Pierre Guerlain
Abonné·e de Mediapart

81 Billets

0 Édition

Billet de blog 28 juil. 2015

Germanophobie, germanophilie et hystérie

Pierre Guerlain
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Publié par le Huffington Post : http://www.huffingtonpost.fr/pierre-guerlain/crise-et-hysterie-anti-allemagne_b_7848456.html

EUROPE - Dans sa chronique hebdomadaire du Monde, intitulée "Pourquoi tant de haine ?" Sylvie Kauffmann parle d'une "hystérie antigermanique" et cite Yanis Varoufakis, l'ancien ministre des Finances grec mais aussi Stiglitz le prix Nobel d'économie. Elle défend un point de vue fréquent sur la crise dite grecque, qui est aussi une crise de l'Europe et de l'euro : "les Grecs sont seuls responsables de leurs problèmes de gouvernance" et l'Allemagne a raison ("Car il ne suffit pas d'avoir raison...").

Paul Krugman, qui est lui-même souvent accusé d'être germanophobe, parle de la mise à sac de la Grèce dans un article récent où il attaque la puissance des technocrates en Europe et explique qu'il reçoit des lettres d'insultes, en anglais et en allemand, pour ses prises de position. Il cite une de ces lettres lui disant: "En tant que Juif vous devriez comprendre les dangers de la diabolisation d'un peuple".

Il est clair que comme dans tous les cas de crise et de différences d'opinion, dans tous les cas de conflit idéologique cette montée aux extrêmes rhétoriques est habituelle. Pour quelqu'un qui a travaillé sur l'anti-américanisme, sa dénonciation et les jeux rhétoriques auxquels il donne lieu il n'y a rien de surprenant. On pourrait trouver des similitudes avec les positions vis-à-vis de la Russie, de la Chine ou d'Israël.

Qu'il y ait des dérapages xénophobes visant l'Allemagne ne fait aucun doute. L'assimilation de Merkel à Hitler est honteuse. On peut comprendre les agacements et oppositions aux politiques allemandes qui favorisent de genre de dérive, qui reste cependant inacceptable. Un germanophobe est quelqu'un qui ne trouve rien de bien en Allemagne ou chez les Allemands, qui n'aime ni Goethe, ni Habermas, ni l'université allemande ou certains aspects de la protection de l'environnement. L'exagération et la caricature sont le lot des campagnes politiques et effectivement il y a des exemples d'hystérie anti-allemande alors même que de nombreux auteurs allemands défendent des thèses proches de celles des critiques grecs de Merkel ou Schäuble.

Mais il faut tout de suite ajouter qu'il y a des dénonciations hystériques de positions politiques, philosophiques ou économiques qui critiquent légitimement, de mon point de vue, les décisions allemandes. Cette hystérie emprunte parfois des voies nauséabondes, comme l'indique la lettre citée par Krugman. Ainsi, inclure Stiglitz dans un paragraphe sur l'hystérie antigermanique est une opération d'enfumage idéologique. Voyons comment cela fonctionne.

Etant donné que les dérapages xénophobes contre l'Allemagne existent (tout comme ceux qui visent les Etats-Unis) il faut réduire toute prise de position critique vis à vis de l'Allemagne à cette xénophobie, même si elle est hors de propos. Dans l'article de Sylvie Kauffmann, c'est très clair : est germanophobe celui qui ne reconnaît pas que l'Allemagne a raison. Avec un raisonnement aussi simpliste Habermas lui-même est germanophobe puisqu'il critique les décisions impulsées par l'Allemagne en Europe. Et avant lui, Ulrich Beck qui avait dénoncé l'Europe allemande serait lui aussi germanophobe.

Certes, on pourrait utiliser une tactique fréquente pour délégitimer les auteurs critiques juifs visant des politiques israéliennes et dire que ces Allemands souffrent de "haine de soi". La réduction des oppositions politiques à des phénomènes psychologiques permet de faire passer le débat politique à la sphère morale et psychologique et donc de faire taire les oppositions. Le mot "phobie" est un facilitateur de ce genre de tour de passe-passe. Si vous utilisez le mot "diktat" comme DSK, peu connu jusqu'ici pour sa germanophobie, ou Varoufakis alors vous êtes germanophobe, même si vous rappelez que l'Allemagne elle même a souffert d'un diktat après la Première Guerre mondiale. Vos qualités d'analyste sont abolies et vous êtes réduit à vous défendre contre une faute morale: la xénophobie.

Dans une discussion politique l'accusation de xénophobie est la plus difficile à contrer et la plus efficace. Il n'y a pas si longtemps lors du débat sur le "plombier polonais" l'accusation de xénophobie a permis de masquer le phénomène bien connu de l'armée de réserve du prolétariat (utiliser de la main d'œuvre étrangère sous-payée). Le problème du "plombier polonais" n'était pas la nationalité du plombier mais les inégalités autorisées par des lois européennes favorisant l'arrivée de travailleurs sous-payés dans les pays où les législations sociales sont plus avancées.

Etre accusé, à tort, de germanophobie, d'antiaméricanisme, d'antisémitisme, de sinophobie voire de francophobie est d'une grande efficacité. En anglais, on dit que cela a un "chilling effect" (effet refroidissant). Certaines accusations sont évidemment plus graves et donc efficaces que d'autres, la francophobie n'étant pas aussi grave que l'antisémitisme. Dans l'espace public actuel, les dénonciateurs de la germanophobie utilisent tous les procédés possibles pour éviter la critique légitime de l'Allemagne, le pays adoré par Guy Sorman le chantre du néolibéralisme triomphant pour qui le mot "austérité" ne veut rien dire.

