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Billet de blog 13 janv. 2015

Le dimanche de la vie

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Dimanche 11 janvier restera dans l’Histoire de France comme le jour de la plus importante mobilisation républicaine jamais recensée en France. En effet, selon les chiffres officiels, près de 4 millions de Français auraient défilé à travers toute la France ce dimanche-là. Les artères de la capitale bouillonnaient de monde, comme si le cœur de la France était en crue, une crue si forte qu’elle déborda de l’hexagone et franchit les frontières pour se répandre un peu partout en Europe, à Bruxelles, Berlin, Vienne, Londres, Stockholm, Oslo, Madrid, ou encore Rome. Le courant fut si puissant qu’il traversa même l’Atlantique pour ressurgir à Washington et à San Francisco, jusque qu’en pleine cérémonie des Golden Globe Awards 2015, où George Clooney, à son tour, déclara publiquement : « Je suis Charlie. »

Platon parlait à juste titre de la foule comme d’un « gros animal ». Le gros animal est d’autant plus écervelé qu’il est colossal et nombreux, ce qui le rend plus dangereux encore. Le gros animal platonicien a quelque chose d’un golem (d’un mot hébreu signifiant « informe », « inachevé »), cette entité pétrie de glèbe dans la mystique juive susceptible de se charger d’intentions humaines et de les mettre en acte (cf. Le kabbaliste de Prague, roman de  Marek Halter). À l’époque du nazisme, l’Allemagne tout entière servit ainsi de golem à Hitler qui disait qu’il était l’aimant et le peuple allemand la limaille.

Mais dimanche 11 janvier, qu’il était bon de sentir la chaleur du « gros animal », ce gros animal palpitant, plein de vie, plein de la multitude. À Clermont-Ferrand, où je me suis rendu pour célébrer les valeurs et les principes de la République, le gros animal était composé de 70 000 personnes selon les estimations officielles.  Le Puy-de-Dôme  dont Clermont-Ferrand est la capitale (la ville compte 140 000 habitants) compte plus de 600 000 habitants. 70 000 personnes, cela veut dire que plus d’une personne sur dix dans le Puy-de-Dôme ont défilé pour défendre les principes de la démocratie. Par comparaison, Nice, la 5ème ville de France par sa population, qui compte plus de 340 000 habitants (et dont l’aire urbaine rassemble plus d’un million d’habitants) n’a vu défiler que 20 000 personnes selon les estimations, soit une personne sur 500 habitants pour l’aire urbaine. Cette différence notable s’explique par le fait que la ville de  Nice est plus peuplée d’immigrés venus des quatre coins de la France pour se faire une place au soleil que de Niçois d’origine, alors que la ville de Clermont-Ferrand, elle, présente une population beaucoup plus homogène et enracinée dans le terroir auvergnat, ce qui explique notamment l’écart dans la capacité de mobilisation. Plus l’identité est forte, plus le sentiment d’appartenance à une même communauté est fort et plus l’engagement collectif susceptible d’être important. Au contraire, plus l’identité est diluée et plus la cohésion communautaire est atténuée et l’engagement timide.

