le non-agir

Nous vivons à la fin d’une époque marquée du sceau de la frénésie, une époque où l’être humain ne se définit guère que par ce qu’il fait ou fabrique, que par sa contribution à une société qui n’en finit pas de (vouloir) faire, de faire toujours plus, de faire sans fin, quitte à en perdre le sens de tout. Cette frénésie est le corollaire d’un système qui ne cesse de pousser à la performance, de mettre en compétition, d’un système qui cherche à justifier le bien-fondé de la concurrence, seul et unique moyen selon lui pour favoriser le progrès, et puisque « le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous », comme le clamait le slogan mis sur les rails par la SNCF il y a quelques années déjà, ce mode de fonctionnement est imposé à tous, pour le (supposé) bien de tous, et ce, depuis que l’être humain est en âge d’aller à l’école. 

 

En 1996, Viviane Forrester écrit L’horreur économique (l’expression est de Rimbaud), qui dénonce le totalitarisme économique et financier. La crise économique de 2007, conséquence des agissements de la mafia des cols blancs de Wall Street, ne fait qu’illustrer le propos de l’ouvrage, qui avait alors reçu le Prix Médicis essai. Une mafia dorée d’ailleurs toujours en place, qui bénéficie d’une immunité totale, puisque l’on peut observer qu’aucun des acteurs de cette crise majeure n’a été inquiété par la Justice et que tout continue  comme avant, dans un monde où l’homme (au sens d’un être pourvu des fameuses qualités dites « humaines ») ne fait pas le poids à côté de l’argent roi. Il faut croire que cela ne sert à pas grand-chose de dénoncer l’obscénité criante d’un système devenu fou, les scandales ont beau grossir comme des fleuves en crue et ravager tout autour, ils finissent par passer, comme l’eau sous les ponts, et on passe à autre chose, on continue de faire comme avant, machinalement, comme si la capacité d’oublier vite était une des caractéristiques des serviteurs de ce système, qui pousse à une forme d’amnésie permanente, garante de sa perpétuelle démesure, de sa folie croissante.  

 

Sous le coup de cette idéologie du faire, l’homme passe son temps à faire, quitte à aller contre l’ordre des choses. Il fait pour faire en poursuivant des actions qui ne s’inscrivent plus nécessairement dans un cheminement de sens.  C’est cela, « gagner sa vie ». Passer son temps (ou le perdre, selon le point de vue qu’on adopte) à servir le système. L’expression « gagner sa vie »  illustre bien l’idéologie dominante : on demande à l’être humain de gagner sa vie comme s’il devait la mériter, comme si la vie ne lui était pas donnée et qu’il lui fallait la rembourser, avec des intérêts variables en fonction des situations de vie. Ainsi tous les serviteurs du système sont-ils lancés dans une course folle au gain plus ou moins bien acquis, et, ce faisant, passent la plupart du temps à côté de leur vie. De cette manière, l’être dit « humain », au fur et à mesure du progrès technique se déshumanise progressivement au point de n’être plus qu’une machine de l’appareil de production. Hors de ce fonctionnement, point de salut. C’est pourquoi les humains sans emploi sont les parias du système, ses lépreux. Pôle (Nord)-Emploi est ainsi le lieu de l’effroi social où l’âme se glace, où le temps se fige, une sorte de lazaret socio-économique.

 

En Occident, on vit dans une société de plus en plus évoluée technologiquement, mais qui recule de plus en plus humainement, comme si l’évolution technique et technologique  était à proportion inverse du développement humain. À croire que l’existence des ordinateurs vide progressivement l’intelligence humaine, l’intelligence, non pas l’intellect, ce qui n’est pas la même chose : l’intellect est à l’intelligence ce que le muscle est à la chair, un outil qui permet d’avoir prise sur le réel. C’est la raison pour laquelle parler d’intelligence artificielle est un non-sens absolu dans la mesure où l’intelligence est le propre de l’humanité, hors de l’humanité, elle n’existe pas. Il convient de ne pas parler d’intelligence dans ce cas-là, mais de facultés, de capacités, de puissance de travail dont une technologie avancée serait dotée (cf. le « intel inside » qui renseigne le consommateur sur la capacité de travail d’un ordinateur, comme si l’intelligence se mesurait au volume de microcircuits dont serait pourvu un système). Michel Serres l’a écrit quelque part : « À disque dur, idées molles ». Le siècle du disque dur risque fort d’être celui de la pensée invertébrée des mollusques. Et plus la pensée est informe, plus l’humanité recule, plus la machine prend le pas.      

