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Billet de blog 19 août 2020

Université française : après le classement, le déclassement ?

Les nouvelles s'accumulent et vont toutes dans le même sens : c'est celui de la détérioration programmée de l'enseignement supérieur en France. Tour d'horizon à l'approche d'une rentrée chaotique.

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Il y a eu, cette semaine, le très controversé, mais fort médiatisé, classement international - dit « de Shanghaï » - des universités. On sait depuis longtemps ce palmarès surréaliste formaté à l'aune de la marchandisation globale du savoir et, croit-on chez nous, de la taille des établissements, acquise à coups de regroupements aléatoires et souvent dénués de logique. Dans ce classement, la France peut se vanter d'avoir... quatre représentantes parmi les cent premières institutions. Il est révélateur d'un processus plus vaste, celui de la marginalisation de la culture, avec des sciences humaines et sociales réduites à la portion congrue. Non seulement quantifiable dans les curriculums, où compétence ne rime plus qu'avec efficience, le processus affecte avant tout les finalités de l'enseignement, et la qualité de la formation : ce que devrait être une véritable éducation de l'individu, l'invendable, disait Michel Tournier.

Il y a aussi l'uniformité grandissante, dans les modes de transmission comme dans les objectifs de formation. On jargonnera, bien sûr, en parlant d'harmonisation, de compatibilité, d'interopérabilité des ressources, revendiquée comme un idéal. Un indice de cet instinct grégaire, éloigné de toute aspiration à la diversité des cultures éducatives et à la diversité humaine pourtant dans l'air du temps, est la généralisation d'un parler, un anglo-américain où se dilue l'originalité de la pensée. Une certification en anglais est imposée ou va l'être dans toutes les filières et l'usage de l'idiome prestigieux est déjà bien présent dans les fiches de recrutement académique, où il tourne parfois au charabia (exemple récent : « implémentaion de la frame semantics »). Quant aux publications scientifiques, comment échapperaient-elles à une lingua franca qui prétend faciliter toute mobilité, mais pousse surtout au recrutement, sous conditions précaires, de diplômés « internationaux » qui manquent dès lors au développement de leurs propres pays ? Il faut aussi mentionner le nivellement par le bas : l'arrivée, sur ce marché, de nouveaux futurs enseignants-chercheurs, accueillis dès le Master (Bac+5), rendus dociles par l'attente d'une titularisation sans cesse reportée : ils sont sur la piste d'un poste, sur une tenure-track. Ils y croient.

C'est la disparition progressive du modèle humboldtien qui est en vue, celui d'un enseignement supérieur profondément européen, constitutif de l'essence même d'universitas, un modèle associant étroitement recherche et enseignement. Il est déclaré ne plus correspondre à la fluidité requise par un libéralisme économique dont nous nous accommodons chaque jour un peu plus, mais surtout, il est soumis à des oeillères idéologiques, celles d'une post-modernité où tout changement signifierait automatiquement progrès. Je renvoie volontiers à l'ouvrage de Kevin Carey The End of College, qui dévoilait le dessous des cartes sur les évolutions à venir, et dont les conclusions sont déjà dépassées par l'accélération technologique actuelle. (1)

C'est toute la fonction de socialisation de l'université qui est amoindrie par un enseignement numérisé, largement distanciel, dont la situation sanitaire a accéléré la mise en place et sans aucun doute l’installation durable. Comme le digital a fait le bonheur de la grande industrie, du commerce ou de la banque, ce futur de l'enseignement supérieur ravit d'ailleurs les institutions éducatives : coûts abaissés (personnel, matériel, locaux), esprit de corps des étudiants et formateurs affaibli, rendant toute espèce de discussion avec le pouvoir décisionnaire plus difficile. La vie des individus et des équipes en est transformée. Nos collègues subissent déjà le système obsédant de la recherche de fonds, mangeuse de temps, et des appels à projets, générateurs de financements disparates, de doublons, de recherches menées par à-coups. 

Quant aux étudiants, ils sont toujours plus nombreux, comme si l'université était la seule marche plus haute qui leur soit accessible après le lycée et la seule permettant de se réaliser dans la vie. Vu la démographie et les inégalités territoriales, ils sont orientés aussi mal et hâtivement qu'on le sait, admis presque de droit dans certaines filières, illusion flatteuse pour les bénéficiaires, tandis qu'ailleurs, étrangement, « sélection » n'est pas un mot tabou. Ils le sont, enfin, sans que puissent être véritablement pris en compte leurs acquis antérieurs et leurs potentialités, si hétérogènes qu'il devient tentant de voir leur admission comme une voie de garage, évitant provisoirement le chômage et la contestation de rue.

On pourrait allonger la liste. Rien n'y fait. Depuis des semaines, la ministre en charge est d'une grande transparence (cf. Agenda public, MESRI). Dans l'ombre de son collègue de l'Education, elle a été maintenue récemment à son poste avec une évidente mission : mener à bien une réforme dite LPPR (Loi de programmation pluriannuelle de la recherche – et non de l'enseignement supérieur ?), faite pour donner une assise à peu près irréversible à des orientations qui vont bien au delà du mandat gouvernemental en cours. 

