Le FSB arrête une organisation extrémiste qu’il a créée lui-même.

Une dizaine de jeunes ont été pris dans la nasse. Ils sont accusés d’avoir participé à une communauté extrémiste. L’accusation est basée sur le témoignage de trois hommes qui ont disparu. Il ne reste que les aveux d’un autre, mis « en condition » préalablement. Les jeunes Russes s’enflamment à l’appel de Navalny. Le FSB doit pondérer leur engouement. Des têtes doivent tomber.

Nouvelle Grandeur © Radio svoboda

Le 15 mars 2018 à Moscou, la police a arrêté dix personnes, membres présumées de l’association « Nouvelle grandeur ». Parmi elles, Ruslan Kostylenkov et deux jeunes filles studieuses, Anna Dubovnik  âgée de 19 ans, et Maria Pavlíkov. Cette dernière, âgée de 17 ans, était mineure au moment de son arrestation. Cela ne l’empêche pas d’être passible comme les autres de 10 ans de prison puisque la Cour suprême a abaissé la responsabilité pénale à 16 ans pour les affaires d’extrémisme.

Les accusations sont basées sur le témoignage de trois hommes, membres également de cette organisation. Ces derniers n’ont pas été arrêtés. Leur dossier a disparu de l’acte d’accusation. Ils sont actuellement introuvables. Parmi eux un certain Alexandre Konstantinov alias Ruslan D. Il est non seulement le principal, mais le seul organisateur et le mécène de cette association. Il a loué à ses frais un bureau équipé à Moscou qu’il a mis à disposition de l’organisation. Il a écrit lui même les statuts, le programme politique de l’association jugée extrémiste. Il a imprimé à ses frais le matériel de propagande, les tracts et autocollants. Il a proposé à des jeunes enthousiastes, mais crédules de s’unir et d’agir pour redonner à la Russie sa grandeur. Une bouture d’Artpodgotovka de Viasheslav Maltsev déclaré terroriste en Russie. Le nom de cette association, proposé par son auteur lui-même, est « Nouvelle Grandeur ». Puis, Ruslan D. a soudain disparu. Ses « amis » ont été arrêtés par les services répressifs russes.

Ruslan Kostylenkov avoue. © Grani.ru Ruslan Kostylenkov avoue. © Grani.ru
Actuellement, dans l’affaire de « Nouvelle grandeur », il ne reste plus à charge que les aveux de Ruslan Kostylenkov, actuellement en prison. Des personnes qui ont aperçu Ruslan Kostylenkov après son arrestation affirment qu’il portait des traces de coups sur le visage. Parmi les témoins, Anna Pavlíkova. Elle a affirmé l’avoir vu alors qu’elle était elle-même interrogée. « Je l’ai vu lors de mon interrogatoire. Il a été conduit au travers du bureau où je me trouvais pour être interrogé également. Son visage montrait des signes de passages à tabac. Il avait une lèvre fendue, une contusion sur son œil gauche, une ecchymose récente sur le côté gauche de la face. Il marchait lentement en boitant ».

Une ONG de surveillance a rencontré Ruslan Kostylenkov le lendemain de son arrestation, le 16 mars. Elle a constaté de multiples ecchymoses et des bleus sur son visage et membres. Un certificat médical du 22 mars a établi que Ruslan Kostylenkov a une ecchymose de couleur sur la tête à gauche, une contusion à la cuisse droite, juste au-dessus du genou, et un hématome de couleur sur la poitrine. Ruslan Kostylenkov a ensuite fait des aveux publiés sur un canal pro-Kremlin. Le détenu, interrogé par un geôlier, récite en suffoquant un texte mémorisé. Cette vidéo met en évidence, même à un œil non averti, que Ruslan Kostylenkov  a été victime de pressions psychologiques et physiques préalablement à cet enregistrement.

Anna Pavlíkova a été menacée d’être passée à tabac par des hommes masqués. Elle a déclaré : « Je suis restée trois heures enfermée dans un cachot non chauffé dans le fourgon cellulaire alors qu’il faisait moins dix degrés à l’extérieur. Pendant une journée, on ne m’a donné rien à boire ni à manger ». 

Dernièrement, Ruslan Kostylenkov a reçu dans sa prison la visite de deux policiers qui l’avaient roué de coups. Ceux-ci ont exigé qu’il renonce à son avocate Svetlana Sidorkina. Il s’agit d’une éminente juriste qui met son talent au service des victimes de la répression du Kremlin. Ce dernier la craint. Il désire la remplacer par un avocat de paille. Les policiers ont de plus exigé de Ruslan Kostylenkov qu’il confirme ses aveux télévisés devant le juge d’instruction dans les prochains jours.

Lorsque le FSB agit ainsi pour instruire une affaire à charge, cela veut dire que cette affaire n’existe tout simplement pas.

Les générations précédentes russes ont été socialisées sous le système soviétique. Elles ont assimilé à cette époque des comportements et réflexes indispensables pour survivre sous un système répressif. Les méthodes du KGB, renommé FSB, revenues avec Vladimir Poutine au Kremlin, les Russes doivent réactiver les comportements anciens qui leur ont permis de survivre par le passé. En premier lieu, faire preuve de retenue en public et de défiance en toute circonstance.

La jeunesse actuelle enthousiaste n’est pas passée par cette école soviétique. Elle est née après la chute du mur de Berlin. Elle est une partie prenante de la jeunesse mondiale avec qui elle communique par internet. Elle répond massivement aux appels à manifester de Navalny. Le Kremlin doit y veiller. Il doit mettre au pas la nouvelle génération avec les anciennes. Il doit la « rétrosocialiser » par la terreur. Il a compris que l’on peut mettre à profit une de ses faiblesses pour la combattre : son inexpérience et parfois son enthousiasme aveugle.

 Tel est le but de l’opération « Nouvelle grandeur ».

PV de Tchéliabinsk © Irina Yatsenko PV de Tchéliabinsk © Irina Yatsenko
La répression diverse innove constamment. Actuellement, à Tcheliabinsk, des manifestants, jeunes pour l’essentiel, sont poursuivis pour avoir scandé le 5 mai 2018 : « Poutine, voleur ! » et « Poutine dégage ! ». Ils sont passibles de sept ans de prison « pour hooliganisme intentionnel organisé destiné à opposer une résistance aux autorités. Il est indiqué dans le PV (je joins une copie, si quelqu’un avait un doute), qu’ils ont démontré leur haine politique en scandant des mots d’ordre hostiles, rancuniers, imprégnés de haine sociale contre le président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine, en scandant : "Poutine voleur !" et "Un, deux, trois, Poutine, dégage !"

Dans 99,47 % des cas, les tribunaux russes confirment les accusations et condamnent  très lourdement s’il s’agit d’opposants à Poutine.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.