Mais revenons-en à nos moutons, à notre « gros animal » en l’espèce. Massé sur la place de Jaude — située au cœur de Clermont-Ferrand, la place fait une superficie de trois hectares et demi, soit 35 000 m carrés —, point de départ de la marche à travers la cité, le gros animal était si massif ce dimanche-là qu’il débordait de toutes parts, un peu comme un colosse trop à l’étroit dans son costume dont les coutures auraient atteint le point de rupture. Ce gros animal-là, puissant et nerveux, farouche et ombrageux, c’était la France aux flancs gonflés de vie, cette France à la panse chaude, si forte et fragile à la fois, forte de cette multitude et fragile de cette humanité tellement vulnérable. Soudain, partie de nulle part, sur la place de Jaude, une première onde d’applaudissements se propagea à travers la foule figée, semblable à l’onde créée par un caillou jeté dans un plan d’eau et qui gagne les berges en décrivant des cercles concentriques à partir du point d’impact, une onde sonore comme pour briser un silence devenu trop pesant et faire parler les mains, à défaut des lèvres, scellées, des applaudissements qui résonnaient dans les murs de la ville pour célébrer le spectacle d’une humanité rassemblée, d’une humanité retrouvée, qui goûtait le simple plaisir d’être ensemble, d’une humanité qui communiait. « Communier, c’est partager sans diviser » écrit André Comte-Sponville. Quelle curieuse coutume tout de même que de frapper ses mains l’une contre avec un rythme régulier  (une percussion manuelle qui évoque le bruit de la pluie quand elle tombe par rafale sur des tuiles), et, par ce geste,  témoigner son admiration à une ou plusieurs personnes. Applaudir est un geste social qui se manifeste la plupart du temps dans des salles de spectacle, où l’on célèbre la performance d’artistes. Mais sur la place de Jaude, il n’y avait d’autre spectacle que cette masse compacte de spectateurs qui avaient le regard dans le vide, ou le regard dans le plein. Le spectacle, c’était le vide de spectacle. Ou plus précisément, le spectacle, c’étaient les spectateurs. Non pas que les spectateurs se donnaient en spectacle, mais la multitude faisait le spectacle. La multitude était le spectacle. C’est cela, la communion : la présence d’autrui suffit, elle fait sens. Et chacun, en étant près de l’autre, en silence au sein de la multitude, chacun éprouvait dans son for intérieur ce sentiment de faire partie d’un grand tout, un sentiment qui s’épanouit quand les êtres humains font corps, qu’ils sont tout simplement ensemble. Une expérience de plus en plus rare dans notre société en mille morceaux, en mille éclats, malgré les grand-messes qui rythment la vie sociale à l’occasion des manifestations sportives à dimension planétaire comme les Coupes du Monde de football ou encore les Jeux Olympiques, car ces grands rassemblements-là n’ont lieu qu’autour d’évènements spectaculaires qui cristallisent l’incapacité des gens à être ensemble autrement que pour un spectacle (cf. La société du spectacle de Guy Debord).

À la première salve d’applaudissements sur la place de Jaude succéda une autre salve, puis une autre encore, comme si, après avoir fixé trop longtemps le silence, la foule se laissait gagner par l’ivresse des paumes, le chant sonore des muettes.   Et comme un ventre de femme ne pouvant plus contenir son enfant, autour de 15h30, la place pleine à craquer expulsa enfin hors de ses murs la foule en direction de l’est, vers la place du 1er mai, elle charria ce flot humain sous les nuées menaçantes que perçaient les flèches du soleil. Mais le ciel retint sa pluie sur tout le parcours, comme pour ne pas gâcher ce moment d’unité heureuse, la joyeuse gravité de cette « fête en larmes », aurait dit Jean d’Ormesson. Ce fut un beau dimanche, oui, un dimanche franchement humain. Et même si rien ne change après, même si la société humaine n’en retient rien, cela n’aura pas été en vain. Rien n’est plus utile parfois que de faire des choses inutiles, pour cette simple raison que l’inutile fait apparaître ce qui est utile, par opposition.   

Ce dimanche 11 janvier 2015 fera date, ne serait-ce que parce qu’aucun incident ne fut à déplorer à travers toutes les villes de France, ce qui est un exploit en soi au vu de la violence qui émaille bon nombre de manifestations en France, une violence qui s’épanouit à fleur de pavé ou de terre (cf. les violences lors des manifestations contre le barrage de Sivens). Ce dimanche-là, historique s’il en est, tout à la célébration de la vie, qu’il était bon de donner tort à Platon et raison à la foule,  non pas folle, avec des mouvements de houle violents en raison du raz-de-marée humain, mais une foule pleinement consciente d’elle-même, une foule forte dont le flot s’écoulait en douceur, une foule responsable, respectueuse, apaisée, unie, en un mot, républicaine. Oui, qu’il était bon d’y être. D’être, tout simplement. 

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