De même que les déclarations vraiment antiaméricaines ont servi de massue pour faire taire les critiques légitimes des Etats-Unis et de leur politique étrangère à certains moments de leur histoire, les déclarations véritablement germanophobes donnent un atout aux thuriféraires non seulement de l'Allemagne mais de l'ordolibéralisme qu'elle défend et des politiques austéritaires qui en découlent. Pour défendre l'austérité, dire que vos contradicteurs sont germanophobes et donc n'ont pas d'idées ou la capacité de penser. La dénonciation de la germanophobie est donc aussi idéologique que la germanophobie avérée.

Dans ce débat public, il est quand même significatif qu'il n'y ait pas de dénonciation de l'héllénophobie ambiante. Je lis partout des commentaires disant que les Grecs sont paresseux, qu'ils n'ont que ce qu'ils méritent et que les puissances européennes ou les banques américaines, comme Goldman Sachs, par exemple, n'ont rien à voir avec la crise de la dette (lire Robert Reich). Bizarrement, aux Etats-Unis, la discussion est plus ouverte sur ce plan. Il est clair que les Grecs ne sont pas les seuls responsables de la crise actuelle et que la punition infligée au pays s'apparente effectivement à une mise à sac.

La critique légitime de l'Allemagne, celle de Krugman, Piketty, Stiglitz et de tant d'autres comme Balibar ou Varoufakis n'est pas germanophobe, elle fait partie d'un débat qui doit avoir lieu et il ne faut pas la confondre avec les dérives vraiment xénophobes qui existent aussi. Il faut aussi dénoncer l'héllénophobie qui se répand dans les médias, y compris les médias dits de qualité. Pour comprendre les rigidités allemandes on peut lire le texte de Jacob Soll cité par Krugman : "Germany's Destructive Anger". Ce texte est plus éclairant que les dénonciations hystériques d'une hystérie qui n'est pas là où l'on pense. Ni phobie ni philie: il vaut mieux choisir la lucidié et l'analyse.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — International
En Pologne, le calvaire des exilés
Dans notre émission ce soir, reportage aux portes de l'Union européenne, où des migrants et des migrantes sont toujours retenus dans des conditions inhumaines. En plateau : Anaïs Vogel, qui a fait cinq semaines de grève de la faim pour dénoncer le traitement des exilés à Calais, et Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche émérite au CNRS. 
par à l’air libre
Journal — France
La candidature de Zemmour prend une mauvaise tournure
L’ancien éditorialiste de CNews et du Figaro a officialisé, mardi, sa candidature à l’élection présidentielle dans un clip reprenant toutes ses obsessions identitaires. Sur le terrain, sa campagne est devenue particulièrement compliquée.
par Lucie Delaporte
Journal — France
Pour Pécresse et Bertrand, une campagne aux airs de pénitence
Après avoir claqué la porte du parti Les Républicains, ils ont repris leur carte pour obtenir l’investiture présidentielle. Pendant des mois, Valérie Pécresse et Xavier Bertrand ont remis les mains dans le cambouis partisan et arpenté les routes de France pour convaincre.
par Ilyes Ramdani
Journal — France
Les macronistes s’offrent un rassemblement de façade
Divisée avant d’être officiellement unie, la majorité présidentielle s’est retrouvée, lundi soir, pour tresser des louanges à Emmanuel Macron et taper sur ses adversaires. Un exercice poussif qui ne risque pas de « marquer l’histoire ».
par Ellen Salvi

La sélection du Club

Billet de blog
Get Back !!!
Huit heures de documentaire sur les Beatles enregistrant « Let it Be », leur douzième et dernier album avant séparation, peuvent sembler excessives, même montées par Peter Jackson, mais il est absolument passionnant de voir le travail à l'œuvre, un « work in progress » exceptionnel où la personnalité de chacun des quatre musiciens apparaît au fil des jours...
par Jean-Jacques Birgé
Billet de blog
La nullité pollue
Il y a peu, vautré devant un énième naufrage filmique d’une plateforme de streaming, j'ai réalisé que ces plateformes avaient entrainé une multiplication délirante des navets qui tachent à gros budget. Fort bien. Mais quand va-t-on enfin parler de l’empreinte écologique démente de ce cinéma, cet impensé dont on ne parle jamais ? Ne peut-on imaginer des films plus sobres -tels ceux de Carpenter ?
par Mačko Dràgàn
Billet de blog
« Ailleurs, partout » : d’autres images des migrations
« Ailleurs, partout », d’Isabelle Ingold & Vivianne Perelmuter, sort le 1er décembre. Le documentaire offre une passionnante réflexion sur les paradoxes de la géographie contemporaine, entre fausse ubiquité du cyberespace et vrais obstacles aux migrations. Rencontre avec les deux réalisatrices. (Entretien avec Nashidil Rouiaï & Manouk Borzakian)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
Les Œillades d'Albi : « Retour à Reims (fragments) » de Jean-Gabriel Périot
Autour de l’adaptation du livre autobiographique du sociologue Didier Éribon « Retour à Reims », Jean-Gabriel Périot avec l’appui de nombreuses archives audiovisuelles retrace l’histoire de la classe ouvrière de 1950 à nos jours.
par Cédric Lépine