Chroniques d'une année scolaire particulière

A bien des égards, cette année scolaire est particulière, éprouvante. Symbole du malaise profond qui touche l'ensemble de ses personnels et usagers des services publics. Comme dans mon collège, où élèves, parents et enseignants subissent depuis trop longtemps des conditions de vie et de travail indignes de notre pays. La crise sanitaire doit permettre un changement de paradigme rapide et efficace.

Chroniques d'une année scolaire particulière

                Je suis enseignant depuis le mois de septembre 2012. Ce métier n'était pas une vocation. Je n'y pensais pas en me rasant le matin, et encore moins en mettant dans mon cartable le goûter préparé par ma maman avant de rejoindre le collège. Il s'est imposé comme une évidence au fur et à mesure de mes études.  J'ai d'abord été TZR, Titulaire en Zone de Remplacement, pendant 4 ans, puis j'ai atterri dans les quartiers nord de Marseille en septembre 2016, dans un collège où je suis toujours aujourd'hui.

 

                Une rentrée de plus, une année comme les autres?

                               Le vendredi 30 août 2019, c'est la prérentrée des enseignants. Tout le monde se retrouve pour la plénière. On nous fait un bilan de l'année passée, on nous parle chiffres, on nous présente l'année à venir, les nouveaux arrivants... Tout le monde se retrouve autour d'un pot, discute, se raconte ses vacances et attend avec impatience de découvrir son emploi du temps. Une rentrée de plus, une année comme les autres. Si tant est que les années se suivent et se ressemblent dans ce métier, dans ce type d'établissement.

C'est ma 4ème rentrée dans ce collège "difficile" comme on dit communément, "REP+" dans le jargon administratif. Je me rappelle lorsque je suis arrivé. Les premiers mois d'adaptation ont été compliqués. Il a fallu apprendre les codes, l'argot, comprendre le fonctionnement des élèves. Le bruit incessant me donnait des migraines et je dois bien avouer que durant les trois premiers mois, aller travailler n'était pas un plaisir. Puis, petit à petit, on se fait sa place. Les mois défilent, les années passent. La relation avec les élèves est plus  simple. Bien sûr, on s'agace, on s'énerve, on craque parfois. Mais on supporte plus facilement, parce qu'on a appris à les connaitre. On connait les élèves. On connait mieux leur vie quotidienne, les difficultés qu'ils doivent surmonter tous les jours. On connait aussi les collègues, on a ses habitudes. Ca change beaucoup de la vie de TZR. C'est donc avec un certain plaisir qu'on se retrouve le 30 août, pour une année supplémentaire. Mais c'est quoi, une année type, ici?

               

                Un sentiment d'abandon

                               On se rend vite compte que le problème ne vient pas des élèves. Il y a un truc qui nous gêne, un truc qui nous énerve. Mais ce ne sont pas les élèves. Non, c'est autre chose. Etudier ici, travailler ici, c'est être en prise permanente avec un sentiment d'abandon. Chaque année, les mêmes problématiques, chaque année les mêmes revendications, chaque année les mêmes déceptions. Quand on arrive au collège, sur le mur du parking visiteur, un graff. Un bateau. Une phrase: "Tous dans le même bateau". Voilà, c'est ça une année-type dans ce collège. "Tous dans le même bateau". Un sentiment d'abandon. Une colère permanente, grandissante. Les locaux du collège sont vieux, abîmés, dégradés. L'été, 40°, on suffoque, on transpire, on pue. L'hiver, 13°, on fait cours en doudoune, certains ont les écharpes autour du cou. Toute l'année, des élèves n'osent aller aux toilettes durant la journée tant celles-ci sont délabrées. Parfois, lorsqu'il pleut, il y a des infiltrations et l'eau coule dans des classes.

                Et puis, il y a les moyens humains et matériels. Ils se dégradent d'années en années. Plus d'élèves, moins d'adultes. Et les problèmes s'accumulent car nous ne pouvons plus faire face. En 2018, un homme entre dans le collège, avec un couteau, pour "planter" un élève. Quelques mois plus  tard, nouvelle intrusion. On tape dans les murs, on menace de mort. L'année d'après, rebelote. Toujours, nous alertons. Les parents, le département, notre institution. Toujours nous luttons. Droit de retrait, demande d'audience aux services académiques, visite des locaux par les agents du conseil général. Et, toujours, l'année d'après, ça recommence. On réclame des moyens supplémentaires, des services publics à la hauteur. Pour nos élèves, pour nous. Pour qu'ils grandissent et s'épanouissent en ayant un enseignement de qualité. Pour que nous dispensions un savoir dans de bonnes conditions. On nous répond de ne pas nous plaindre. On est bien lotis parait-il. C'est ça, une année-type dans mon collège.

