Cher Manuel Valls,

Cher Manuel Valls,

Etait-ce si difficile de faire différemment que le précédent gouvernement ? Vous l’aurez deviné, je viens m’ajouter humblement à la cohorte d’humanistes larmoyants (bien-pensants, droit-de-l’hommistes etc…) qui depuis quelques jours s’agglutinent à votre ministérielle grappe suite aux diverses décisions d’évacuation de camps roms.

Je n’ai pris cette décision qu’après avoir pris bien évidemment le soin d’examiner votre défense exposée dans votre belle tribune de Libération [Ici], parce qu’en démocrate bon teint que je suis j’aime bien le principe du contradictoire.

En premier lieu, vous soulignez que cela se fait sur la base de décisions judiciaires exécutoires, ce qui dans un Etat de droit est bien le moins. Encore que votre prédécesseur s’étant affranchi allégrement de cette règle, vous ne faîtes pas  trop mal de le rappeler.

En second lieu, vous motivez les évacuations pour des raisons d’ordre public (sécurité, salubrité etc…) avec comme mot d’ordre, si je comprends bien,  ne pas laisser faire le laisser-faire, ce que personne ne vous a demandé, bien au contraire. Je partage ce sentiment d’indignation et de honte à la vue de ces bidonvilles dans un pays tel que le nôtre. Idem pour ce qui est de la criminalité (mais bon, si vous voulez vraiment leur mettre la main au collet, évitez la médiatisation, ça a la fâcheuse conséquence de faire fuir les bandits), l’exploitation des enfants que je veux voir, comme vous, à l’école et pas entrain de mendier. Vous n’en parlez pas, mais que ce faisant l’on fasse respecter le droit de propriété de promoteurs immobiliers impatients de récupérer des terrains à bâtir ne me choque pas non plus.

Je ne vous ferai même pas le procès de stigmatiser volontairement une population, de la discriminer. Vous n’avez pas pondu une circulaire spécifique et je n’ai pas entendu, à ma connaissance, de la part de votre gouvernement une volonté de faire de la population Rom un bouc émissaire, l’alpha et l’oméga de tous nos problèmes, l’instrument au service d’une politique fondée sur la peur et le repli identitaire moisi. Les fondements idéologiques d’une politique, ça compte quand même et cela vous distingue encore de Guéant et Hortefeux.

Ce rappel nécessaire  étant fait, j’en reviens à ma question initiale : qu’est-ce qui fait si cruellement défaut à vos décisions d’évacuations ? Je ne suis pas un spécialiste du clivage droite/gauche et pour tout dire je trouve ce débat souvent assez vain (mais je m’égare). Mais ce qui aurait TOUT changé, ce qui aurait comme qui dirait donné un supplément d’âme de gauche, eut consisté simplement à procéder à ses évacuations après – et seulement après - avoir trouvé des solutions de relogement. Ben ouais,  faire respecter le droit au logement, ni plus ni moins. Cela nous aurait évité cette sinistre lecture [ici]. Au passage, vous auriez mis fin à une politique inefficace de l’aveu même de votre administration [ici]  et rendu effectif un engagement de François Hollande [], ce qui ne pouvait pas faire de mal à la côte de confiance du personnel politique. Enfin, vous vous seriez évité de bien tristes équivalences avec vos homologues de droite qui, bien qu’excessives, ne sont pas volées. En effet, le résultat est bien le même : l’atteinte à la dignité des Roms et in fine leur désignation à la vindicte populaire.

Oh, je ne sous-estime pas la difficulté technique de mettre en œuvre une telle politique : les voleurs de poule, c’est comme les prisons, personne n’en veut près de chez soi. Il vous aurait sans doute fallu tordre quelques bras d’élus locaux, réquisitionner et aménager des terrains. Cela aurait coûté quelque argent, mécontenté ceux qui pensent que les fonds publics ne doivent profiter qu’aux nationaux. Pas grand-chose au regard du coût des expulsions au demeurant bien inutiles puisqu’ils reviendront de toute façon, car (je vous cite) « la grande majorité des migrants quittant leur pays le font dans l’espoir de trouver ailleurs une vie meilleure, un emploi et une éducation pour leurs enfants. Cet espoir est respectable. » Et un bien faible investissement comparé aux ravages de la pauvreté dont on ne dira jamais assez le coût pharamineux qu’elle représente. Peut-être même auriez-vous perdu des mairies, des cantons, des régions ? Oh mais dîtes-moi, vous n’auriez quand même pas eu l’arrière-pensée, en incarnant de la sorte cette gauche sécuritaire et décomplexée, de récupérer ainsi les voix du populo égarées en terre lepéniste ? Parce que je vais vous confier mon intime conviction : c’est un plan foireux, quelqu’un qui a voté un jour FN trouvera toujours une autre raison pour recommencer.

Cerise sur le gâteau, nous n’aurions plus à sourire avec tristesse à l’évocation depuis si longtemps creuse de l’expression « France, patrie des Droits de l’Homme ».

Voilà, Manuel Valls, ce que j’avais envie de vous dire. Il semble d’ailleurs que vous ayez commencé à « comprendre le message » si j’en crois encore Libération [et là]: la promesse du candidat Hollande devrait être mise en œuvre – progressivement certes, mais c’est un début – et la levée de l’absurde limitation au marché du travail dont les Roms sont victimes est au moins envisagée.

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