La vacance de Monsieur Hulot

La loi de 2015 sur la transition énergétique l’annonçait : « la politique énergétique nationale a pour objet de réduire la part du nucléaire (…) à 50 % à l’horizon 2025 ». Novembre 2017 : sous le regard de Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement, Nicolas Hulot le lâche : on oublie ce pan de la loi. Mais derrière, la France paraît renoncer à la transition énergétique. Explications.

Retour dans le futur

2006 : sortie du Pacte écologique, de Nicolas Hulot. L’une des idées-phares du fondateur de la Fondation du même nom, c’est notamment l’idée de créer un vice-Premier ministre pour l’environnement. Celui qui fera signer ce pacte à la plupart des candidats aux présidentielles de 2007 contre la renonciation à sa candidature pourrait-il être ce vice-Premier ministre, lui demande David Pujadas dans son 20 h du 6 novembre ? Réponse de l’écologiste : « − Il faudra à ce poste-là quelqu’un qui ait une solide expérience institutionnelle. » − « C’est-à-dire ? » (D. Pujadas) − « En l’occurrence un autre profil [que le mien], et je pense qu’à gauche et à droite il y a des gens tout à fait capable de remplir cette mission. » C’est stupéfiant de réécouter cela aujourd’hui.

 

Premier gouvernement Philippe : mine réjouie de François Bayrou, qui sera démissionné peu après. Mains croisées, regard vers le sol : le ministre d'Etat Nicolas Hulot, qui fait rang avec Edouard Philippe et le ministre de l'intérieur, paraît un peu absent. © Droits réservés Premier gouvernement Philippe : mine réjouie de François Bayrou, qui sera démissionné peu après. Mains croisées, regard vers le sol : le ministre d'Etat Nicolas Hulot, qui fait rang avec Edouard Philippe et le ministre de l'intérieur, paraît un peu absent. © Droits réservés

Nicolas Hulot aux présidentielles de 2012 : écologiste, oui, candidat d’Europe écologie les verts (EELV), non

Extrait des réponses aux questions des militants au candidat à la candidature d’EELV aux présidentielles de 2012 (ce sera Eva Joly qui l’emportera, en interne du moins). Nicolas Hulot : « Parlons simplement de ma propre position sur le nucléaire. J’ai entendu dire que j’avais changé d’avis. Alors moi je vais vous dire comment je fonctionne : il y a des sujets sur lesquels j’ai des avis tranchés, instantanés. Il y a des sujets sur lesquels je mets plus de temps à avoir un avis tranché. Parce que c’est parfois facile d’être comme ça dans des visions immédiates (…) mais moi j’avais en tête une chose, c’est que la crise climatique est ce que considère être la crise majeure (…) Je n’ai jamais été un pro-nucléaire, j’ai été plutôt nuancé (…) Fukushima pour moi c’est la démonstration de trop. Parce que moi j’ai une idée de la civilisation qui est la suivante : évidemment que nos sociétés doivent prendre des risques, mais si on est plus capable de… comment dire ? Maîtriser dans le temps et dans l’espace les conséquences d’un risque, c’est là que pour moi s’arrête l’acceptable. Et si je n’étais pas convaincu au moment où je vous parle qu’on peut en sortir, et que on peut en sortir sur un laps de temps qui restera à discuter, disons à l’échelle d’une génération au maximum, et qu’on a tout intérêt y compris économiquement, au-délà des risques (…). Non moi je pense qu’il faut qu’on sorte d’un principe qui a dominé dans nos sociétés, de deux principes d’ailleurs, le principe économique et le principe technologique... Le principe technologique c’est que jusqu’à présent tout ce qu’on savait faire on le faisait… sans l’évaluer par un  processus démocratique, sans savoir la pertinence, en gros si cette technologie ou ce saut technologique participaient à améliorer la condition humaine.   C’est un changement de paradigme, je pense il faut aussi donner aussi un sens à la technologie,  et je pense que le nucléaire n’a plus de sens aujourd’hui. » (voir ici).