 

À la frénésie d’agir tout occidentale, on peut opposer le principe taoïste du non-agir (wu-weï en chinois), principe qui ne consiste pas à ne rien faire mais à accompagner les choses, les situations, au lieu d’aller à leur encontre la plupart du temps. Le non-agir, comme principe, peut s’appliquer à tout dans la vie en général, dans notre rapport au monde et dans notre comportement avec autrui. Il ne s’agit pas d’un gadget new age dernier cri ou d’un tour de passe-passe sortie d’un livre de magie, mais d’une observation profonde de la réalité et des interactions entre elle et soi. La vie passe comme une rivière, à la fois permanente dans son écoulement et jamais identique. À chaque humain il est donné de se glisser dans le lit de la rivière, d’entrer dans son courant et de se laisser porter par lui. Il est des êtres humains qui passent à côté de leur propre rivière, certains la longent par peur de l’élément, par peur de la force du courant, d’autres s’en éloignent parce qu’ils en ignorent l’existence même. Il est des êtres humains  qui entrent dans le courant, mais parce qu’ils n’en comprennent pas le sens, ils nagent en travers du courant, s’épuisent dans leur lutte contre l’élément et finissent par se noyer.  Il en est d’autres qui savent s’abandonner au courant tout en restant vigilant. C’est cela, le non-agir, se laisser porter par le courant, ce qui ne va pas sans certains efforts ni une certaine attention, car chaque rivière a ses rapides, ses remous, ses eaux calmes et ses bras morts. Mais quand on fait corps avec le courant, et qu’on s’y tient, c’est le courant qui nage pour soi, ce qui est un avantage considérable : on accompagne alors le sens des choses, on ne se met pas en travers, on ne va pas contre lui.

La cohérence, c’est d’abord cela, la connaissance de son propre courant : les gens qui sont incohérents n’ont souvent jamais mis le pied dans le courant de leur propre vie, et ce faisant, ils ignorent  (délibérément ou par ignorance) le sens de leur nature profonde. C’est ainsi qu’on finit immanquablement par rater sa vie, autrement dit, par passer à côté.     

 

Évidemment, le principe du non-agir est en contradiction totale avec l’idéologie occidentale dominante (autrement dit l’idéologie mondiale), qui clame haut et fort que : « vouloir, c’est pouvoir » (en anglais, « where there’s a will, there’s a way », qui est la devise de l’Alpine club anglais, faisant écho au « Ubi voluntas, ibi via », du Groupe de haute montagne français), un principe du côté de la volonté de puissance nietzschéenne, qu’il faut entendre comme puissance d’agir (Deleuze précise que « la puissance n’est pas ce que veut la volonté mais ce qui veut en elle. »), comme force d’exister, ce qui n’est pas loin du conatus chez Spinoza (la puissance propre de tout étant pour augmenter sa puissance d’être). C’est la raison pour laquelle rien n’est pire pour le serviteur du système que le sentiment d’impuissance devant une situation donnée, car, en temps ordinaire, il croit qu’il lui suffit de vouloir pour avoir prise sur tout (il s’agit en effet d’une croyance). Selon le non-agir, il ne s’agit pas de vouloir mais de savoir, de connaître le sens des choses pour en épouser l’orientation et ne pas aller contre. On pourra dire que ce principe n’est qu’une espèce de poésie écologique (écologie, du grec oikos « maison, habitat », soit « l’étude du milieu ») et qu’il ne va pas dans le sens du progrès. Qu’il n’aille pas dans le sens du progrès, c’est une chose, mais il n’est pas du tout certain que le progrès technologique, tel qu’il tire l’humanité depuis la révolution industrielle, aille dans le sens de l’humain. Au vu des grands déraillements en série du système, on serait enclin à penser le contraire, à savoir, que le progrès tel qu’il avance va à rebours de l’humain et qu’il fait régresser les qualités dites humaines, au point qu’on peut parfois penser qu’elles sont comme ces espèces animales en danger d’extinction.

