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« Nous fûmes les guépards, les lions ;
ceux qui nous remplaceront seront les chacals et les hyènes ;
et tous , guépards, chacals et moutons,
nous continuerons à nous considérer comme le sel de la terre. »
Giuseppe Tomasi di Lampedusa, dernier prince de Lampedusa.
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Je souhaite cette nuit ouvrir une suite d’articles que je rassemblerai plus tard dans un ensemble cohérent, dont je me réserve le privilège de n’en trouver le nom que lorsqu’il en sera question. Mais disons que cela pourrait parfaitement s’incarner dans un « Manifeste pour un nouvel humanisme » ou dans quelque « Discours et réflexion pour la survie de la culture face à la montée de la barbarie ». Cela s'inscrirait dans la continuité de mon Petit manuel en vertu des principes et à l'usage des victimes afin qu'elles ne devinssent pas des bourreaux (disponible parmi mes billets les plus récents). Car je vais proposer comme les atrocités du XXe siècle n’ont certainement pas prouvé à l’Homme que la culture valait mieux que la barbarie, et que l’empathie devait toujours l’emporter comme valeur spontanée.
Pour reprendre une expression que sa grossiéreté me fait détester, en voulant se débarasser d'un exisentialisme trop grave, il semble que nos aînés aient jeté le bébé avec l'eau du bain. En effet, de même que l'idée de compassion a pu être bannie par les contempteurs du catholicisme, comme étant l'héritage indésirable d'un pouvoir religieux révolu, les nihilistes contemporains mettent à mort tout renouveau en rejetant le bloc idéologique humaniste, qu'ils estiment avoir surpassé par le néo-libéralisme. Peut-être qu'il y a là tout le mystère du problème : le renouveau implique la disparition de ce qui existe déjà ; et nos aînés semblent plus prompts à nous voir mourir qu'à entrer dans l'âge kierkegaardien dit « religieux ». On pourrait penser que je pars en croisade, depuis quelques temps, contre la génération précédente, que je me consacre méticuleusement au meurtre du père. Et je répondrai : « Et bien, admettons que c'est probable ; mais puisqu'ils nous obligent à les tuer... »
Les humanistes des Lumières ont fait une faute méthodologique à implication double en postulant qu'existence et être cherchaient à tendre vers la puissance philosophique ; puissance au sens que lui précisera Nietzsche en prophétisant le nihilisme. Ils en conclurent improprement que 1/ l'homme est fondamentalement bon et tend vers sa propre sagesse et 2/ l’évolution est un objet heuristique et linéaire, dont la dynamique irait nécessairement du moins bien vers « le » mieux. Les civilisations ne sont pas anthropomorphique et ne s'assagissent pas forcément avec le temps. En substituant la vérité de la culture à la vérité de la religion, ils ont simplement changé de tyran. Depuis les Lumières, il n’a fallu que deux-cents cinquante ans à la civilisation occidentale pour lui répondre que, non, la culture ne prévaut pas en valeur sur la barbarie. Les règnes des mass-media et de l'approche populaire de l'esthétique affirment même plus loin : la barbarie a le mérite du plaisir qui n’est, au fond, pas moins enviable que le bonheur.
Je pense aux émisions de télévision qui emportent du succès avec des insultes, du conflit, des raccourcis et de l'humour gras ; et surtout à la littérature commerciale qui force les esthètes et autres écrivains exigeants au silence, ou à la pauvreté. Les empires, les royaumes et tout autre forme d'anciens régimes avaient le mérite de vivifer l'art par leurs mécénats cultivés. Or le début du XXIe siècle demande à un artiste d'être ou un amuseur public divertissant mais sans insistance, ou une espèce de génie, élite suprême de la Nation et chancre de tous les orgueils en pompe et pourpre. Avec cette espèce d'hypocrisie à propos de ces personnes actives qui se saignent pour être et que l'on s'étonne a posteriori de n'avoir pas aidé à exister, en leur offrant, par exemple, une tribune quelconque. La démocratie élective vante la visibilité et l'identité ; et la notion de puissance n'est entendue qu'à la synonimie du verbe « pouvoir ». La liberté nietzschéenne, existentielle et artistique, ennuie tout le monde.
L’effort de chacun porte aujourd’hui à faire croître sa propre puissance de jouir, c’est-à-dire ses propres finances. Une personne qui m'est proche s’est étonnée que je puisse m’intéresser — me passionner même — pour les exoplanètes, la physique quantique ou la reproduction des sèches, alors que, je cite presque, il y a des sujets beaucoup plus sérieux comme réaliser que la Russie n'a pas une culture si invraisemblable après tout (entendre « le conservatisme et la réaction politique de Vladimir Poutine ne sont pas si mal, après tout, pour répondre au raz-de-marée d’arabes et de pédés qui nous submerge bientôt ; et peut-être ferions-nous mieux de nous en inspirer»). Outre que je n'ai jamais méprisé la culture russe, la remarque était absurde : m'intéresser aux infiniment petits et grands et au vivant qui m'est étranger ne m'empêche pas de m'intéresser à l'évolution du monde. Mais il semblait y avoir quelque chose d'angoissant dans mon attitude vite lassée de scruter le seul petit nombril de l'Homme.