Bien sûr, des signaux d'alarme ont été donnés au fil du temps, ces derniers mois particulièrement : des pétitions d'universitaires, des mises en garde syndicales et associatives, des grèves de laboratoires qui restent sans effet ni visibilité. Le pays – et cela se comprend - ne porte pas sur son université le regard plus immédiat qu'il a pour des lignes ferroviaires supprimées ou des services hospitaliers qui ferment. Il est compliqué d'expliquer l'impact d'évolutions programmées aujourd'hui, et de même, on n'a pas fait le bilan de l'autonomisation des établissements après les lois dites LRU de 2007, qui habilement faisaient croire à un supplément de démocratie là où les inégalités (entre régions, entre disciplines, entre lieux de pouvoir, etc.) allaient croître. Quelques mesures cosmétiques tenteront de faire taire des étudiants qui voient mal, de là où ils se débattent, entre deux petits boulots, comment et pour quoi est construit un système d'enseignement supérieur qui leur semble d'abord un espace de liberté. 

Les enseignants-chercheurs ? Après environ dix ans de carrière, un maître de conférences (MCF), homme ou femme, avec une thèse de doctorat (Bac+8 au minimum), ayant obtenu une qualification nationale, ayant enfin été recruté par un comité de sélection, gagne à peu près 2500 euros par mois, primes comprises. Complaisamment, on voit parfois diffusés des chiffres qui ne peuvent concerner que quelques pour cent de ces MCF, voire des professeurs. (2) Et nulle part les congés d'été - consacrés évidemment à la recherche personnelle, à des colloques, à des publications que le goût de l'échange scientifique et le statut professionnel même imposent, et à préparer aussi les cours du semestre prochain - nulle part, ces congés ne dépassent six semaines. Il est certain que le supérieur n'est pas seul touché par le peu de considération qui affecte spécialement les enseignants français (Enquête OCDE, Talis, 2020). Mais, sauf exception, quand ça ne va plus, on manifeste tout doucement, chez les universitaires, plus doucement que chez les avocats ou les personnels de santé.

Parions-le : leur engagement fera probablement que, le 1er septembre, sur les campus, aucun ne manquera à son poste. On les verra, masqués, dans les amphithéâtres et les salles bondées. Ou bien ils donneront un enseignement à distance, devant leur propre ordinateur, comme ils l'ont fait pendant des mois ce printemps, auto-formés à Zoom ou autres supports plus ou moins interactifs. Leurs cours finiront sur Youtube, on pourra les dupliquer ou les plagier ailleurs sans qu'ils en sachent rien. A la rentrée, il leur restera aussi à faire du soutien psychologique en ligne, à toute heure et autant qu'il le faudra, auprès d'étudiants prêts à « décrocher », souvent démotivés ou en difficulté matérielle, parfois en grande détresse.

Alors, les annonces de progrès scientifiques, techniques, et hypothétiquement financiers faites par la ministre ne satisfont personne, sauf peut-être ceux ou celles, certes peu nombreux, qui vivent très bien l'éclatement du système, désormais propice, par son opacité, à leurs petites affaires (ne plus être si souvent sur place, mêler service public et activités privées...). Certains trouveront avantage à la multiplication autour d'eux de précaires bienutiles. D'autres encore verront se réaliser ce dont ils rêvaient de longue date, la normalisation de standards nord-américains qui ont mené si loin une certaine culture scientifique occidentale. Ils ne font que suivre le mouvement et ce n'est sûrement pas d'eux qu'il faut attendre une conception de ce que pourrait être l'université de demain, à la fois novatrice et intégrative. Novatrice quand il s'agirait de regarder en face les moyens techniques et les changements sociétaux, intégrative quand elle ne renierait pas son histoire et sa spécificité en termes de culture et de système.

Le déclassement de notre enseignement supérieur est en cours. Les conditions de vie et de travail de nos collègues et de leurs étudiants se dégradent continûment. Il est vrai, et j'ai oublié de le dire : ces réflexions sont celles d'un professeur en retraite, ancien directeur d'UFR, ex-membre du Conseil National des Universités (CNU), qui n'est donc plus un acteur à part entière de l'institution. Cette distance lui impose une certaine modestie sur ce que vaut sa réflexion et on pourra se laisser aller à supposer qu'il n'a rien compris, ou tout mal interprété. Mais sa position lui évite au moins tout conflit d'intérêt dans ce qu'il avance et il est vacciné contre le « c'était mieux avant ». Elle l'autorise aussi à prendre un recul nécessaire pour évaluer une situation objectivement préoccupante.

Notes

1 Kevin Carey, The End of College. The Future of Learning and the University of Everywhere, Riverhead Books,2015. J'ai développé certaines de ces hypothèse dans un ouvrage récent.

2 Il est d'ailleurs frappant de voir la méconnaissance de nos concitoyens (voire des médias) sur qui est quoi dans l'université, où l'on a, il est vrai, multiplié les catégories... et on en invente (« docteur à l'ENS »). On rencontre, à l'anglo-saxonne, assistant, professeur associé, etc. Cette confusion concourt à une dépréciation générale.

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* Professeur émérite des Universités   pierre.martinez@univ-paris8.fr  -  site : http://site-pierrealainmartinez.mystrikingly.com 

Dernier ouvrage paru : Un regard sur l'enseignement des langues. Des sciences du langage aux NBIC, Paris, Editions des Archives Contemporaines, 2018. En libre accès : http://eac.ac/books/9782813002839 

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