Volonté, petits obstacles et persévérance (faits du 1er mai 2016 à Paris)

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15 heures. Arrivée à Bastille. La place est remplie, avec les habituels Kurdes du 1er mai qui chantent et dansent sous leurs drapeaux rouges. Mais nous avons d’abord l’impression que la foule est peu nombreuse : un signe, les ballons géants des syndicats sont trop rapprochés. Mais peu importe, nous avançons vers l’avenue Daumesnil, comme des milliers de gens qui cherchent leur cortège.

15 heures 30. Nous remontons lentement le cortège, sur la chaussée, en s’arrêtant au stand tenu par Fakir pour leur acheter des livres. Nous apercevons aussi Christophe Alévêque, Mélenchon face à des micros, Laguiller alignée avec cent camarades, mais surtout : des gens motivés, tranquilles, énervés, qui parlent parfois entre inconnus, sympathiques et pacifiques mais déterminés et patients. 

C’est l’heure d’un mojito à la camionnette de la CGT de Pantin. Après tout, le 1er mai est un défilé : en manif, je ne bois pas d’alcool, mais le 1er mai, l’ambiance est plus tranquille, je me le permets chaque fois.

Nous faisons un premier bilan, de l’angle de Daumesnil et de Diderot. Derrière nous, le défilé s’étend toujours jusqu’à la Bastille, où beaucoup de gens attendent encore de partir. Devant, surtout, il s’allonge interminablement, peut-être presque jusqu’à Nation.

Le ridicule nombre de 17 000 manifestants sera pourtant avancé par le ministère de l’Intérieur. C’est insensé. La taille des avenues parcourues, et la densité de la foule, suffisent à savoir que nous sommes beaucoup plus. (Bien dix fois plus que dans les cortèges du FN de la matinée, que les médias évoqueront pourtant comme s’ils étaient comparables ; donc comme si un militant FN valait dix manifestants de la CGT.)

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On continue. Le ciel est bleu, le printemps approche. Tout va bien se passer. On aperçoit à peine, très loin, rarement, quelques nuages de fumée. On pense bien sûr à des lacrymos, mais cela peut aussi être les fumigènes de Sud-Rail.

16 heures. On arrive à la hauteur des Jeunesses Communistes (JC), cent jeunes qui chantent en connaisseurs les tubes du répertoire révolutionnaire. Quelques-uns les maîtrisent vraiment bien. Nous sommes nombreux à reprendre l’Internationale. Cette bonne ambiance sert en outre à « pousser », à motiver le carré officiel, c’est-à-dire quelques centaines de membres de tous les syndicats présents, secrétaires généraux en tête. Ensuite, devant, il n’y a plus que les longs cortèges des étudiants et lycéens, malgré les vacances, et de tous ceux qui aiment avancer plus vite que la foule. 

Alors ça bloque. Il est 16 heures 15, et on n’avance plus. Car cent mètres devant nous, peu après le carré de tête, des cordons de CRS se sont déployés pour couper le défilé en deux, comme à chaque fois, sans que rien ne se soit encore passé.

Je suis grand, je vois assez loin. Il y a à peine deux ou trois cordons de gendarmes mobiles, et ensuite, le début du défilé n’a pas continué, mais s’est retourné, pour leur faire face. Les gendarmes sont donc serrés. Il suffirait d’avancer, ils s’écarteraient, mais on ne le fait pas, ce serait violent. On attend donc. Les JC chantent à nouveau. Cela nous aide à attendre.

 

Mais ça dégénère. Des objets fusent d’avant, d’arrière et des deux côtés sur les gendarmes ; des bouteilles en plastiques, mais aussi quelques objets plus lourds, et deux ou trois fois, des objets enflammés qui ne font aucun bruit.

Puis ça dégénère un peu plus. Par des explosions : des grenades assourdissantes, certainement. Et par des fumées : les gaz lacrymos, tirés par des gendarmes pour nous dissuader. Ça pique un peu les yeux, le vent ne nous aide pas, personne ici n’a pourtant rien fait sinon marcher, lancer des slogans, parler et, parfois, chanter. Les JC reprennent d’ailleurs, ça remotive toujours et aide à patienter.