Le retour du réactionnisme « n'est pas une régression mais une évolution ».
Il est spectaculaire de constater combien ceux qui, jeunes, encensaient le triomphe de l’Amérique libérale et capitaliste reviennent, vieux, aux démons de la xénophobie, du maintien des privilèges et du rase-motte philosophique. Il n’est plus d’autre sens valable que l’argent et la protection de son patrimoine — et notre société se précipite à la poursuite de ce qui n’est qu'un expédient. Il n’est plus d’autre valeur que le fameux Moi tant critiqué par Pascal ; et nous le voyons prendre une revanche fanatique dans la génération de nos parents. On l’a vu il y a soixante ans, nous allons le revérifier bientôt : le prestige social est un leurre et une surenchère barbare. Peut-être que notre génération affirmera que, effectivement, la connaissance ne l’emporte pas en valeur sur la richesse mais que nous, nous faisons le choix de la culture, parce que nous le voulons.
Et, récupérant la rhétorique contre-humaniste de nos aînés, nous affirmerons que nous n’avons pas à nous justifier. Au reste et contrairement à eux, nous avons des arguments et la malchance d’être en mesure de produire un énoncé qui puisse s’appuyer sur des exemples. De même que certaines pensées extrémistes et fanatiques ne gardent de puissance et de séduction que parce qu’elles ne sont pas mises en œuvre — je pense au Front National qui prouve sa vocation de dictateur dans le petit espace des mairies où il tient le pouvoir et commence à être inquiété des symptômes de la caste au pouvoir que sont la corruption, le blanchiment, le détournement de fonds et la défiscalisation — le narcissisme et l’égoïsme de la génération précédente n’avait de sens qu’en absence de contre-exemple. Pourquoi est-ce que tous ceux qui peuvent tricher trichent ? À quel jeux croit-on tous jouer ? Je ne mets pas la médiocrité à la seule charge de nos aînés : il a bien fallu que quelqu'un les forme.
Or nous voyons chaque jour les réponses aux insolences qui trente ans durant laissaient les tribuns muets : oui, que chacun pense à soi avant les autres nuit gravement à la société ; oui, négliger la planète pose de réels problèmes de survie et de santé et non ce n'est ni un complot anti-compétitivité des chinois ni une question de marqueurs scientifiques manipulés par des sales hippies fumeurs de Marie-Janne et violeurs d’enfants ; oui, cesser de payer ses impôts tue l’État et rompt le contrat social, justifiant que les pauvres vous volent. Bien sûr, je mets de côté les considérations sur les choix politiques de la fiscalité en France, qui se prosternent devant les forts et battent les faibles.
Au fond, et lisant Le Guépard pour le concours externe de l’Agrégation de Lettres, je réalise à quel point la Démocratie institutionnelle n’est qu’un vernis, une astuce économique, mais les castes demeurent et les réalisations féodales restent les seules voies valables du pouvoir. Nous changerions mille fois de régime ; mille fois la féodalité se substituerait aux idéaux. Ne reste que la relative liberté de l’être humain, à laquelle la démocratie est sans doute le plus favorable des régimes possibles. J’entends bien insister sur l’expression de relativité de cette liberté ; j’en ai suffisamment parlé, je n’y reviendrai pas aujourd’hui.
Nous devons donc produire un humanisme qui parte des notions de choix et d’engagement, certainement pas de l’éducation et de la vérité. Imposer l’éducation de base est une démarche juste et qui déchire bien des œillères. Il convient néanmoins d’éviter les confusions idéologiques : comment peut-on trouver cela sensé d’enseigner des valeurs particulières à des enfants et adolescents venant des quatre coins de l’horizon ? Ne faut-il pas plutôt se concentrer sur les principes quand le numérique leur ouvre les portes de l’éducation spontanée ? Qu’on leur apprenne la séparation de l’Église et de l’État en 1905 ; sans doute, mais pourquoi leur rabattre la liste des rois de France ? Elle est dans toutes les encyclopédies et l’on n’impose pas une culture à des sensibilités qui se forment. Par ailleurs, combien d’adultes s'en souviennent ensuite ?
Le mode actuel de domination culturelle est absurde, insane et voué à reproduire des clivages culturels qui sont propres à isoler les différentes esthétiques les unes des autres. À vouloir préserver des singularités nous créons des particularismes, mauvais pères du communautarisme. Pourquoi le Ministère de l'Éducation Nationale s’évertue-t-il à rassurer des vieux enfants gâtés que tout changement angoisse ? Bien sûr, la réponse est dans la question. Pourtant, demain ne sera pas fait des votes de ceux qui vivent les temps de réforme ; la démocratie élective n'inscrit pas son modèle de société dans le temps mais dans la complaisance. Les sacrifices que l'on impose aux peuples, pour lesquels on est prêts à affronter le couroux démocratique, concernent bien moins le soin de la société ou de l'espèce que les garanties ou les améliorations des privilèges de la caste dirigeante. Les Rois n’abusaient que relativement de leurs droits : ils avaient le sentiment d’appartenir à une forme d’éternité. Bien sûr, il ne s’agit pas de vanter la monarchie, mais de prendre l’exemple d'un régime fondé sur l’aristocratie ; pourquoi ne cherche-t-on pas à penser une démocratie aristocratique ? Certes, cela favoriserait une caste, mais si finalement tout régime produit une caste, pourquoi ne pas y penser ?