Nicolas Hulot « ministre ‘‘ d’état ’’ de la Transition écologique et solidaire » : pas un mois sans renonciation

Seul ministre d’état excepté celui de l’intérieur, Nicolas Hulot n’a pas connu un seul mois sans renonciation. Ministre d’état, c’est un titre, non une fonction. Il n'a aucun pouvoir hiérarchique sur l'agriculture, par exemple ; autre exemple, plus cruel, son autorité nominale sur les transports est une fiction. Naïveté ? Temps forts :

̶  Absence d’empathie ? Pour le centre d'enfouissement de déchets radioactifs de Bure, Nicolas Hulot a-t-il dénoncé quelquepart les violences policières contre les militants pro-nature ? En tout cas, je n’ai pas trouvé. A-t-il plaidé pour un peu plus de "douceur" auprès du ministre de l’intérieur (ou ce dernier a-t-il instrumentalisé les débordements pour l’affaiblir ? Des cadres dans la sécurité ont-ils décidé de se "faire l'écolo" ?) A Bure, dans la zone du centre d’enfouissement des déchets nucléaires, la population contre ce projet doit répondre à une forme d’oppression inadmissible : https://www.mediapart.fr/journal/france/200917/bure-ils-pointaient-leurs-armes-droit-sur-nous. Par Jade Lindgaard. Près de 150 gendarmes ont mené plusieurs perquisitions visant des opposant.es au projet Cigéo d’enfouissement de déchets nucléaires mercredi 20 septembre. Les militant.es dénoncent une opération disproportionnée et témoignent d’une pression policière constante. A mon sens, Nicolas Hulot devait dire non : sans réaction, il donne le permis de continuer. Mais il divorce alors de la masse des militants sur le terrain.

La Bretagne a ceci de particulier qu'elle vous met facilement face à vos contradictions. Ici, Nicolas Hulot photographié au salon de Guichen près de Rennes. La Bretagne a ceci de particulier qu'elle vous met facilement face à vos contradictions. Ici, Nicolas Hulot photographié au salon de Guichen près de Rennes.

− L’agriculture bio : avec le boom des conversions en bio (32 264 fermes, + 12 % en 2015), il manque 600 millions pour financer les aides au maintien et les aides à la conversion pour 2018, 2019 et 2020. La bio, 6,5 % de la surface agricole utile, 7,3 % des exploitations, 10,8 % des emplois, reçoit 5 % des aides européennes. Voir ici la manifestation à Rennes.

− Le glyphosate : les autorisations européennes étant données pour dix ans, que veut dire une autorisation de « trois ans » ? Tweet de Corinne Lepage : Pipeau !! La décision est européenne et se fait sur10 ans,pas 5.Incompétence évidente. Jusqu ou les mesures contre la sante et le climat ??? https://t.co/Zsipx6kIkJ — Corinne Lepage (@corinnelepage) September 25, 2017

− L’échec de la COP 23 : le président de la république le dit lui-même : « le seuil de l’irréversible est franchi ». Dans leur lettre lettre ouverte dans Biosciences, 15 000 scientifiques de 184 pays sont en tout cas désormais convaincus de l’effondrement inéluctable de la biodiversité. De manière concrète, où est le ministre sur ce sujet ?

L’inertie d’un système : est-ce fichu ?

Le graphique « La convergence des crises » ci-dessous montre que si la France souhaite s’engager dans une transition bio-énergétique, elle se heurte à un mur financier (il faudrait qu’elle multiplie par deux son endettement actuel) :

 

