Ildar Dadin prisonnier politique © Grani.ru Ildar Dadin prisonnier politique © Grani.ru

Nastia (diminutif de Anastasia), si tu décides de publier ces informations qui me concernent, essaye de les diffuser aussi largement que possible. Cela permettra d’accroître mes chances de rester en vie. Il faut que tu saches qu’une mafia opère dans la prison IK-7. Toute l’administration pénitentiaire y est impliquée : son chef, le major Sergey Leonidovich Kossiev et la grande majorité des employés de la colonie, y compris les médecins.

Depuis mon arrivée dans la colonie le 10 septembre 2016, on m’a retiré pratiquement toutes mes affaires, puis on m’y a glissé deux lames de rasoir. Puis, lors d’une fouille, elles ont été « trouvées ». Il s’agit d’une pratique courante utilisée pour mettre pour les nouveaux arrivants aux mitards afin de leur faire comprendre qu’ils sont ici en enfer. J’ai été mis dans une cellule d’isolement sans décision administrative écrite. On m’a tout retiré, même le savon, la brosse à dents, le dentifrice et le papier toilette. Pour protester contre ces actes illégaux, je me suis mis en grève de la faim.
11 septembre 2016, le chef du pénitencier Kossiev avec trois gardiens sont venus me voir. Ensemble, ils ont commencé à me battre. Au total, pour cette seule journée, ils m’ont battu quatre fois. Il y avait jusqu’à dix et douze personnes à me frapper à coup de pied en même temps. Après le troisième passage à tabac, ils m’ont fourré la tête dans le trou des w.c. qui se trouve dans le mitard lui-même.
Le 12 septembre 2016, des gardiens sont venus. Ils m’ont menotté les mains derrière le dos et m’ont suspendu par les menottes. Une telle suspension provoque une douleur terrible dans les poignets, en outre, les coudes se déboîtent et on sent une douleur atroce dans le dos. Je suis resté pendu ainsi une demi-heure. Puis ils m’ont retiré les pantalons et m’ont dit que maintenant un autre prisonnier viendra et me violera, si je ne cesse pas la grève de la faim. Après cela, le chef, Kossiev, m’a conduit à son bureau et en présence d’autres membres du personnel il a dit : « On t’a peu battu. Si j’en donne l’ordre à ces personnes, tu seras tabassé encore plus fort. Si tu essayes de te plaindre, ils te tueront et t’enterreront derrière la clôture ». Puis, ils m’ont battu, plusieurs fois par jour. Les passages à tabac, intimidations, humiliations, insultes rendent les conditions de détention insupportables pour les autres prisonniers également.

Toutes raisons invoquées pour incarcération en cellule de punition sont inventées et basées sur des mensonges flagrants. Toutes les vidéos dans lesquelles je fais des déclarations sont des mises en scène. Avant leur tournage, on m’a dit ce que je devais dire et faire et comment je devais me comporter : « Pas de discussion, pas d’objection, regarder le plancher !» Sinon, ils m’ont dit qu’ils me tueront et personne ne me retrouvera, car personne ne sait où je me trouve. Je ne peux pas envoyer de lettre sans passer par l’administration, et l’administration a promis de me tuer si je rédige une plainte. Nastia, dans ma première lettre écrite dans cette prison IK-7, j’ai fait allusion à la Cour Européenne des Droits de l’homme pour contourner la censure et te faire comprendre qu’ici les choses vont mal et que j’ai besoin d’aide. (Anastasia Zotova n’a reçu aucune lettre écrite par Ildar dans cette prison.)

Je te demande de publier cette lettre parce que cette prison est soumise à un blocus d’information et que je ne vois pas d’autres possibilités de le forcer. Je ne demande pas que l’on me retire d’ici, ou d’être transféré dans une autre prison, car j’ai vu à plusieurs reprises comment d’autres prisonniers sont battus ou j’ai entendu leurs témoignages. Ma conscience ne me permet pas de fuir, mais de me battre pour aider les autres. Je n’ai pas peur de la mort. Je crains surtout la torture et de me rendre.

Si le “Comité contre la torture” n’a pas été encore supprimé en Russie, je leur demande d’intervenir pour garantir le droit à la vie et à la sécurité pour moi et pour les autres prisonniers en Russie. Je demande que soient rendues publiques les menaces de mort du major Kossiev envers ceux qui essayeraient de se plaindre. Je serai heureux si tu peux trouver un avocat qui serait en mesure de résider en permanence dans la ville de Segezha afin de fournir un soutien juridique aux prisonniers.

Le temps joue contre moi. Les caméras de surveillance prouveront la torture et les passages à tabac, mais il est de moins en moins probable que les enregistrements soient conservés. Si je suis à nouveau soumis à la torture, aux coups et violé, je ne pourrais à peine tenir plus d’une semaine. En cas de mort soudaine, on pourra te dire que la raison de ma mort est un suicide, un accident, que j’ai été abattu en tentant de m’échapper ou que je me suis battu avec un autre prisonnier, mais ce sera un mensonge. Ce sera un assassinat prémédité de l’administration de la prison afin d’éliminer les témoins et les victimes de la torture.

Je t’aime et j’espère te revoir un jour. Ton Ildar.

Publié le 1er novembre 2016 https://meduza.io/feature/2016/11/01/izbivali-po-10-12-chelovek-odnovremenno-nogami

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Les commentaires sont réservés aux abonnés.