Il s’agit peut-être de réfléchir un système politique pensé à partir de l’être humain, partant de la base et donnant un sens horizontal à l'individu, et quitter cette verticalité transcendante qui, liant le Moi à rien de moins qu'au Ciel, nous mène au néant. Il s’agit peut-être de renouer avec les fondements humanistes de la politique selon Montesquieu, qui pense l’esprit des lois à partir de la réalité de l’être humain, de ses trivialités et de ses enthousiasmes, non en extrapolant à partir de ce qu’il est de plus grand et de meilleur. Or la fascination pour la transcendance n’est pas morte avec Dieu et les philosophes du XXe siècle ont tous rendu hommage à l’irréductible individualité de l’être humain, en l’installant au cœur d’un palais idéologique.
Produire un Humanisme numérique distinct des Lumières et s'inspirant de ses erreurs.
En ce sens peut-être, les philosophes modernes renouent avec les physiciens, les pères antiques des philosophes modernes occidentaux. Ceux-là spéculaient sur l'absolu divin, pluriel, innombrable et éclaté dans la Nature, et réfléchissaient aux façons d'en percer les mystères. En naquirent les enfants aînés, les mythes, qui tentaient d’expliquer l’univers et l’homme, puis les brillants cadets, eux-mêmes aïeuls des sciences modernes. Le philosophe moderne spécule non plus sur l'absolu divin, dont l’effondrement du mythe a mis au jour un squelette dogmatique desséché, mais sur l'infini du mystère humain. Je voudrais privilégier un « machina in machinae »* existentialiste et quantique, ou phénoménologique, au « Deus ex machina » catholique. Car, sans remplaçant, il se réincarne dans d’autres supports de transcendance, aujourd’hui le Moi.
Contre Pascal et son interjection culpabilisante***, le Moi est célébré, encensé, et les principes éthiques ou philosophiques en sortent corvéables à merci, pourvu qu’ils servent la paresse et l’ambition des individus. Le Moi triomphant est cousu de fils nihilistes : l’individu qui ne se soucie pas de ce qui lui survit jette au déluge le monde après-lui. Seul le mot d’ordre de la jouissance s’incarne dans un Verbe politique qui refuse d'associer l'être et le néant. En niant toute historicité de l’espèce, la victoire du Moi met tout avenir à mort et lui interdit toute probabilité. Il semble que nous soyons la première génération moderne qui, par exemple, verra son espérance de vie baisser par rapport à celle de ses parents, et ce sans avoir traversé la moindre guerre sur son territoire. Or l'humanisme des Lumières ne prenait pas vraiment en compte la nature et la condition humaines et voulait postuler, plutôt, une formule qui fût philosophiquement élégante ; un beau théorème, un principe qui se distingue par sa délicatesse et sa tenue. Il postulait que tout homme aspirait à la liberté — notre époque prouve que l'être humain de masse se fiche de la liberté, très abstraite, on ne la mange pas en salade et ça ne rapporte que des problèmes : il cherche la jouissance.
L’humanisme doit donc être un choix, affirmé et vécu, issu du libre-arbitre et ne doit concerner que ceux qui le décident. Peut-être que dans un monde analogico-numérique, l’éducation devrait plutôt se concentrer sur la fourniture des éléments du libre-arbitre et laisser l'intelligence curieuse s’épanouir dans le bain des connaissances potentielles, plutôt que d'enfermer la pensée dans un carcan, disqualifiant le principe universel à la faveur des exceptions de l'individu, beaucoup plus humains, beaucoup plus accessibles ; beaucoup plus médiocres et bien moins élégantes. Et nos aînés de répondre sans doute : « Oui, mais enfin, l'élégance, ça ne se mange pas en salade ! », de même que la sagesse. Il y a juste que je préfère tout à fait être un homme curieux et pauvre qu'un riche mesquin.
* — « La machine [est] dans la machine ».
** — « Dieu est [dans] la machine ».
*** — À ce propos pourrait-on déceler dans l’antienne pascalienne augustinienne une grave faute rhétorique, blessant l’efficacité du discours en ignorant résolument et tout à fait les vanités humaines : la pédagogie est bien plus efficace lorsqu’elle encourage que lorsqu’elle menace ou méprise. Se voulant sans aucune complaisance, ni pour les vanités ni pour les mondanités, Pascal a nourri le ver dans l’arbre de son existentialisme. Si bien que la morbidité chrétienne a plutôt eu tendance à encourager, comme l’étudient longuement Kierkegaard ou Nietzsche, les mythes et leurs sublimations des « Moi potentiels » (Faust, Don Juan et Ahasvérus). Mais à cela aussi, je reviendrai un autre jour.