 

Laissons la parole à Marc Halévy, spécialiste du taoïsme :

 

« Il n’est pas possible d’entrer en résonance avec le réel si l’on ne vit pas dans ce réel. Et le seul réel qui soit est ici et maintenant. La joie de vivre est la joie de vivre en parfaite adéquation avec tout ce qui advient, ici et maintenant. Il ne s’agit pas de prendre du plaisir, arraché à ce qui est, mais bien de s’unir à ce qui advient comme il advient. 

Cette parfaite adéquation avec le réel, ici et maintenant, le taoïsme l’appelle le wu-weï, le non-agir, qui, au fond, est une forme radicale de non-violence (l’ahimsa sanscrit) : le non-agir est tout sauf de la résignation, du fatalisme, de l’inactivité. Le non-agir s’épanouit dans l’action adéquate qui exclut tout acte qui est contre ce qui advient et qui se coule et qui se moule dans la réalité de ce qui advient.

Cela exige une totale disponibilité, une totale attention, une totale vigilance — un éveil — au réel tel qu’il est, tel qu’il advient, tel qu’il surgit dans l’instant, porteur d’infinies puissances qu’il suffit d’accepter pour les utiliser. »

 

Le non-agir s’oppose également dans le principe à l’attitude des croyants en Occident, les chrétiens, qui prient pour recevoir, qui prient comme on prend. Il faudrait prier non pas pour prendre, mais pour rendre. Et c’est d’ailleurs en (se) rendant qu’on a des chances de vivre mieux, en se déprenant justement de tout ce qui nous encombre. La croyance en son salut personnel, une démarche particulièrement égoïste encouragée par l’Église catholique romaine, n’est pas pour rien dans cette volonté d’avoir prise sur les choses,  alors qu’en Orient, « Le sujet n’est pas ce qu’il s’agit de sauver, mais ce dont il faut se sauver », comme le rappelle André Comte-Sponville, dans un texte qui s’intitule Réinventer l’Orient. Le même philosophe écrit ailleurs : « La racine la plus secrète des religions, et la plus profonde, c’est peut-être tout simplement l’égoïsme. Vouloir qu’un Dieu s’intéresse à nous, nous observe, nous aime, nous sauve… Quel narcissisme ! Religieux est tout homme qui n’arrive pas à comprendre qu’il n’a aucune importance. Ainsi, nous le sommes tous. » Et encore : « L’égoïsme mène à Dieu par le plus court des chemins. Les religions servent à inventer des détours. »

 

C’est une des raisons pour lesquelles, notre système socio-économique, qui s’est fondé sur l’organigramme céleste pour justifier la hiérarchie sociale, avec le Directeur tout en haut et les ouvriers tout en bas, soumis à la loi implacable du déterminisme, fait la promotion de l’égoïsme. En Occident, les êtres humains ne vivent pas ensemble mais les uns contre les autres, et quand ils vivent ensemble, soudés par une cause commune, la plupart du temps, c’est pour mourir ensemble, quand la guerre les convoque. La société occidentale est la somme de tous les égoïsmes, non pas un ensemble paisible et harmonieux.  Le non-agir s’oppose résolument à la logique des hommes-machines, des gros pleins de soi, en plaçant le monde avant l’homme. Ce principe consiste en la reconnaissance de la primauté du réel, et, ce faisant, à s’adapter à lui plutôt qu’à le dénaturer comme s’emploie à le faire l’homme moderne, pour qu’il lui convienne.  

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