Alstom l'irresponsable

Mercredi 7 septembre, Alstom a annoncé la fermeture des filières de production et d'étude de son site historique de Belfort. Cela représente 400 emplois menacés, dans une région déjà touchée par la désindustrialisation. Au delà des licenciements qu'elle implique, cette fermeture est le symptôme d'une désertion industrielle très française.

« L’histoire de Belfort s’est faite dans la résistance », a déclaré, mégaphone en main, Damien Meslot, maire de la commune de 50000 habitants, à l’occasion de la manifestation qui s’y est déroulée samedi 24 septembre. 5000 belfortains, « Alsthommes » ou commerçants, élus ou simples citoyens, se sont rassemblés, comme un symbole, sur la Place de la Résistance. Tous protestaient contre le plan d’Alstom, qui vise à fermer les branches de production et d’étude de l’usine Franc-Comtoise. Le mot d’ordre était clair: défendre la cause des 400 salariés d’Alstom qui risquent de perdre leur emploi à l’usine de Belfort.

 

Fléau pour la population

 

Cependant, la question de la fermeture du site historique d’Alstom ne peut être limitée à celle, déjà dramatique, des 400 employés concernés. En effet, on estime qu’un emploi industriel détruit entraîne avec lui entre 3 et 5 autres suppressions de poste. Cela est dû à l’effet d’entraînement, défini par François Perroux, économiste français du XXème siècle, dans Les Techniques Quantitatives de la Planification (1965), et qui implique que les entreprises (usines, commerces de proximité, etc.) sont interdépendantes les unes des autres: si l’une d’entre elles ferme, elle détruira des emplois, et les salariés concernés, ne percevant plus un salaire mais des indemnités chômage, verront leur revenu diminuer. Ils ne pourront donc plus dépenser autant que lorsqu’ils occupaient un emploi, et d’autres entreprises en souffriront. Dans le cas de la fermeture de l’usine d’Alstom, ce ne sont donc pas 400 mais entre 1200 et 2000 emplois qui sont menacés. Cela représente environ 3% de la population belfortaine. Une telle augmentation relative du chômage serait dramatique pour le tissu économique de la ville, dont plus d’un habitant sur cinq en âge de travailler recherche déjà un emploi.

 

Fuite des compétences

 

Le projet de fermeture de l’usine d’Alstom, aussi dangereux soit-il pour Belfort et son agglomération, n’est qu’une des nombreuses manifestations d’un mal bien plus grand: celui de la désindustrialisation en France. D’aucuns, partisans de la loi du plus flexible, de l’idée que l’hexagone n’est plus en mesure de rivaliser avec les pays asiatiques en matière de production industrielle, emploieront une énième fois les arguments éculés de la compétitivité (sur l’autel de laquelle ils sacrifient le droit du travail) et de la diminution du nombre de commandes.

Mais nombreux sont ceux qui ne distinguent pas la compétitivité-prix de la compétitivité hors-prix. Si la France n’est pas performante sur ce premier critère, elle l’est bien plus sur le second. En effet, les anciens pays industrialisés (ceux d’Europe occidentale, d’Amérique du Nord) possèdent un savoir-faire qui leur est propre, et qu’ils ont hérité de leur passé industriel. Ce savoir-faire est un avantage compétitif majeur, mais il est perdu, annihilé, lorsqu’il disparaît du territoire national. Une usine qui ferme ne représente pas simplement une hausse du chômage, ou une diminution du Produit Intérieur Brut. Ces phénomènes sont des conséquences quasiment mécaniques d’une fermeture d’usine, mais sont souvent temporaires. Le vrai problème, celui qui est durable, et qui sera à long terme très sérieusement handicapant pour l’économie nationale, concerne le savoir-faire. Une usine qui ferme, c’est une usine qui, sauf exception, ne rouvrira pas sur son territoire d’origine. Elle emporte avec elle tout le potentiel innovant de la firme et de son produit, ainsi que les progrès qui avaient été réalisés en termes de recherche scientifique et d’innovation. Ainsi, les nouveaux pays producteurs, ceux qui ont bénéficié des délocalisations, seront ceux qui innoveront, et qui concentreront les pôles majeurs de recherche et développement. Dans quelques années, cela pourrait se révéler lourdement pénalisant pour les économies occidentales désindustrialisées. En effet, une croissance soutenable ne peut être basée uniquement sur une économie de services. Une proportion significative de travail industriel est nécessaire, pour garantir l’effet d’entraînement et l’innovation, synonyme de progrès et de montée en gamme.

 

 

 

En dépit du plus maigre bon sens économique, le gouvernement laissera probablement Alstom fermer son usine. Et si ça n’est pas dès 2018, ce que prévoit le plan, cela sera peu après. Pourtant, il aurait les moyens d’empêcher cette fermeture, grâce au décret Montebourg (qui permet les prises de participation publiques au capital des entreprises concernées par les investissements stratégiques pour la nation), mis en place lorsque l’ancien ministre de l’Économie et du redressement productif était encore le locataire de Bercy. Mais combien faudra-t-il d’Alstom pour que les pouvoirs publics prennent conscience de l’importance de conserver un tissu industriel dense et solide sur le territoire français?

Presque simultanément à l’annonce du plan d’Alstom, Michelin a inauguré le 16 septembre un nouveau « Centre de Recherche de Technologie Mondial », grand centre de Recherche et Développement de la firme auvergnate, employant plus de 3300 personnes, près de Clermont-Ferrand. Michelin produit encore la plupart de ses produits en France, et peut donc adosser son processus de Recherche et Développement à sa production industrielle: une stratégie durable et indubitablement plus efficace que celle qu’Alstom semble vouloir mener.

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