                Alors, peu à peu, on se sent pis qu'abandonnés: méprisés, piétinés. Mais on ne baisse pas la tête, on ne courbe pas l'échine. Parce qu'on se bat pour nous, certes, mais surtout pour les élèves, les familles qui étudient ici, qui vivent ici. Et chez qui le sentiment d'être des citoyens de seconde zone grandit.

"Monsieur, pourquoi nous tout le monde s'en fout?"

 

                La lutte, encore et encore

                               Voilà donc le contexte dans lequel démarre cette année scolaire. On sait qu'on aura des bons moments. Mais on sait surtout qu'on aura à nouveau des problèmes. Toujours les mêmes locaux. 50 élèves en plus, des postes en moins. On a compris que cette année, comme les autres, sera agitée, mouvementée. On ne sait pas encore à quel point.

                Alors on fait face. Passent les mois de septembre, octobre, novembre... Les tensions internes naissent. On se rejette la faute les uns sur les autres. Tenir les élèves est de plus en plus difficile. Les enseignants commencent à fatiguer, usés de faire un travail dans des conditions indignes de ce qu'ils représentent.

            Et puis il y a le 5 décembre. Réforme des retraites. Grosse lutte  sociale. Les enseignants sont très mobilisés car ils ont beaucoup à y perdre. Alors ils font grève. Mais ils sont souvent montrés du doigt. Et alors ? Les enfants? Vous y pensez aux enfants? Ils ratent des cours. Alors on explique. On explique aux collègues, aux parents, aux amis. On se sent obligés de se justifier alors qu'on exerce un droit constitutionnel pour défendre nos conquis sociaux.  La lutte contre la réforme des retraites rend les mois de décembre et janvier bien particuliers, bien difficiles. Ici plus qu'ailleurs, alors que nous avons déjà dû lutter les deux années précédentes pour avoir un portail, pour avoir un coup de peinture dans quelques salles de classe, pour avoir de l'aide face aux intrusions répétées... Lutter pour ne pas être abandonné. Lutter pour exister. La fatigue est là. S'y ajoute désormais la lassitude et un sentiment toujours plus fort que le délitement de l'éducation nationale s'accélère. On le vit au quotidien, on en subit les conséquences. Le mois de février va peut être nous permettre de souffler un peu. Certes non. Mardi 4 février, aux abords du collège, une AMS qui tentait de s'interposer dans une bagarre entre élèves a été frappée, et menacée avec une arme à feu par le frère d'une élève en question.

                Le jeudi suivant, cet individu est revenu, accompagné de deux hommes, aux abords du collège pour la menacer à nouveau. Nous avions prévenu pourtant. Depuis plusieurs années. Les problèmes ne peuvent que se répéter, s'accentuer, s'aggraver. Moins de moyens, moins de matériel, moins d'adultes, plus d'élèves. L'éducation nationale est comme tous les services publics, elle subit la cure d'austérité imposée depuis des années. L'éducation prioritaire n'y échappe pas, elle est même en première ligne des économies budgétaires. Les évènements nous donnent raison. Et il faut donc repartir en lutte. Car, enfin, comment laisser passer ça? Doit-on, sous prétexte que nous sommes en REP+, accepter que chaque année, des incidents graves et dangereux se produisent? Doit-on accepter qu'on nous enlève des moyens humains et matériels alors même que ces incidents s'accumulent? Comme un symbole, c'est la semaine de cet incident, que nous découvrons notre DGH (dotation globale horaire) pour l'année à venir. Des heures en moins, des postes en moins. Encore. On voudrait tuer l'éducation nationale et l'éducation prioritaire qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Alors que faire? Lutter. Encore lutter. Lutter pour les locaux, lutter pour un portail, lutter pour un surveillant, lutter pour des vidéoprojecteurs, lutter pour du chauffage, lutter pour les abords du collège. Lutter pour les moyens humains et matériels de remplir correctement notre mission, lutter pour l'avenir de nos élèves, lutter pour notre sécurité. Lutter, en fait, pour des services publics à la hauteur. Lutter, lutter, lutter. C'est reparti. Nous sommes épuisés, lassés, exaspérés, mais nous luttons. Droit de retrait, convocation aux services académiques, réunions en tout genre avec les personnes concernées. Articles dans la presse. Un pique  nique est organisé devant le collège, où se retrouvent élèves, parents, et enseignants. Tous ensemble et unis dans un but commun: être considérés, être respectés. Pouvoir étudier et travailler dans des conditions dignes.

