trompent, que les jongleurs et les acrobates se renvoient la balle, que les ouvreuses installent les spectatrices et les spectateurs, que les musiciens musiquent, que les metteuses et les metteurs en scène prennent leur mal en patience, dirigent et se trompent parfois, que les chorégraphes imaginent de nouveaux pas et réinventent les anciens, que les accessoiristes accessoirisent, que les marionnettistes donnent vie aux pantins, que les conteurs nous emportent, que les dramaturges et les poètes écrivent des mots à fendre l’âme et que les spectacles de rue nous donnent un peu de tout cela à la fois…

Et si l’on essayait de remettre à plat deux ou trois choses ? Et si c’était l’occasion de bousculer les vieilles habitudes ? Avec une meilleure redistribution lorsque l’on constate que les salaires de certaines catégories de personnels n’ont pas bougé depuis 30 ans alors que les films coûtent de plus en plus cher, et ce n’est qu’un exemple…

Et si l’on osait monter des pièces de plus d’1h30 format obligé du OFF qui se répercute d’Avignon à Paris et de Paris à toute la France pour se conformer au diktat du marché, en essorant au passage les compagnies les plus fragiles. De secouer certains programmateurs qui ne font leur marché qu’au cours dudit festival sans se poser de questions. Les mêmes qui savent ce qui est bon pour « leur » public et à qui l’on pourrait opposer toutes les expériences de terrain qui prouvent que le public a beaucoup plus d’exigence et d’imagination que ce qu’on veut bien lui prêter.

Que le théâtre dit « populaire » n’est plus l’apanage d’une catégorie, mais qu’il est protéiforme, qu’il se conjugue au quotidien dans les quartiers comme sur les scènes des théâtres, dans les médiathèques comme dans l’espace public, que la musique est partout chez elle, dans les bars comme dans les salles de concert, dans notre salon, en Région comme à Paris et en banlieue, quelle que soit la ville-épicentre de cette banlieue. Et que tout cela est souvent invisible. Et pourtant bien plus enivrant que tout ce que l’on peut vivre par réseau social interposé.

Que le théâtre Public arrête de regarder le théâtre Privé comme un Jean-Foutre et un mercenaire, et que le théâtre Privé arrête de lorgner avec envie sur les soi-disant moyens du théâtre Public et de le considérer comme un bourgeois inutile et parasite.

Parce qu’il faudra bien rouvrir salles de spectacles, théâtres, concerts, opéras, cafés-théâtres, et les bars et restaurants qui souvent vont de pair, échanger avec les garçons de café et les serveuses qui aiment bien les artistes mais n’iront peut-être jamais les voir, ressusciter ce formidable outil qui fait partie des spécificités françaises et nous rendre compte que c’est un bien précieux, bien trop précieux pour le laisser au Politique et bien trop politique pour l’abandonner.

Parce que même en se situant du côté de l’Economie, nous sommes un poumon important, et même primordial du fameux PIB. Parce que l’Etat n’aura pas d’autre choix que de donner de l’air à tout un secteur, au-delà des choix partisans, en soutenant les femmes et les hommes qui vivent de la Culture et la font vivre, parce qu’ils sont aussi consommateurs, citoyens, richesse nationale au même titre que tous les travailleurs.

Parce qu’il est temps que Pierrot embrasse Colombine, que les poignards assassinent pour de faux et que les larmes coulent pour de vrai, que les violons s’accordent dans la fosse, que les figurants et les acteurs claquent des dents dans la nuit froide ou crèvent de chaud en plein cagnard en attendant « Moteur », que les guitares et les pianos nous en mettent plein les oreilles et nous arrachent des sourires, que les spectateurs applaudissent à tout rompre et rient et toussent au début du spectacle, que les électros et les roadies chargent les camions et tirent les câbles, que les décorateurs cassent les décors qu’ils ont monté la veille, que le règne de l’éphémère, de la machine à rêves, de l’illusion, du grand spectacle dans les grands et les petits lieux revive, que les enfants trébuchent sur Molière, cette vieille baderne, dans les cours de théâtre.

Que l’on arrête d’ailleurs de monter Molière, car on sait bien que c’est la facilité pour être programmé et toucher du public, et puis au final peut-être pas, car s’il est encore joué c’est qu’il y a sans doute plus que ça, sinon on monterait encore Donneau de Visé.

Parce que le Mahabbarata, parce que La tempête, parce que Les naufragés du fol espoir, parce que Adieu Monsieur Haffman, parce que Ode maritime, parce que Lucia di Lammermoor, parce que Turandot ou le congrès des blanchisseurs, parce que Le Square, parce que Les Aimants, parce que Tchoko, parce que Le livre des Ciels, parce que Italienne avec Orchestre, parce que Quand la guerre sera finie, qui est le dernier spectacle que j’ai vu avant d’être conficloîtré, parce que le Lavoir Moderne Parisien et la Comédie Française, parce que La porte Saint-Martin et l’Essaïon, parce que Le Ranelagh et la Comédie Nation, parce que l’Opéra et le Café de la Gare, parce que l’Olympia et le Bataclan, parce que tous les magnifiques théâtres municipaux de France, parce que les places publiques où se produisent les histrions et les cracheurs de feu, parce que…

Alors oui, il faudra bien qu’on remonte sur scène !!!

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