Les renforts arrivent. Sur le trottoir, rapide, une vingtaine de gendarmes remontent le défilé vers leurs camarades. La foule les laisse passer, en les huant. Dix ou vingt personnes crient « tout le monde déteste la police ». Quelques gendarmes nous regardent, l’air plutôt apeuré. Ils risquent leur peau, c’est vrai ; ils font leur boulot, ils ont reçu des ordres.

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Il est 17 heures. On n’a toujours pas avancé. Je commence à désespérer : il suffirait d’y aller… Les gendarmes mobiles se pousseraient bien. Mais au contraire, ils sont plus nombreux, et poussent vers l’avant, difficilement, la tête de la manif, qui rechigne mais recule. On risque donc de rentrer sans avoir vu Nation.

Parfois ont lieu des escarmouches. D’un banc, j’y vois plus clair : les rangs de gendarmes reçoivent des projectiles, et lancent des lacrymos, sans que la chronologie soit claire. Ce qui est claire, en revanche, c’est que ce sont eux qui se sont placés là avant qu’il y ait eu des dérives.

Parfois, ils sont bien bousculés. On voit leurs rangs devenir désordonnés, les casques vont de ça et de là, des lacrymos s’élèvent à nouveau. Et arrivent vers nous, pacifiques (ce qui ne signifie pas forcément « pacifistes »), avec des gosses et des gens âgés.

Parfois, aussi, des renforts arrivent. Hués, toujours. Ou des grenades assourdissantes retentissent, huées également.

 

Le calme revient. On claque dans nos mains : cent, deux mille personnes tapent dans leurs mains. Ou une clameur de trois mille voix : « la manif va passer », répété longuement.

Puis les escarmouches reprennent, au loin, difficiles à voir. Mais sans rien voir, on se prend les lacrymos. C’est toujours sympa de se faire gazer.

Les JC chantent encore. Et derrière, la manif s’étend très loin jusqu’au-delà de Daumesnil, on ne voit même pas tous les ballons, il reste peut-être du monde à Bastille. Cette patience est remarquable. On en a marre d’attendre, d’être méprisés par ces gendarmes qui suivent bien leurs ordres, mais notre devoir exige de rester jusqu’au bout – même si on désespère qu’il y en ait un.

 

Et on passe…

Il est 17 heures 45. Les forces de l’ordre ont cédé, reculé, ou décidé d’elles-mêmes de partir. Et nous marchons enfin, lentement, serrés, patients, et fiers : nous sommes restés, tout le long, sans abandonner. Y compris les dizaines de milliers de gens qui nous suivent, et qui ne pouvaient rien voir. Pour les informer, nous crions d’ailleurs « la manif est passée », qui se diffuse vers l’arrière bien avant qu’ils ne puissent recommencer à marcher.

Nous voyons le résultat des combats : des vitres d’abribus brisées, des flacons de liquide physiologique sur le sol, quelques débris, et des voitures au toit cabossé, car des gens sont montés dessus. (Mais quelle idée de les laisser là.)

Des escarmouches ont encore lieu, mais brèves, sans nous ralentir.

Une fois, sur le trottoir, passe un groupe d’une vingtaine de gars cagoulés, certains armés d’une barre. La majorité, curieusement, porte un foulard jaune : c’est donc sans doute un groupe de flics – mais laissons-leur le bénéfice du doute.

 

On arrive à Nation. La foule s’y disperse. Chaque avenue et rue attenante y est bloquée par des CRS, avec leurs véhicules, leurs matraques et leur bonne conscience, qui ne laissent filer que de touts petits groupes.

C’est fini. L’absence de violence a payé, puisque nous sommes passés sans l’utiliser, par la force de la masse, par la conviction que la loi El Khomri, et l’ordre du monde en général, nécessitent une belle patience.

 

Certains rentrent chez eux, d’autres vont boire un pot, d’autres encore vont à la Nuit Debout. C’est une autre histoire.

Mais tout le monde lira la presse, ou regardera la télévision : les casseurs, bien sûr, ce sont des manifestants, et les victimes, ce sont de pauvres flics.

On apprendra aussi que les CRS et les gendarmes mobiles ont cette fois mené le cortège depuis le début, comme si eux aussi, ils manifestaient.

Mais peu importe. On n’écoute plus ce genre de gens.

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