                Ca nous fait du bien. Toujours réclamer, mendier quelques miettes. Enfin, c'est difficile ! Croyez-vous que nous ne sommes pas tiraillés entre la volonté viscérale de faire notre travail, d'accompagner nos élèves, de leur transmettre un savoir et des compétences indispensables dans leur vie future et la volonté de défendre l'avenir à long terme de tous les élèves qui passent et passeront ici? Mais leur avenir, il se joue là justement. Et devant cet abandon, qui va réagir si ce n'est nous? Alors ce pique-nique fait un bien fou. Les élèves sont là, les parents sont là. Ils nous soutiennent, ils sont avec nous. Merci, disent-ils parfois. Merci de vous soucier du bien-être de nos enfants, nous on n'en peut plus  de ce collège. On est oubliés, abandonnés.

On relève la tête. On sait pourquoi on lutte. Que valent quelques heures d'enseignement face à des années d'oubli, de mépris, d'abandon?

 

                La stupéfaction

                                Parallèlement à tout cela, on entend bien parler de la crise sanitaire qui s'annonce. Le Covid-19. Ca paraît si loin et si proche à la fois. Et puis on commence à comprendre. Cette crise elle arrive. Elle va nous toucher. De plein fouet. Le jeudi 12 mars, Emmanuel Macron annonce la fermeture des écoles dès le lundi suivant. Puis le confinement général est décrété. On met en place la continuité pédagogique. On avance là-dedans les yeux bandés car nous n'étions absolument pas prêts. Notre ministre annonçait encore quelques heures plus tôt que les écoles resteraient ouvertes. Le lendemain, il dit que tout est prêt pour l'enseignement à distance. C'est un mensonge. Comme quand on est lancé dans le grand bain du métier, c'est seul ou presque, sans expérience, sans filet. La continuité pédagogique, c'est pareil. Les élèves sont là, ils répondent présents. Pour  les plus équipés et les plus motivés en tout cas.

                Drôle d'année. Une année d'exaspération. Les attaques contre l'éducation nationale, contre l'éducation prioritaire, contre nos retraites, les problèmes récurrents qui en découlent dans notre établissement, et maintenant une crise sanitaire.

                On observe de loin les difficultés des services de santé. Les pénuries de tests, de masques, de blouses. Les personnels de santé épuisés, sous-payés. Les vies fauchées par le manque de moyens. Et on se rend compte de l'importance de ne jamais abandonner. Les hôpitaux ont alerté eux aussi, et particulièrement  durant l'année 2019. Comme nous, ils n'ont pas été entendus. Pire, on les a démembré de plus belle. Voilà le résultat aujourd'hui.

                L'austérité tue. Elle tue quand elle s'attaque aux services de santé. Elle détruit aussi des milliers de vie chaque année quand elle s'attaque à l'éducation nationale. Des vies qui passent comme des ombres dans nos couloirs et nos salles de classe. Des vies qui voudraient être considérées et qui sont rejetées. Des vies bousillées par un système et une politique inhumaine. Cette crise doit permettre une remise en question profonde sur la manière dont on considère les services publics. Emmanuel Macron l'a dit le 12 mars: ils sont des biens précieux. Mais sa politique n'a de cesse de les broyer. Et pourtant oui, les services publics sont des biens précieux. Dont il faut prendre soin. A qui il faut donner les moyens. Car ils sont les garants de l'unité et de l'égalité républicaine. Ils sont les garants d'une société démocratique plus juste. Le seul espoir né dans cette année si particulière est là. Le renouveau des services publics. Ne plus devoir lutter pour des choses élémentaires. Cela, oui, j'y pense en me rasant le matin.

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