Pour éviter le mur financier d'un endettement public croissant, le mieux est de prolonger le plus possible des centrales nucléaires qui présentent l'avantage d'être amorties financièrement. Selon la Cour des comptes, la prolongation de la durée de vie des centrales de 10 ans en 2014 entraîne à elle seule une baisse des provisions au bilan comptable de 3,3 milliards d'euros, et ainsi de suite si on les prolonge encore. La hausse du résultat entraînée par cette prolongation est estimée à elle seule entre 500 et 700 millions d'euros par an. Cela permet de supporter l'augmentation en cours du devis pour Bure... mais le mieux serait alors de repousser Bure. EDF échappe pour un temps à la faillite, ainsi qu'Areva. Sur les tranches anciennes, le coût du Mwh est de 60 euros, et sur l'EPR de 114 euros (les bio-énergies devenant concurrentielles par rapport à celui-ci). D'une manière générale, les coûts d'exploitation sont en forte hausse (+ 20% de 2000 à 2013). Un accident nucléaire majeur coûterait 450 milliards d'euros, médian 120 milliards : il faut donc provisionner ce risque au minimum pour maintenir la rentabilité d'EDF. Pour éviter le mur financier d'un endettement public croissant, le mieux est de prolonger le plus possible des centrales nucléaires qui présentent l'avantage d'être amorties financièrement. Selon la Cour des comptes, la prolongation de la durée de vie des centrales de 10 ans en 2014 entraîne à elle seule une baisse des provisions au bilan comptable de 3,3 milliards d'euros, et ainsi de suite si on les prolonge encore. La hausse du résultat entraînée par cette prolongation est estimée à elle seule entre 500 et 700 millions d'euros par an. Cela permet de supporter l'augmentation en cours du devis pour Bure... mais le mieux serait alors de repousser Bure. EDF échappe pour un temps à la faillite, ainsi qu'Areva. Sur les tranches anciennes, le coût du Mwh est de 60 euros, et sur l'EPR de 114 euros (les bio-énergies devenant concurrentielles par rapport à celui-ci). D'une manière générale, les coûts d'exploitation sont en forte hausse (+ 20% de 2000 à 2013). Un accident nucléaire majeur coûterait 450 milliards d'euros, médian 120 milliards : il faut donc provisionner ce risque au minimum pour maintenir la rentabilité d'EDF.

En effet, pour réussir une transition, le besoin de financement du pays augmente, voire double : l’échec du nucléaire, la nécessité d’investir dans les énergies renouvelables, le coût du passage du parc automobile à l’électrique, l’isolation des logements double le besoin de financement du pays. Ne sont pas pris en compte dans ce graphique les investissements dans la biodiversité… Si l’on veut que l’agriculture industrielle respecte celle-ci, il y a une baisse des rendements d’une quinzaine de pour cents, compensable par la réduction de la consommation de viande. N’est pas pris en compte le coût des catastrophes naturelles (exemple : les 4 milliards du cyclone à Saint-Martin).

A part l’image de Monsieur Hulot, quelles conséquences ?

La prolongation des centrales nucléaires résout une partie de l’équation du sur-endettement (à court terme : en 2020, selon la banque Morgan Stanley  ̶  août 2017 −, charbon, gaz, nucléaire coûteront plus chers que l’éolien et le photovoltaïque). Nous n’avons pas les moyens d'une transition énergétique, et la situation actuelle souligne à quel point la loi votée sous Hollande était creuse, la réussite diplomatique de la COP 21 non concrétisable. Quant à la biodiversité, elle ne bénéficie que de faibles incitations, et de bien peu d’imagination institutionnelle : il y a peut-être trop longtemps que nous vivons hors sol dans des environnements artificialisés. Circonstance aggravante, l’élection de 2017 s’est faite pour ou contre l’extrême-droite, et non sur l’enjeu climatique. Le ministre de l’écologie a donc bien peu de légitimité. En outre, les mouvements sont si rapides, ses équipes si peu étoffées, que tout ne peut le porter qu’à de nouvelles renonciations. Monsieur Hulot est instrumentalisé par une pédagogie exactement inverse de celle qu’il a porté, et à mon avis il lui sera impossible d’apporter des correctifs à la dégradation de son image. Il a proclamé ce que l'on attendait, qu'il fallait maintenir le nucléaire, et désormais il doit paraître bien inutile aux yeux de certains au gouvernement, et peut-être même à ses propres yeux. Pour la décennie qui vient, sa renonciation servira contre tous les anti-nucléaires. C'est le pire dans ce piège, incroyablement malin, car la plupart des gens n'iront pas voir plus loin. Telle est la raison du broyage de cette icône médiatique par la real-politik. Au-delà, est-ce le signe de la mise en place pragmatique d’un marché de l’effondrement, du chaos, sur fond d’une dette publique dont on sait qu’elle ne sera jamais soldée, d'un accident nucléaire dont on sait qu'il ne sera jamais payé ? Tout semble possible.

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